Lady Grisell Baillie (1665-1746) : héroïne écossaise, poétesse et… pionnière des sciences de gestion

Comme le montre Lady Grisell, le management est aussi historiquement une affaire de femmes. Verne Equinox / Wikimedia commons, CC BY-SA

Il paraît encore commun de penser que ce n’est qu’à travers leur accès au monde de l’entreprise – et donc, tardivement – que les femmes ont démontré leurs capacités en gestion et en management. Avant cela, on se représente volontiers les plus aisées d’entre elles parfaitement oisives, et les moins chanceuses prématurément usées par des besognes domestiques aussi insignifiantes que pénibles. Or, les livres de comptes laissés par Lady Grisell Baillie (1665-1746) nous racontent une toute autre histoire.

Les spécialistes de la littérature écossaise vous diront que l’on se souvient du nom de Lady Grisell Baillie pour ses remarquables poèmes. Les historiens, quant à eux, mettront plus volontiers en avant le rôle qu’elle joua pour sauver son père lorsque celui-ci fut condamné pour ses convictions religieuses. Étant enseignant-chercheur en sciences de gestion, ce sont ses qualités d’administratrice et de manager que je choisis d’exposer ici.

Une approche globale, un management vertical

Ce que nous savons de son sens de la gestion et du management, 273 ans après sa mort, nous vient de ses « day books » : environ 1 000 pages d’écrits, regroupés en trois volumes, dans lesquels elle rapporta avec régularité et minutie toutes les dépenses faites pour l’entretien de la propriété familiale, de 1692 – date de son mariage – jusqu’à son décès, en 1746. Elle y consigna également ses recommandations en matière de gestion d’employés, forte de son expérience de 54 années de pratique, à la tête de 18 employés (en moyenne).

Ces « day books » furent rendus publics la première fois en 1911. À l’époque, ils étaient estimés précieux principalement pour les indications qu’ils livrent sur la vie quotidienne à la fin du XVIIe siècle et pendant la première moitié du suivant. Il faut se souvenir qu’au moment de cette publication, les lecteurs n’avaient que peu d’intérêt pour les idées de Lady Grisell sur le management, et pour cause : cette discipline n’existait pas encore à proprement parler ! (« Les principes du management scientifiques » de Frederick Taylor furent en effet publiés la même année). Aujourd’hui, néanmoins, ces « day books » nous dévoilent l’étendue de sa clairvoyance en la matière.

Gérer une grande propriété à la fin du XVIIe siècle revenait à administrer la fortune de la famille, et celle de Lady Grisell était l’une des plus importantes d’Écosse. Cela consistait principalement à faire à sorte que rien ne perde de valeur, car tout était précieux. Les somptueux bâtiments, bien entendu, mais également la ferme (qui alimentait propriétaires et employés), les terres, les meubles, les couverts en argent, la vaisselle en porcelaine. Ne nous y méprenons pas : l’ensemble de ces objets permettait à l’époux de Lady Grisell, homme politique de première importance, de recevoir en grande pompe ses confrères les plus influents, et de leur faire deviner l’étendue de sa richesse – et, par là même, de son pouvoir – par le faste du décor. Il ne s’agissait donc pas là d’insignifiantes considérations.

Pour cela, Lady Grisell entendait maîtriser ses ressources financières de la façon la plus serrée qui soit. Elle avait rédigé un descriptif de la manière dont chaque équipe d’employés (regroupés en spécialité) devait travailler. À titre d’illustration, les femmes préposées à l’entretien de l’argenterie avaient des consignes claires sur les gestes à faire, les produits à utiliser (dont la quantité était, elle aussi, réglementée !), et le temps que cela devait prendre. Lady Grisell ne s’adressait pas directement à elles, mais transmettait ses directives à son majordome qui, à son tour, devait s’assurer de leur bonne exécution en surveillant et contrôlant ses subalternes. Puis, toutes les semaines, il devait déposer sur le pas de sa porte son rapport hebdomadaire, qui listait tous les événements passés, sans distinction d’importance. Cela permettait, entre autres, à Lady Grisell d’équilibrer les salaires de chacun en fonction de leurs performances et de leur comportement. Elle primait les meilleurs et sanctionnait – voire renvoyait – les moins bons.

En plus d’un salaire, les employés de Lady Grisell étaient nourris et logés (chose commune à l’époque). Sur ce chapitre également, elle planifiait l’usage de ses ressources : le menu de chacun pour la semaine (identique d’une semaine à l’autre), matin, midi et soir, était strictement réglementé.

L’exception ou la norme ?

Il est difficile de dire si le cas de Lady Grisell est exceptionnel ou s’il était commun à l’époque, en Écosse, de laisser ainsi une femme gérer les ressources de la famille. Ce qui est certain c’est qu’elle était reconnue comme étant très performante en gestion puisque son frère préféra lui léguer la gestion de ses biens plutôt que de s’en charger lui-même, et que c’était bien elle qui décidait quelle somme attribuer à son époux pour ses dépenses personnelles.

Lady Grisell Baillie. G.J. Stodart/Wikimedia

Il est également certain que dans les classes populaires écossaises du XVIIe et du XVIIIe siècles, les femmes étaient celles qui géraient les ressources de l’ensemble de la famille, ce qui assurait la survie de tous. Mais, combien d’autres femmes gérèrent ainsi les comptes du foyer ? Impossible à dire. Les « day books » de Lady Grisell n’auraient sans doute pas été préservés par sa famille si leur auteur n’avait pas été célèbre de son vivant (pour ses poésies et sa bravoure). Combien de documents similaires ont-ils été détruits ou perdus faute d’avoir été estimés à leur juste valeur ?

Parcourir ainsi les recommandations managériales de Lady Grisell Baillie est une expérience troublante tant elles font écho à ce qu’écriront environ 170 ans plus tard les théoriciens de l’Organisation scientifique du travail, tenus pour être de grands précurseurs. Certes, les contextes ne sont pas les mêmes, d’une propriété aristocratique à une usine, pourtant les objectifs managériaux demeurent similaires : recherche de la meilleure productivité, surveillance et contrôle, découpage des tâches, gratification des meilleurs, recommandations basées sur l’expérience.

En rédigeant ses « day books », Lady Grisell n’aspirait pas à la postérité – elle n’écrivait pas pour être publiée – elle tenait seulement à transmettre à sa fille les fruits de ses nombreuses années de pratique, car elle ne doutait pas qu’à son tour, celle-ci aussi gérerait les biens et le personnel de sa famille. Aujourd’hui, ce qui nous reste de ses écrits pondère le préjugé selon lequel les femmes n’exerçaient pas de responsabilités dans le passé, qu’elles n’étaient pas perçues comme capables de raisonner, et que seul le travail en entreprise a permis de mettre à jour leurs capacités.