L’art urbain, de la subversion à la subvention

Une oeuvre de Bonom et Lork, à la gare d'Etterbeek. http://streetart-bx.blogspot.com

Comme toutes les grandes villes européennes, Bruxelles connaît depuis des années une vague d’interventions artistiques en marge des institutions habituellement en charge de la gestion de la culture dans l’espace public. Du street art aux arts performatifs, un large éventail de pratiques créatives ponctue désormais l’espace et le temps des usagers de la ville. Réalisées à l’origine dans la clandestinité et en toute illégalité – de fait réprimées régulièrement par la police et occasionnellement condamnées par la justice dans le cas des graffitis–, leurs auteurs ont gagné d’abord en reconnaissance de la part du public, puis de la part des institutions – monde de l’art pour commencer, autorités publiques pour suivre, marché privé enfin.

A Bruxelles, le cas « Bonom »

Étudions le cas du street-artist Bonom. Pendant plusieurs années, Bonom a investi l’espace public bruxellois sur de larges pans de murs, devenus supports d’un bestiaire imaginaire peuplé de squelettes d’espèces animales préhistoriques, de divers mammifères, d’insectes ou de créatures marines. Toutes réalisées de nuit et dans la plus parfaite clandestinité, ses compositions sommeillaient parfois avant d’être mises au jour lors de la destruction d’un immeuble abandonné dont la cour renfermait un trésor dont le cadeau au monde avait donc été prémédité. Plébiscité par un nombre croissant d’amateurs mais dans le même temps inquiété par la police, Bonom a été approché par des représentants du monde de l’art pour étudier son œuvre, puis pour des commandes officielles de nouveaux travaux.

Le succès du personnage public a poussé l’artiste à révéler son identité en même temps qu’à mettre fin à ses pratiques clandestines. Il travaille désormais sous son vrai nom – Vincent Glowinski – à des projets performatifs produits dans le cadre officiel des arts plastiques et des arts de la scène, ne s’autorisant à créer de nouvelles fresques urbaines que dans le contexte d’une commande publique, tandis que plusieurs expositions à succès sont consacrées aux travaux passés de Bonom dans des centres d’art officiels.

Concilier contestation et quête de reconnaissance

Cette évolution de l’art urbain génère des situations inédites qu’il est intéressant d’étudier tant du point de vue de l’esthétique (élargissement du corpus de l’art dans l’espace public) que de la sociologie (reconnaissance de la valeur des œuvres par les citoyens), de la politique (valorisation de l’émergence ou canalisation des forces rebelles), du management culturel (utilisation à des fins de city marketing) ou de l’économie (intégration au marché et à la publicité commerciale). Plus largement, le contexte est celui de la ville créative et des imaginaires urbains à l’ère du capitalisme tardif, particulièrement à l’endroit d’une tension entre approche libertaire ou entrepreneuriale de la culture.

Par exemple, du point de vue des mandataires publics, comment trouver le juste équilibre entre le devoir de garantir ordre et propreté dans la Cité et la nécessité de rester à l’écoute du progrès de la société et particulièrement de l’évolution des enjeux esthétiques urbains ? Du point de vue des créateurs, comment cumuler une volonté de contestation du système avec le désir d’une reconnaissance par le public et les institutions, au risque de se voir associés à des missions de type socio-économique (dynamiser la vie de quartier) ou touristique (augmenter l’attractivité de la ville) ?

La question des « street art tours » témoigne de l’ambiguïté de la situation. L’émergence de « visites guidées » des graffitis et œuvres de street art bruxellois – comme dans d’autres villes – est d’abord le fait d’amateurs éclairés, quand ce ne sont pas des graffeurs eux-mêmes, profitant de la possibilité qu’offre la sphère Internet de se faire rapidement connaître auprès d’un public intéressé par ces parcours « underground », dans le contexte d’un tourisme urbain « à la marge », réservé à une élite branchée. De fait, le succès est au rendez-vous. Au point qu’ici encore, des responsables politiques de la culture décident à leur tout de mettre en place un parcours street art « autorisé » ponctué d’autant d’œuvres préalablement commandées à des graffeurs pour être réalisées à des endroits choisis afin de constituer peu à peu une « galerie à ciel ouvert » cohérente sur un territoire au périmètre défini.

