L’accord de coalition gouvernementale en Espagne est-il une exception en Europe ?

Les dirigeants du PSOE, Pedro Sánchez, et de Podemos, Pablo Iglesias, se serrent la main après avoir signé l'accord préalable visant à former un gouvernement de coalition. Gabriel Bouys/AFP

Les élections législatives espagnoles du dimanche 10 novembre dernier ont débouché sur une situation politique encore plus incertaine que celle qui prévalait en avril, au lendemain des législatives précédentes.

À l’époque, la mise en place d’un gouvernement de coalition entre la force politique arrivée en tête, le Parti socialiste espagnol (PSOE), qui comptait 123 sièges, et Unidas Podemos (UP), avec 42 sièges, apparaissait comme une option tout à fait réaliste.

Mais ces prévisions se sont révélées totalement erronées. Les désaccords entre les deux formations politiques – qui ont étalé dans les médias leurs querelles portant sur des questions personnelles et sur la répartition des ministères, et ce quand bien même ils comptaient sur l’abstention de différentes forces politiques régionales pour gagner – ont abouti à l’organisation de nouvelles élections.

Les résultats des législatives du 10 novembre, tenues peu après la très attendue sentence du procès des dirigeants indépendantistes catalans, ont encore compliqué la situation : le PSOE, bien qu’étant de nouveau arrivé en tête, a perdu trois sièges tandis qu’UP en a perdu sept.

L’instabilité politique récente est bien représentée sur les deux graphiques ci-dessous. Sur celui de gauche, on observe le changement de vote d’une élection à l’autre (un phénomène connu sous le nom de volatilité électorale), tandis que celui de droite montre l’évolution du nombre effectif de partis, c’est-à-dire du nombre de partis qui pèsent au niveau électoral.

Ces deux indicateurs reflètent l’augmentation de l’instabilité politique – depuis 2015 l’électorat passe d’un parti à l’autre de manière accrue – et l’usure des forces politiques traditionnelles majoritaires (PSOE et PP), qui sont passées d’une concentration de 85 % des sièges entre 1990 et 2011 à moins de 60 %.

Volatilité électorale et fragmentation des partis. Author provided

Cependant – malgré cette instabilité électorale et le fait que la politique espagnole ne soit plus une politique de partis, mais une lutte, à l’italienne, entre plusieurs blocs de partis –, le mardi 12 novembre dernier, au surlendemain des législatives, le PSOE et l’UP ont annoncé avoir passé un accord visant ouvertement à mettre en place le premier gouvernement de coalition de l’histoire démocratique espagnole.

Aucun gouvernement de coalition après 15 élections

Dans les communautés autonomes et les mairies, les gouvernements de coalition sont une constante ; mais au niveau national, cela n’a jamais été le cas jusqu’ici. Cinq des quinze élections législatives tenues à ce jour ont vu un parti obtenir la majorité absolue (1982, 1986, 1989 – majorité technique, car le PSOE avait obtenu 175 sièges –, 2000 et 2011) ; les dix autres fois, les législatives ont débouché sur la création de gouvernements minoritaires, avec ou sans soutien extérieur d’autres partis (en général des partis non nationaux, comme le Parti nationaliste basque, la Gauche républicaine de Catalogne, Convergence et Union ou encore Coalition canarienne). Jamais encore l’Espagne n’a été gouvernée par une coalition.

Tout laisse à penser que ce sera bientôt le cas.

Le Tableau 1 est une tentative de prévoir le vote des partis politiques lors de la session d’investiture à laquelle se soumettra Pedro Sánchez en présentant son accord de gouvernement avec UP (après avoir eu des consultations avec le chef de l’État, le roi Philippe VI). Même si plusieurs votes peuvent encore changer, et même si la position qu’adopteront certains partis comme ERC, Junts per Catalunya ou Ciudadanos est incertaine, notre exercice de simulation indique que l’Espagne devrait finalement pouvoir disposer d’un gouvernement à l’issue de cette séquence politique.

La percée de Vox explique l’accord hâtif entre PSOE et UP

Un gouvernement de coalition de gauche devrait donc être nommé. Cette situation – un parti social-démocratie concluant un accord avec une force politique située à sa gauche – serait singulière en Europe (à l’exception de la Finlande et, si l’on tient compte du soutien extérieur, du Portugal, du Danemark, de la Suède et de la République tchèque).

Pour comprendre cette coalition (ainsi que la percée électorale du parti d’extrême droite Vox) il faut prendre en compte les changements intervenus dans les axes de la compétition entre les partis. En grande partie en raison du conflit catalan, l’axe centre-périphérie a pris de plus en plus d’importance dans la politique espagnole.

Vox en a largement profité, en politisant la question de l’organisation territoriale de l’État. Ce discours lui a permis d’attirer une grande part des électeurs du PP. Cette évolution de la compétition inter-partisane expliquerait également la rapidité avec laquelle le PSOE et UP sont arrivés à élaborer leur accord de coalition.

Les coalitions dans le sud de l’Europe

En raisonnant en termes d’axes de compétition entre les partis, on appréhende plus clairement les coalitions qui ont été mises en place au cours de ces dernières années dans les pays du sud de l’Europe : en Grèce, jusqu’à récemment, un parti de gauche, Syriza, gouvernait avec le soutien des Indépendants Grecs (une formation de droite populiste) ; en Italie, le Mouvement 5 étoiles a conclu un accord avec les populistes de droite de La Liga de Matteo Salvini (gouvernement Conte I) et maintenant avec le Parti démocrate (Conte II).

Si l’on se contente de contempler ces coalitions sous le seul prisme de la logique gauche/droite, elles peuvent paraître totalement aléatoires. Mais on saisit mieux leur apparition dès lors que, au-delà du clivage classique gauche/droite, on analyse également les autres fractures qui structurent chacun des systèmes partisans.

Ce qui est certain, c’est qu’à chaque élection, l’incertitude concernant non seulement les résultats mais aussi les futures coalitions gouvernementales ne cesse d’augmenter.

En Espagne, après quatre élections en quatre ans, un gouvernement de coalition qui ne rassemblerait que 155 sièges (la majorité est de 176) pourrait diriger le pays. Les questions, néanmoins, restent les mêmes : quel sera le degré de stabilité de ce gouvernement ? Pourra-t-il tenir jusqu’au terme de la législature qui vient de s’ouvrir ? De nouvelles législatives anticipées pourraient-elles être organisées à court terme ? Une chose est sûre : la politique espagnole continuera encore longtemps de faire l’objet de nombreux doutes et interrogations…

This article was originally published in Spanish