La Turquie et ses voisins face à l’épidémie

Opération de désinfection à Istanbul, devant la Mosquée Bleue, le 21 mars 2020. Bulent Kilic/AFP

Alors que la Chine semble avoir endigué l’épidémie sur son territoire, le coronavirus continue son expansion mondiale. En Europe, les gouvernements prennent les uns après les autres des mesures similaires pour lutter contre la propagation du virus mais peinent à avancer de concert. Si sur le plan sanitaire le Covid-19 nous met face à un danger commun, les enjeux sociaux, politiques et économiques en lien avec son développement restent propres à chaque territoire et chaque juridiction.

Cet article présente un état des lieux de la situation turque et de ses espaces frontaliers sud-ouest, sud et sud-est, à savoir les îles grecques qui abritent actuellement de nombreux migrants ; l’espace nord-syrien (à l’Ouest Idlib, proie à d’importants mouvements de populations ; à l’Est la région du Rojava sous domination kurde et les zones occupées par l’armée turque) ; et enfin l’île divisée de Chypre. Malgré les conflits et les divisions que connaît cette région du monde, cette approche régionale met en évidence l’impossibilité de gérer la pandémie sans coopération.

Nouvelles de Turquie

Le 10 mars 2020, la propagation du virus Covid-19 connaît une croissance rapide dans plusieurs pays d’Europe. Le ministre turc de la Santé, Fahrettin Koca, déclare alors que si aucun cas n’a encore été répertorié dans le pays, le risque est extrêmement élevé. Il incite ses concitoyens à limiter les contacts, à rester chez eux et à prendre des mesures pour protéger leurs aînés.

L’absence du moindre cas révélé paraît alors surprenante. L’Iran teste positivement ses deux premiers patients atteints du Covid-19 le 19 février. Dès le 23, Ankara annonce la fermeture de sa frontière avec Téhéran et la suspension des vols à destination et originaires d’Iran. Si le niveau des échanges entre les deux pays n’est pas particulièrement élevé, à échelle locale, certaines villes de l’est du pays, comme Van par exemple, sont en contact fréquent avec la population voisine.

Dès le lendemain de la déclaration du ministre de la Santé, le 11 mars 2020, un citoyen turc, de retour d’Europe, est testé positif. Une semaine plus tard, le 18 mars, Recep Tayyip Erdogan annonce la mise en place de mesures économiques majeures. Parallèlement aux ordres de confinement partiel (confinement pour les plus de 65 ans, fermeture des écoles et des universités, bars, clubs, restaurants, administrations et entreprises considérées comme non essentielles), le président turc annonce le déblocage d’un fonds de 100 milliards de livres turques, soit un peu plus de 14 milliards d’euros, pour soutenir les entreprises ; le gel des prêts bancaires des entreprises auprès des banques turques ; et la suspension du paiement des assurances nationales dans près de 11 secteurs d’activité.

Recep Tayyip Erdogan s’exprime lors d’une conférence de presse sur la pandémie de Covid-19 à Istanbul, le 27 mars 2020. AFP

Au vu de la crise économique dans laquelle le pays est plongé depuis 2016, l’impact de ces décisions est difficile à mesurer pour l’économie turque. Sur le plan sanitaire, le gouvernement élargit la pratique des tests aux 81 provinces du pays et non plus seulement aux principaux foyers d’infection. Malgré l’attitude proactive et rassurante des autorités, une partie de la population turque s’inquiète de la rétention d’informations qui semble être opérée. Le 19 mars 2020, l’organisation Reporters sans frontières (RSF) dénonçait ainsi l’arrestation de deux journalistes turcs pour avoir révélé la contamination d’un médecin, dans la province de Bartın au bord de la mer Noire pour cause de « trouble à l’ordre public ». L’information a été confirmée et les journalistes libérés. Le 26 mars, c’est un journaliste d’Izmir qui a été entendu par la police pour avoir évoqué deux nouveaux cas de Covid-19 dans sa région. Au 29 mars 2020, le bilan officiel fait état de 9127 cas déclarés et de 131 morts. Selon les décomptes de l’université Johns Hopkins, la Turquie fait maintenant partie des pays où le nombre de cas augmente le plus rapidement. Les hôpitaux turcs ont d’ores et déjà reçu de l’équipement et des médicaments de Chine et se préparent à la vague à venir.

