L’Amérique malade de ses armes

Le 14 février 2018, aux abords de l'école de Parkland, en Floride, où a été commise une nouvelle tuerie de masse. Mark Wilson/AFP

Personne n’ignore que les armes sont un problème au sein de la communauté américaine. Voici le chiffre qui choque : depuis la mort du Président Kennedy, en 1963, il y a eu plus d’Américains tués par une arme à feu sur le territoire national dans un monde en paix que morts dans l’ensemble des guerres dans lesquelles les États-Unis ont été engagés.

Ce constat provient du Centre virginien pour la Sécurité publique (Virginia Center for Public Safety), un groupe qui est résolument en faveur d’une limitation du droit à posséder une arme et qui se faisait l’écho de ce qui était publié dans des tracts distribués à un meeting qui s’était tenu à Richmond, le 18 janvier 2016. Politifact, un groupe qui vérifie la parole politique, s’est penché sur cette question et son verdict est sans appel : cette affirmation est bien vraie. Environ 63 % de ces morts ont été des suicides et 33 % des homicides.

Aujourd’hui, les armes à feu sont un symbole fort qui ne laisse personne indifférent aux États-Unis. Les positions se radicalisent et deviennent un enjeu politique. Ces tragédies se produisent aussi dans d’autres pays, mais pas autant qu’aux États-Unis. Avec celle de cette Saint-Valentin, on dénombre 97 tueries de masse depuis 35 ans, et 34 États sont concernés, du Massachusetts à Hawaii.

Selon les statistiques les plus récentes, il y a, en moyenne, 92 décès par armes chaque jour. Les séries télévisées ont tendance à banaliser de tels chiffres, pourtant ils sont réellement effrayants. D’autant qu’il faut multiplier par deux fois ce nombre pour ceux qui ont reçu une balle mais qui ont survécu : 200 de plus. Il y a donc environ 300 personnes qui sont touchées tous les jours aux États-Unis.

Une terrible routine

Depuis l’élection de Barack Obama, en 2008, les États-Unis ont connu au moins trente cas de fusillades, en ne comptant que celles du même type qu’Orlando, perpétrées par des forcenés souhaitant causer un massacre. Et c’est déjà la troisième depuis l’élection de Donald Trump, en novembre 2016.

C’est cette répétition qui avait poussé son prédécesseur à qualifier la fusillade qui a eu lieu en Oregon, le 1er octobre 2015, avec un mot terrible : « C’est devenue une routine », a-t-il dit alors. Quelques mois auparavant, en juin, un homme avait tué neuf personnes dans une église de Caroline du Sud ; en mars, un campus californien était victime d’un forcené, qui tuait sept personnes.

« Cela arrive chaque jour dans les coins les plus reculés de notre pays, » avait ajouté le président Barack Obama lors de la conférence de presse qui avait suivi à la tuerie de l’Oregon. La couverture médiatique est devenue une routine, la réponse du président est devenue une routine et la réponse de ceux qui s’opposent à toute loi de bon sens sur les armes est également devenue une routine.

La facilité à se procurer de l’armement peut expliquer une partie du lourd bilan : depuis 2008, au moins 177 personnes ont été tuées, dont une bonne part d’enfants et de jeunes étudiants. Les noms des plus célèbres tueries ébranlent notre mémoire : lycée Colombine, université Virginia Tech, Ford Hood, Binghamton, Manchester, Aurora, Oak Creek, école Sandy Hook, Charleston, Umpqua Community College, San Bernardino

À huit reprises, ce sont des universités qui ont été frappées, et à une occasion – la tuerie de Newton –, une école primaire avait été visée. C’était le 14 décembre 2012, vingt écoliers âgés de 6 à 7 ans sont tombés sous les balles d’un tueur solitaire à Newtown, dans le Connecticut, ironiquement située à une cinquantaine de kilomètres de la manufacture Colt, le célèbre fabricant d’armes.

La liste morbide semble ne pas pouvoir s’arrêter et les chiffres s’affolent : depuis le début de l’année, il y a eu 30 fusillades et la tragédie de Parkland est la 18e attaque par armes à feu dans une école. Cela représente une attaque tous les deux jours ! En 2017, le bilan était déjà terrible : 346 fusillades de masse, quasiment une par jour.

Inscrit dans la Constitution

Depuis plus de 400 ans, les armes à feu sont brandies comme le symbole de la défense de la démocratie américaine. Le droit de porter une arme, qui remonte à 1791, n’a jamais été remis en question. Armes, liberté et citoyenneté restent étroitement associées. Pourtant, le monde a bien changé depuis cette époque : aujourd’hui, avec une arme moderne, une seule personne peut faire les mêmes ravages que toute une armée autrefois. À mesure que la technologie progresse, le nombre de morts par balle augmente – 30 000 décès par armes à feu aux États-Unis par an, dont 3 000 enfants.

