Le Brexit et les leçons de l’histoire

Gary Oldman joue Winston Churchill dans le film Les heures sombres. Jack English/Focus Features

Le Brexit et les leçons de l’histoire

Cet article est publié en partenariat avec le « Cercle Sud Ouest des Idées »


Deux films sortis en 2017, Dunkerque du réalisateur Christopher Nolan et Les heures sombres de Joe Wright, ont remis sur le devant de la scène la question du rôle britannique pendant cette période clef de l’histoire britannique et celle de l’Europe. À peine plus de dix-huit mois après le référendum sur le Brexit en juin 2016, et au moment où les Britanniques s’interrogent sur leur future relation avec l’Union européenne, ces deux films soulèvent des questions importantes sur l’identité – européenne ou non – du pays.

Dans le débat actuel qui anime les Britanniques, et qui provoque des sentiments forts dans le camp des « brexiteers » comme dans celui du « remain », le poids de cette histoire, et de ces représentations, est primordial.

Les heures sombres, bande annonce.

Films de genre

En fait, les deux films ne sont que les deux derniers exemples d’un genre qui remonte à la guerre même et qui cherchent à louer le courage des britanniques dans cette épreuve, ce que Churchill considérait comme « leur heure de gloire ».

Les films de propagande produits pendant la guerre comme Mrs. Miniver de William Wyler (1942) ou ceux d’après-guerre comme La Bataille d’Angleterre de Guy Hamilton (1969) ont fixé une certaine idée de la guerre dans l’imaginaire collectif en Grande-Bretagne. La musique du film de 1955 de Michael Anderson les Dam Busters reste un des airs favoris des supporters de l’équipe de foot d’Angleterre.

Comme le soulignait l’Ambassadeur d’Allemagne en début d’année, un grand nombre de Britanniques continuent de porter trop d’attention au passé, en particulier à la guerre, et de moins regarder le présent ou envisager l’avenir. De cette façon l’image de l’Allemagne, et des autres pays européens, continuent d’être conditionnée pour beaucoup de Britanniques par une histoire qui s’éloigne de plus en plus mais qui ne semble pas prête à perdre de son influence.

Brexit, défaites et victoires britanniques

Alors comment interpréter l’image de la Grande-Bretagne véhiculée par ces films et quel en est l’impact sur le débat sur le Brexit ? Dans ces deux exemples du genre les plus récents, l’histoire est, très justement, nuancée. Ni Dunkerque ni Les heures sombres n’esquivent le fait que la Grande-Bretagne a subi une défaite militaire catastrophique en juin 1940. De même, les hésitations au sein du gouvernement et l’establishment britannique, voire la tentation de signer un accord de paix avec Hitler, ne sont pas cachés.

Cependant, l’idée d’une Grande-Bretagne vaillante, héroïque, empreinte d’un sentiment de résistance reste omniprésente avec « l’esprit de Dunkerque » et la célèbre phrase de Churchill, « nous ne nous rendrons jamais ! ». En cela, ces deux films ne font que poursuivre la façon d’évoquer l’histoire de 1940 déjà bien établie par des générations de production filmique précédentes.

Dunkerque, bande annonce.

Pour ses défenseurs, surtout ceux qui aujourd’hui défendent un Brexit « dur », la leçon essentielle à tirer de cette histoire est que la Grande-Bretagne est, essentiellement et par intérêt, différente, voir supérieure, des autres pays européens. Ce sens de différenciation et de séparation est multiple.

La longue histoire d’une différence

Il y a d’abord l’aspect géographique. De Gaulle aimait à dire que « l’Angleterre est une île » et soulignait cette évidence dans toute discussion sur les relations entre la Grande-Bretagne et le continent. Dunkerque et Les heures sombres renforcent cette même idée avec, en arrière-plan, des falaises de Douvres et la mer ; le « rempart », le « fossé » ou la « mer triomphante, dont le rivage rocailleux repousse les jaloux assauts » dont parlait John of Gaunt dans le Richard II de Shakespeare.

Ici, comme dans le passé, la menace vient d’au-delà des mers, du continent. La Grande-Bretagne est seule, une forteresse isolée et menacée de partout mais elle résiste encore. Aujourd’hui plusieurs « brexiteers » expriment des sentiments peu éloignés de ceux-là estimant qu’il vaut mieux être seul en Europe que mal accompagné.

