La social-démocratie est morte, vive la social-démocratie !

Martin Schulz, le dirigeant du SPD, le 15 décembre 2017, à Berlin. Tobias Schwarz/AFP

L’horizon de l’Union européenne est de plus en plus celui de la déréglementation, des coalitions de centre-droit ou de droite et du repli nationaliste. Selon de nombreux observateurs, la social-démocratie (SD) serait obsolète et condamnée en Europe. Mais on le disait déjà dans les années 1980… La SD subit des enterrements périodiques d’où elle renaît. Il s’agit d’une exigence centenaire, celle de la conception généralisée de la démocratie, l’étendant au-delà des citoyens et des électeurs, vers les travailleurs, les entreprises et les municipalités.

Les idéaux de la SD peuvent prendre différentes formes. Ils peuvent être représentés par une orientation et une tradition de parti politique (par exemple, le SPD en Allemagne), par un régime socio-politique (comme c’est le cas dans les pays nordiques), ou, plus largement, par une philosophie de la justice sociale (par exemple, celle de John Rawls ou Amartya Sen).

La SD peut rebondir, si et seulement si elle actualise ses idéaux. Et l’UE avec elle.

Des transformations en forme de défis… et d’opportunités

De nouveaux défis découlent des nouvelles formes de travail : l’érosion des catégories traditionnelles de travailleurs (l’ouvrier de production dans les grandes usines), l’importance croissante des nouveaux types de travailleurs (surtout dans les services, beaucoup d’entre eux précaires), mais aussi aussi de nouvelles demandes : qualité de la vie, égalité entre femmes et hommes, préoccupations environnementales, mobilité protégée, combat contre la discrimination, libre choix de carrière et d’arrangements familiaux.

Nous sommes à l’aube d’une nouvelle révolution industrielle. Après la vapeur et l’électricité, la révolution de l’automation s’est affirmée depuis les années 1980 ; et nous observons maintenant une évolution disruptive vers les machines intelligentes et connectées. Au-delà de la simple existence des robots, l’informatisation des usines se développe sous la forme de réseaux contrôlant les objets physiques, installant une communication entre les différents outils et intégrant le travail d’une nouvelle manière. Le contrôle à distance va main dans la main avec un dialogue entre producteurs et consommateurs, entre logistique et établissements productifs.

Les atteintes à l’environnement s’affirment de jour en jour, mettant en cause non seulement la qualité de vie de celles et ceux qui ne peuvent se protéger efficacement, mais les perspectives de survie à terme de notre espèce sur une planète dévastée. L’UE, relativement protégée dans le monde, reste attentiste et est menacée d’incohérence, par exemple en matière de choix énergétiques.

Robot industriel ABB, à Villeneuve-d’Ascq (Nord-Pas-de-Calais, France). Peter Potrowl/Wikimedia, CC BY-SA

Ces transformations représentent à la fois un défi majeur et une opportunité majeure pour la SD dans l’Union. Il s’agit d’abord d’un défi car l’évolution menace davantage encore la cohésion de l’UE, certains pays restant en retard pendant que d’autres sont désireux et capables de s’adapter aux nouvelles perspectives. Mais il s’agit aussi d’une opportunité parce qu’elles ouvrent un large espace à des initiatives au-delà des frontières nationales en faveur d’innovations sociales et politiques et de nouveaux développements productifs.

Quatre voies pour le renouveau

Inspirés par l’agenda réformateur des « Marchés transitionnels du Travail » (Schmid 2016 et 2017), nous pensons qu’une social-démocratie renouvelée pourrait développer la stratégie suivante au sein de l’UE :

  • D’abord, apporter son appui à des plans ou des propositions visant à établir de véritables capacités fiscales européennes en faveur de l’innovation, d’une redistribution équitable et d’un nouveau régime de production respectueux de l’environnement. L’UE doit accroître son budget et lever des impôts tels qu’une taxe sur les transactions financières et une taxe carbone. Et elle doit lancer une politique d’investissements à long terme permettant de changer de régime de croissance (Aglietta et Leron 2017).

  • Créer une véritable solidarité entre le nord et le sud de l’Union, en aidant la Commission européenne et le Parlement européen à installer un solide « Pilier de droits sociaux » dans les traités européens, avec un accent mis sur des garanties de revenu minimum et de qualification. Beaucoup d’initiatives innovantes ont été prises ou tentées dans les pays européens pour donner aux individus plus de pouvoir sur leur travail ou leur carrière, par exemple des comptes personnels de formation, des droits de tirage sociaux, des dispositifs d’intégration des handicapés, des groupements d’employeurs. Mais elles restent incohérentes ou timides. Il convient de les systématiser, par exemple par l’instauration d’une « assurance-emploi » ou de Comptes personnels d’activité complétés par de véritables accompagnements (Gazier 2016 ; Schmid 2014 et 2015)

  • Renforcer la démocratie au sein des firmes ainsi qu’aux niveaux local et régional. Le dialogue social devrait jouer un rôle central dans les domaines du travail, des rémunérations et de la protection sociale, au travers de quatre canaux principaux :

1. information et concertation sur la production, l’emploi et les perspectives de carrière ;

2. négociation dans les domaines des salaires, du temps de travail et des conditions de travail ;

3. gestion décentralisée des institutions de protection sociale, en particulier en ce qui concerne l’inclusion des groupes défavorisés ;

4. last but not least, les diverses formes de co-détermination au sein des entreprises (en particulier des plus grosses), mettant les travailleurs en position de contrôler les principales décisions des propriétaires et pouvant aller jusqu’à des formes de co-propriété. Les tendances à la décentralisation de la négociation collective ne doivent pas conduire à son affaiblissement mais elle doit être enrichie et réorganisée sur la base des territoires et des réseaux de production et d’approvisionnement (Gazier et Bruggeman 2016 ; Supiot 2017).

  • Enfin, pousser plus avant le rôle cosmopolite de l’Europe dans le monde, en tant qu’acteur d’une politique écologique et sociale globale affrontant en priorité le double défi du dérèglement climatique mondial et des migrations de masse. L’UE se doit d’être à la pointe de la mise en œuvre de l’accord de Paris (décembre 2015) et d’apporter appui et savoir-faire aux municipalités et collectivités locales des pays moins avancés dans ce domaine, en sus d’un franc soutien à leurs initiatives affrontant la crise des réfugiés (par exemple, Eurocities).

Ainsi repris, réélaborés et incarnés, les idéaux de la social-démocratie représentent peut-être la seule chance pour l’UE d’échapper aux pressions de la désintégration et de l’égoïsme national.