Des officiels et des proches portent le cercueil d’une personne décédée du Covid-19. D’autres nouvelles tombes sont visibles dans cette zone spéciale d’un cimetière que le gouvernement a ouvert uniquement pour les cas de coronavirus à Beykoz, à Istanbul, le 27 mars 2020. Bulent Kilic/AFP

La situation des réfugiés aux frontières de la Turquie

Le 13 mars 2020, l’organisation Médecins sans frontières exprime dans un communiqué l’urgence d’évacuer les camps grecs de réfugiés où sont installés les migrants. Et pour cause ! À eux cinq, les hotspots des îles de Chios, Lesbos, Samos, Kos et Leros « accueillent » actuellement une population de 42 000 personnes. L’insalubrité de ces camps, due au faible nombre de points d’eau et à la promiscuité des populations qui y sont installées, rend tout confinement impossible et en fait des lieux à très hauts risques de contamination. Le camp de la Moria sur l’île de Lesbos, qui compte à lui seul une population d’environ 20 000 habitants, et en est l’exemple le plus consternant.

Contrairement à ce qui a été véhiculé dans les médias ces dernières semaines, les statistiques du Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations-Unies montrent que les arrivées migratoires sur les îles depuis les côtes turques sont stables et n’ont pas connu de pic particulier. Aussi, aucun cas de coronavirus n’a été officiellement répertorié dans le camp pour le moment. Mais les arrivées régulières de populations venues de Turquie constituent un réel risque de propagation. Si le virus venait à se répandre, les dispensaires de santé implantés sur les îles seront incapables de faire face.

Des migrants du camp de Moria cousent des masques de protection faits main dans les locaux de l’ONG « Team Humanity » le 25 mars 2020 sur l’île de Lesbos. Manolis Lagoutaris/AFP

La province d’Idlib en Syrie

Ces dernières semaines, les combats opposant les forcées armées turques et les forces d’opposition syriennes aux troupes du président Bachar Al-Assad ont forcé un million de personnes à fuir vers le nord en direction de la frontière turque. La plupart ont trouvé refuge dans des écoles, des mosquées et des camps de fortune notamment gérés par la Turquie. La situation sanitaire est si dramatique qu’il serait risible d’espérer voir se mettre en place des mesures sérieuses pour lutter contre la propagation du virus.

Plus à l’Est, les régions occupées par Ankara sont soumises aux mêmes mesures que la Turquie. L’administration kurde du Nord-Est, particulièrement isolée depuis le retrait américain, a appelé au confinement de sa population malgré des moyens très limités, son approvisionnement en eau étant sous le contrôle de l’armée turque depuis l’offensive d’octobre 2019 et les moyens de dépistage étant pour l’instant centralisés à Damas.

Le 22 mars, le régime syrien déclarait son premier cas reconnu de coronavirus. Dès le lendemain, le 23 mars, le secrétaire général des Nations-Unies Antonio Guterres appelait à un cessez-le-feu total en Syrie afin que des moyens puissent être déployés pour endiguer l’épidémie dans un pays où une grande partie du système de santé a été détruit. Au-delà du risque vécu par les réfugiés, la contamination de ces populations qui ne pourraient être soignées constitue un réel risque de seconde vague de propagation.

Des membres d’une ONG syrienne désinfectent un abri criblé de balles dans un camp pour personnes déplacées du village de Kafr Jalis, au nord de la ville d’Idlib, le 21 mars 2020, à titre de mesure préventive contre la propagation du Covid-19. Omar Haj Kaddour/AFP

Politique de gestion à Chypre

Au sud-est de la Turquie, l’épidémie de coronavirus donne un nouveau tour au conflit qui oppose les deux parties de l’île de Chypre. Un cas d’école pour aborder la sécuritisation croisée des enjeux sanitaires, migratoires, économiques et sociopolitiques en temps de pandémie mondiale.

Dès février 2020, la rupture par la Turquie de l’accord migratoire qui la lie à l’UE entraîne de très fortes tensions à la frontière greco-turque. La République de Chypre est concernée depuis 2016 par une très forte augmentation du nombre de demandeurs d’asile. Selon les données du Cyprus Refugee Council, le nombre de primo-demandeurs d’asile est passé de 3 055 en 2016 à 7 760 en 2018. Pour 2019, selon l’avis de plusieurs associations qui travaillent auprès des primo-arrivants, le nombre dépasse celui de 2018, faisant officiellement de Chypre le pays de l’UE avec le plus haut taux de demandeurs d’asile dans sa population (3,5 % selon les autorités locales).

Alliée traditionnelle de la Grèce, la République s’efforce d’« européaniser » sa propre situation, en formulant son cas comme découlant du non-respect par la Turquie de l’accord migratoire afin de solliciter un appui de Bruxelles. La plupart des arrivées venant du Nord, le discours officiel tend à faire le lien entre le conflit, l’ingérence turque et l’augmentation des arrivées, un discours qui ne se vérifie pas sur le terrain.