On n’imagine pas à quel point la violence par les armes fait partie du quotidien des Américains : inscrit dans la Constitution, le droit de détenir une arme à feu est considéré comme sacré par la plupart des Américains.

Des élèves sont évacués de l’école de Parkland (Floride), où vient de se produire une nouvelle fusillade sanglante, le 14 février 2018 ? Joe Raedle/AFP

Les Américains possèdent en effet des armes depuis le début de l’histoire de leur pays, à l’époque où il fallait être armé pour survivre. Au départ, il s’agissait de défense et de chasse. Aujourd’hui encore, le pays compte 13 millions de chasseurs, souvent des amoureux des grands espaces. Leur nombre augmente chaque année et leur influence ne cesse de croître.

On peut constater que la chasse est souvent profondément ancrée dans la culture locale. Ces chasseurs sont également très actifs dans la défense de la nature. D’ailleurs, ils ont contribué à faire adopter, voici plusieurs décennies, des taxes qui sont prélevées sur les ventes d’armes à feu et qui alimente les fonds de protection de la nature.

La réforme impossible

Chaque tuerie relance le débat sur le port d’armes dans le pays. Toutefois, ce droit a peu de chance d’être modifié. Même dans l’État le plus répressif, celui de New York, il suffit d’avoir un permis de port d’armes pour acheter un pistolet de poing. On ne demande aucune connaissance particulière.

Aujourd’hui, le fléau a pour nom l’AR-15, qui revient inlassablement dans chacune des tueries, comme à Parkland. C’est une arme redoutable, qui permet de tirer même sans vraiment maîtriser le maniement des fusils. En Floride, le tireur a fait sonner l’alarme et a attendu que les élèves et leurs professeurs se ruent dans les couloirs. Avec cette arme, Nikolas Cruz a pu les faucher les uns après les autres. À 71 reprises sur les 143 dernières fusillades, c’est un fusil semi-automatique qui a été utilisé. Une partie de l’Amérique se demande pourquoi c’est encore possible.

Le deuxième amendement de la Constitution des États-Unis de 1787 dit de manière très explicite que le droit au port d’armes est permis, mais dans le cadre d’une « milice ». Au moment de la guerre d’Indépendance, les colons ont créé des milices qui sont devenues l’armée des États-Unis. Elles sont restées en place aujourd’hui sous la forme de la garde nationale des États. Cette force militaire publique de réserve étant accessible à tous, notamment le week-end où l’on peut assister à des réunions, chacun peut ainsi posséder une arme en se revendiquant de celle-ci.

Depuis deux siècles, tout le monde se bat sur le sens à donner à ce texte constitutionnel. Les opposants au port d’arme expliquent depuis toujours qu’il y a une surinterprétation de cet amendement. En revanche, les pro-armes le prennent à la lettre en récupérant l’histoire américaine à leur compte : les colons se sont défendus par les armes contre les Britanniques, permettant la naissance des États-Unis. Ainsi, le port d’arme est-il devenu une démarche de défense dans la tradition américaine.

Durant son mandat, Barack Obama aura prononcé une vingtaine de discours sur le nécessaire contrôle des armes à feu. En vain. Yuri Gripas/AFP

Si on ne peut pas effacer ce fléau, on pourrait en revanche en limiter la présence. Les démocrates préconisent ainsi une restriction de certains types d’armes, mais la Constitution, elle, ne prévoit pas de limite. Au début de l’année 2016, le Président Barack Obama avait essayé de prendre une série de mesures anti-violence qui devait, entre autres choses, mettre fin à la transmission trop simple des armes dans les foires aux armes – ce qui permet à un grand nombre d’acheteurs de s’en procurer sans subir les contrôles préalables, notamment de casier judiciaire.

Toutefois, le lobby tout-puissant qu’est la NRA est hostile à toute restriction. Par ailleurs, même si le président américain avait pu faire adopter des lois, elles auraient certainement été retoquées par la Cour suprême qui les aurait déclarées non-constitutionnelles, en vertu du deuxième amendement bien sûr, mais aussi, sans doute, en raison de principes plus généraux en droit américain.

Les restrictions imaginées en 1927, qui obligeaient à déclarer son arme à une autorité, ont ainsi été annulées par la Cour suprême en 1968. Il a semblé alors que cela revenait à se dénoncer soi-même à la police. Or sur ce point, les citoyens sont protégés par le 5e amendement. Pour l’instant, la Cour suprême américaine a une interprétation très large de la notion du droit au port d’armes et rien ne devrait donc bouger avant longtemps dans ce domaine.

Entre le linge de maison et l’électroménager

Depuis le début des années 2000, le nombre de délits impliquant une arme à feu a certes diminué, mais la législation compte encore trop de lacunes : sur les 143 armes utilisées par les meurtriers lors des fusillades de masse au cours de ces vingt dernières années, les trois quarts ont été obtenues légalement, comme le met en évidence une étude de Mother Jones.