Consumérisme culturel

La promotion de ce parcours se fait alors via la vitrine Internet de l’autorité publique, tandis que le site de promotion touristique de la ville s’en fait également le relais vers l’étranger. Nous sommes passés d’une situation de clandestinité teintée d’irrévérence – voire de dissidence – à celle d’une promotion stratégique à des fins de consumérisme culturel. Sans compter le fait qu’une pratique de nature à décourager le voyage à Bruxelles (des graffitis, donc du vandalisme, voire du danger) se transforme en pôle d’attractivité pour un tourisme de masse (le street art, potentiellement spectaculaire sur Instagram). Si le parcours underground s’élabore en fonction des œuvres, pour le parcours officiel, ce sont les œuvres qui ont été réalisées en fonction du parcours ! Fameux retournement de situation qui conduit à la concurrence de deux parcours parallèles : un circuit officiel ponctué de travaux in commandés à des créateurs dans un rapport de collaboration avec le système ; un circuit officieux pistant les travaux out exécutés par des graffeurs en conflit avec ledit système.

Ces situations émergentes gagnent à être replacées dans le cadre plus général de l’art dans l’espace public et de la « ville créative », afin prendre du recul, dépasser les polémiques, tenter de comprendre les évolutions en jeu. D’autre part, il est pertinent d’aborder ces différents enjeux dans l’esprit des cultural studies par le décloisonnement disciplinaire et la pluralité des points de vue (esthétique, sociologique, politique, économique, culturel, etc.). Un colloque international sera organisé dans cet esprit à l’Université libre de Bruxelles du 28 au 30 novembre prochains.

Un art critique ?

C’est que, dès lors que l’art s’implémente dans un espace public, il se confronte à deux options polarisantes : contribuer à l’enrichissement d’une « galerie à ciel ouvert » défendant au mieux l’idéologie du pouvoir en place (et généralement commanditaire de l’œuvre) ou adopter une position critique et liée au contexte dans lequel il est créé, tant au niveau plastique (comment l’œuvre s’inscrit-elle dans la forme d’un lieu ?) qu’au niveau du contenu (comment l’œuvre s’inscrit-elle dans la signification d’un lieu ?). On parle alors d’« art public critique » dont on citera quelques représentants éminents depuis les années 1960 : Gordon Matta-Clarck, Krysztof Wodiczko, ou encore Jochen Gerz. Tous les trois ont eu à cœur de proposer un renouvellement des pratiques et des sujets en investissant l’espace public comme un forum citoyen où la population était invitée à participer à des performances urbaines construites sur la contestation d’un système en rupture avec les attentes ou les espoirs des citadins.

De même que les artistes du land art ne travaillaient qu’avec les matériaux directement disponibles dans la nature, créant des œuvres in situ périssables, les artistes de l’art urbain ont utilisé la matière même de la ville pour des réalisations in situ éphémères. Pourtant, pour les deux catégories de créateurs, qui tentaient également d’échapper au circuit marchand de l’art, l’institution comme le marché ont fini par absorber leurs productions dans une économie maîtrisée de l’art – le capitalisme culturel, on le sait, ayant la capacité de se nourrir de la critique qui lui est faite, fût-elle celle des artistes ! L’art urbain d’aujourd’hui, même s’il développe d’autres formes, se trouve aux prises avec les mêmes défis de résistance au système (animée par une volonté de contestation), d’infiltration du système (conduite par une stratégie de visibilité), ou de complaisance envers le système (poussée par un désir de reconnaissance).

Les graffeurs s’inscrivent finalement dans une histoire qui les précède, et dont le rappel permet de s’extraire du terrain limité de la controverse anecdotique pour élargir le champ d’analyse aux tensions traversant naturellement l’art dans l’espace public, à la croisée de plusieurs éléments d’un puzzle dont l’agencement est par définition rugueux.