Dans le même temps, l’épidémie de coronavirus, qui semblait pour le moment se concentrer sur l’Asie, commence à toucher l’Europe, et en particulier l’Italie, ou le premier décès local intervient le 21 février. Entre le 28 février et le 9 mars, le gouvernement de la République de Chypre prend deux mesures, officiellement non liées : envoi de 21 garde-frontières à la frontière gréco-turque et fermeture, pour la première fois depuis les années 2000, de quatre postes-frontières de la Ligne verte, dont les deux postes piétons les plus importants pour l’industrie touristique du Nord.

Des manifestations tendues ont lieu au point de passage principal, dans le centre de Nicosie, pendant une semaine, des deux côtés. Alors que des militants pro-réunification et les autorités turques-chypriotes demandent la réouverture du passage, des supporters du parti d’extrême droite ELAM, proche du parti grec neo-nazi Aube Dorée, demandent la fermeture rapide de tous les autres checkpoints. Une procédure de fermeture irréalisable en temps normal, la réglementation de la Ligne verte relevant de Bruxelles. Une déclaration évoquant un futur durcissement des conditions de passage de la frontière avait déjà entraîné un rappel des règles en vigueur de la part de la Commission en novembre dernier.

Des manifestants rassemblés du côté nord du poste-frontière de Ledras protestent contre la fermeture des points de contrôle séparant la République de Chypre et la République turque de Chypre du Nord en raison des craintes de propagation du Covid-19, le 9 mars 2020. Birol Bebek/AFP

Depuis, la situation a empiré. Le 10 mars, les premiers cas sont détectés de chaque côté, et les deux gouvernements ont fermé les frontières internes et externes et confinent leur population. Plus de passages officiels donc, mais pour combien de temps ? Certains, au sud, seront partisans de les maintenir fermés le plus longtemps possible. La pandémie laissera des traces ici, comme dans de nombreux territoires où la fermeture des frontières est devenue ces dernières années une revendication politique de premier plan.

Sur le plan migratoire, les mesures prises dans le sud sont pourtant peu efficaces : la fermeture des checkpoints n’empêche pas les passages, qui se poursuivent dans des zones boisées. Elles sont aussi décalées vis-à-vis des mesures sanitaires : les demandes d’asile ne sont plus étudiées depuis le 17 mars selon l’association Cyprus Asylum Council, bien avant la mise en place du confinement total le 25 mars. Une partie auront un impact sur le long terme : la mise en quarantaine du camp de réception de Purnara est défendue comme mesure prophylactique mais envisagée avant la crise. Pour la première fois, un bateau de 175 Syriens a été refoulé au large de l’île le 20 mars, officiellement pour cause d’épidémie. Les associations accusent le gouvernement d’utiliser l’épidémie comme d’une excuse pour envoyer un signal aux candidats à la migration. Le bateau s’est échoué le lendemain sur une plage du Nord.

À Chypre-Nord, le gouvernement a beau jeu de mettre en valeur l’accueil que le pays a fait au bateau syrien, avec le soutien d’associations locales financées par l’Union européenne. Exsangue financièrement, sous perfusion turque, il semble vouloir lutter contre les conséquences économiques du confinement en exacerbant les différences entre les Turcs-chypriotes et les étrangers, réservant un sort flou aux citoyens turcs : si Chypre-Nord a fermé ses frontières aux Turcs, même détenteurs d’un visa, les résidents bénéficieront des mesures de soutien économique, contrairement aux autres étrangers. Ces derniers, qui forment près de 20 % de la population, privés également des services de transferts de fonds, se retrouvent dépendants d’une aide alimentaire essentiellement privée.

Les touristes européens, chez qui les premiers cas du Covid-19 ont été identifiés, ont été rapatriés, mais les près de 30 000 étudiants africains et moyen-orientaux, accusés de grossir les rangs des travailleurs clandestins tout en faisant vivre une des principales industries de service du territoire, concentrent les angoisses d’une partie de la population locale. Si bien que plusieurs politiciens ont appelé à les expulser massivement ou à les parquer dans des camps militaires.

L’indispensable coopération

Chacun à leur manière, les acteurs politiques de la région tentent de mettre en place le nécessaire pour limiter la propagation du virus sur leur territoire. Persiste alors une interrogation. Dans quelle mesure ces politiques d’endiguement pourront-elles être efficace si l’espace voisin n’est pas en capacité d’agir aussi efficacement ? Ni la mer, ni les barricades, ni les tranchées n’arrêtent le virus. Celui-ci nous place face à une évidence : l’impérieuse nécessité de coopérer.

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