La saga du Novitchok, arme chimique mortelle et ferment de désinformation massive

La police à l'oeuvre dans l'affaire Skripal. AFP

L’affaire Skripal n’en finit pas de faire des vagues. Tandis que les enquêteurs britanniques viennent d’identifier un troisième suspect dans l’empoisonnement de l’ancien espion russe, on se pose toujours autant de questions sur le Novitchok, l’agent innervant utilisé. Cette arme chimique mortelle a été développée par l’URSS dans les années 1970 et 1980, malgré la Convention sur l’interdiction des armes chimiques (OIAC). Elle a tout d’abord été « testée » sur le banquier russe Ivan Kivelidi et son assistante Zara Imaïlova en août 1995, puis en mars 2018, à Salisbury, sur Ioula et Sergueï Skripal, officier de renseignement russe réfugié en Angleterre. Un article de Norman Dombey, « Poison and the Bomb », paru dans le London Review of Books, fait le lien entre les programmes nucléaires américains et russes, qui se poursuivent par ces programmes d’armes chimiques.

Tout commence en janvier 1947 avec la construction de sites secrets pour les armes nucléaires aux USA, en Grande-Bretagne et en URSS. Les Russes développent en parallèle un programme d’armes chimiques, pris en charge par le « GosNIIOKhT », l’« Institut d’État pour la recherche scientifique en chimie organique et en technologie » situé à Moscou. Le centre se dote à partir de 1950 et 1960, d’antennes principales à Volgograd et à Chikhany, dans l’oblast de Saratov, sur la Volga. C’est là que se déroulent les recherches du programme « Foliant ». C’est une sorte de réponse à la mise au point d’agents chimiques par les Britanniques : à Porton Down, près de Salisbury, des gaz innervants de la série des agents V, dont le fameux VX sont développés.

Programme « Foliant »

Le programme « Foliant » développe alors les agents « Novitchok » (ce qui signifie « nouveau venu » en russe), une série de composés organophosphorés. Conçus à partir d’esters d’acide phosphorique, ils sont d’abord catalogués comme A-230, A-232 et A-234 et validés par les Russes comme armes chimiques. Le premier de la série, le A-230 est un composé organophosphoré contenant de l’azote. Mais c’est un liquide visqueux qui cristallise à moins 10°C, peu pratique à utiliser dans un cadre militaire. Le produit A-232 est alors rebaptisé Novitchok-5 et validé comme arme chimique en 1989. Sa fabrication est cependant très vite arrêtée car très instable. En tant que phosphate, avec une absence de liaison carbone-phosphore, il est difficile à détecter. Il reste cependant deux à trois fois moins toxique que le A-230 et se décompose rapidement au contact de l’eau.

En 1980, apparaissent alors les versions binaires de ces produits. Ce sont des produits de réaction de deux composants précurseurs moins toxiques. La structure chimique de ces produits est longtemps restée obscure, afin de ne pas être détectés par les experts en armement, ni par les médecins. Il était alors facile de les camoufler sous le vocable de pesticides organophosphorés, donc relevant de l’industrie agroalimentaire. Ce sont des inhibiteurs par vieillissement ou dénaturation de l’acétylcholinestérase. Cette dernière est une enzyme impliquée dans la transmission de l’influx nerveux. Le résultat est une relaxation musculaire, laquelle conduit à la mort par étouffement. Auparavant le corps réagit par une sudation excessive, suivie de nausées et de vomissements, la perte de contrôle des muscles provoque un arrêt respiratoire suivi d’un arrêt cardiaque. L’inhibition de son site actif réduit aussi l’efficacité des antidotes.

Siège de l’OIAC à La Haye. Wikipedia, CC BY

Gorbatchev annonce la fin de la production de ces armes chimiques en 1987. Cependant, des essais sont effectués en 1989 et 1990 sur le plateau d’Oust-Ourt au Kazakhstan. Le développement de la série des Novitchok se poursuit aussi avec le Novitchok-7 en 1993 et le Novitchok-9 testé à Chikhany et en secret en Ouzbékistan. Par la suite il y aura même un Novitchok-T. Néanmoins ces agents ne seront jamais déclarés dans les listes des produits interdits par la « Chemical Weapon Convention » (CWC) organisme placé sous la tutelle de (OIAC) en 1993. Pudiquement, il ne sera question de « fourth-generation agents » (FGA) ou de « non-traditional agents » (NTA) lors de la décontamination.

Le livre de Mirzayanov. Editeur, CC BY

L’existence de ce programme été révélée en 1992 dans un journal moscovite par deux chimistes, Lev Fedorov et Vil Mirzayanov. En 1995, ce dernier émigre aux USA. Il publie un livre sur son histoire et celle des gaz innervants. Il y décrit les détails techniques ainsi que les structures chimiques d’agents Novitchok. Il est alors intéressant de voir qu’à cette époque, il y a 10 ans, il est violemment critiqué par les agents du renseignement américains et surtout britanniques, qui déplorent la divulgation de ce programme. En fait ils sont en porte à faux vis-à-vis de leurs propres travaux.

Un chimiste parle

Ce n’est qu’en mars 2018, après l’affaire de l’empoisonnement de Sergueï et Iouri Skripal, que le livre connaît un regain d’intérêt. Il est tout aussi intéressant de lire les défenses contorsionnées des autorités britanniques, mais aussi ouzbèques sur le sujet, accusant même Vil Mirzayanov d’être un Tatar, donc pas véritablement un Russe. Ce personnage joue par ailleurs un rôle obscur, déclarant que les agents toxiques du genre Novitchok ne pouvaient être manipulés que dans des centres très spécialisés, en contradiction avec ce que l’on peut savoir de leur fabrication dans des laboratoires iraniens.

Pour finir, quelques mots sur la victime Sergueï Viktorovitch Skripal et sa fille Ioula, venue lui rendre visite. Skripal était officier du GRU, le service de renseignement militaire. Mais il a été recruté également par le MI 6 anglais au début de 1990. Il est arrêté en Russie, et emprisonné. En 2010, il est transféré à Moscou pour être échangé avec des agents russes. Skripal s’installe à Salisbury, au Royaume-Uni, à 10 kilomètres au nord-nord-est de Porton Down où se déroulait le programme britannique d’armes chimiques. Simple coïncidence mais qui a permis à l’agent russe de bénéficier d’un antidote, peut-être parce que les chercheurs de Porton Down avaient une bonne connaissance du produit, et donc travaillaient sans doute sur ces agents innervants.