Les armes à feu font aujourd’hui partie de la société américaine, quasiment au niveau d’objet culturel. Il existe aux États-Unis des gun shows, des foires aux armes, où est présenté tout l’arsenal disponible sur le marché. On dénombre plus de 5 000 foires tous les ans. La fréquentation y bat des records. On y va en famille, on essaye les fusils, puis on va s’entraîner avec ses enfants sur des champs de tir ; c’est un espace de sociabilité comme un autre.

Aujourd’hui, même les plus banals catalogues de la grande distribution envoyés dans les boîtes aux lettres américaines proposent des armes à la vente. Imaginez le catalogue de La Redoute avec 30 pages de revolvers et de fusils, entre le linge de maison et les appareils ménagers. Et on constate une augmentation des ventes après chaque tuerie. Beaucoup avancent l’argument que si le personnel de l’école Sandy Hook avait été armé, le massacre de jeunes enfants aurait pu être évité. Ce sont les mêmes arguments qui fleurissent à chaque fois.

Le blason de la puissante Association des armes à feu. Tom Magliery/Flickr, CC BY-NC-SA

Les armes sont présentes partout dans le pays, même si on ne retrouve pas le même type à New York que dans l’Arizona : dans les régions urbaines du nord des États-Unis, elles sont principalement issues du phénomène des gangs, alors que la culture du fusil est beaucoup plus présente dans l’Ouest et dans le Sud.

Les États du Sud sont toujours perçus comme en rébellion contre l’État fédéral, contre Washington. Les « sudistes » préfèrent faire confiance aux autorités locales et à l’autodéfense. En Floride, trouver une arme est tellement facile que l’État, que l’on connaît sous le nom de « Sunshine State » (« où le soleil brille ») est souvent moqué comme étant le « Gunshine State » (« l’État ou les revolvers brillent »).

Dans le Nord, l’Américain urbain, le progressiste qui a voté Hillary Clinton ne possède pas d’arme à feu. Il fait confiance, comme en France, aux autorités. Les gens qui vivent dans les zones rurales ne voient pas les choses de cette façon. À leurs yeux, une arme ne sert pas à commettre des meurtres mais à se défendre.

Au cœur des batailles électorales

Les hommes politiques n’hésitent pas à exprimer leur amour pour les armes : Barry Goldwater, grande figure du conservatisme américain, se montrait parfois avec une Winchester à la main. La républicaine Sarah Palin a fait la même chose lorsqu’elle s’est présentée à la vice-présidence. Durant la dernière campagne, on a pu aussi voir Ted Cruz dans un clip de campagne, montrer ses talents au fusil d’assaut.

Exercice de tir, à Las Vegas, en 2012. PROMichael Dorausch/Flickr, CC BY-SA

Les déclarations d’Obama semblent fortes. On l’a vu en colère et plein de détermination. Pourtant, il n’a pas pu faire grand-chose : le contrôle par le Parti républicain des deux chambres du Congrès depuis 2014 interdit jusqu’à nouvel ordre la moindre réforme sur le sujet, aussi timide soit-elle. La NRA fait d’ailleurs porter l’essentiel de ses efforts sur les États, plaidant inlassablement contre toute forme d’examen des antécédents des acheteurs d’armes, pour l’extension des autorisations des ports d’armes dans des lieux publics.

Le feu vert du gouverneur républicain du Texas en faveur de l’autorisation du port d’arme au sein même des établissements universitaires, et contre toute limitation visant les armes semi-automatiques, montre que cela fonctionne.

Toutefois, cette bataille au niveau des États n’est pas toujours à sens unique. Elle s’était traduite dans l’Oregon, en mai 2015, par l’adoption de contrôles des antécédents (judiciaires ou psychologiques) pour les acheteurs d’armes. Mais de tels exemples restent l’exception.

Hillary Clinton avait mis au cœur de son programme le contrôle de la vente des armes à feu. Elle affirmait alors que, si elle était élue, elle s’attellerait au problème dès son entrée en fonction à la Maison Blanche : interdiction des armes automatiques hors du domicile, vérification des antécédents obligatoire, instauration de contrôles pour les ventes d’armes sur Internet. La candidate démocrate voulait même légiférer par décret si le Congrès refusait de la suivre.

Mais c’est Donald Trump qui a gagné. Et pour sa part, il est très clair : le Président est en faveur des armes et contre toute forme de régulation ou de limitation. Il explique ainsi qu’il est impossible d’arrêter un déséquilibré et que les contrôles envisagés ne serviront à rien. La NRA, qui le soutient totalement, lui a d’ailleurs apporté non seulement un soutien franc et massif en 2016, mais aussi 30 millions de dollars en contributions.

Quant à ses partisans, ils ont généralement une phrase toute prête pour contrer tous les arguments sur le sujet : « Ce ne sont pas les armes qui tuent, ce sont les gens qui s’en servent. »

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