Boris Johnson, chef de file des « brexiteers » et biographe de Churchill, a souvent cherché l’inspiration et une justification pour ses arguments en faveur du Brexit dans l’histoire de mai-juin 40. Endossant le rôle de son héros, il se bat contre ce qu’il considère comme une nouvelle forme de menace venant du continent au point de déclarer que l’objectif poursuivi par l’Union européenne, dirigée par une Allemagne qui a retrouvé ses ambitions d’hégémonie, était semblable à celui de l’Allemagne nazie : l’établissement d’un « super-Etat » européen.

Face à ce danger, Johnson appelait ses compatriotes à reprendre le rôle des « héros de l’Europe » comme en 1940 et de « libérer » le pays de l’UE. L’autre tête de la campagne en faveur du Brexit, Nigel Farage, chef de l’UKIP, a parlé du risque, en cas d’un Brexit « light » où la Grande-Bretagne resterait membre du marché unique et de l’union douanière, de voir le pays réduit à une sorte de « Grande-Bretagne de Vichy ».

Dans tous ces discours les liens avec le passé, et avec la deuxième guerre mondiale en particulier, sont évidents : l’Allemagne est toujours vue comme une menace et les autres pays européens, la France en tête, toujours prêts à acquiescer dans ce « nouvel ordre ».

Les Britanniques qui continuent de refuser le résultat du référendum, ou qui prônent un brexit « soft », sont présentés comme les héritiers de la politique d’« appeasement » des années 1930. De tels arguments excessifs peuvent parfois provoquer des réactions fortes mais ils reflètent une opinion profondément enracinée dans l’opinion britannique et qui a souvent trouvé un écho dans les médias largement acquis à la cause du Brexit.

Un débat européen qui ne date pas d’hier

Cette tendance à faire appel à l’histoire dans le débat européen n’a rien de nouveau. Au début des années 1960, alors que le gouvernement de Harold Macmillan lançait la première demande d’adhésion au Marché commun, Clement Attlee, ancien Premier ministre d’après-guerre, était farouchement hostile à cette idée. En rappelant l’histoire de la guerre, il demandait pourquoi vouloir être associé aux « Six » sachant que, selon lui, peu d’années auparavant, « la Grande-Bretagne s’était battue contre deux d’entre eux pour sauver les quatre autres ».

Dans la même lignée, Hugh Gaitskell, chef du Parti travailliste, déclarait que l’entrée dans le Marché commun amènerait « la fin de mille ans d’histoire » britannique. De plus, selon Gaitskell, la future direction que prendrait l’Europe restait incertaine : si l’Europe a eu une « grande et glorieuse civilisation » et pourrait « se réclamer de Goethe and Leonardo, Voltaire and Picasso » elle a eu également des « aspects maléfiques » avec Hitler et Mussolini.

Pour lui il était encore trop tôt pour savoir laquelle de ces « deux faces de l’Europe » allait triompher. L’année suivante, le véto imposé par De Gaulle et l’échec des négociations avec les « Six » provoquèrent chez Harold Macmillan des sentiments de colère profond à l’égard de son adversaire à Paris.

Déboussolé par ce qu’il prenait comme étant un manque de reconnaissance envers son pays de la part du Président français, surtout pour son rôle pendant la guerre, il chercha du secours dans les leçons de l’histoire des relations entre la Grande-Bretagne et l’Europe : les Britanniques avaient su résister aux tentatives d’imposer une tyrannie en Europe menées par Philippe d’Espagne, Louis XIV, Napoléon, le Kaiser ou Hitler et, selon lui, ils seront capable de même face au menace d’une Europe dominée par la France du Général de Gaulle. En réalité cette recherche d’un réconfort dans le passé ne faisait que dissimuler son impuissance et celle de son pays.

Churchill précurseur des brexiteers ?

Mais doit-on voir les événements de mai-juin 40 forcement comme un éloignement entre la Grande-Bretagne et l’Europe et considérer Churchill comme un des précurseurs des « brexiteers » d’aujourd’hui ? Peut-on voir dans l’histoire racontée par Dunkerque et Les heures sombres une justification pour, ou une explication de, la montée de l’euroscepticisme, voire de l’europhobie, qui a abouti au résultat en faveur du Brexit en juin 2016 ? Ou, au contraire, accepter que la Grande-Bretagne, en choisissant de poursuivre la résistance et de ne pas abandonner les autres européens au nazisme, n’a jamais été aussi européenne qu’en mai-juin 1940 ? Dans ce cas l’histoire racontée par ces deux films est la preuve d’un engagement pour et avec l’Europe.

Quelle place pour la Grande-Bretagne dans le monde ?

Comme Churchill a reconnu en 1940, ce qui est très clairement montré dans Les heures sombres mais que si peu des « brexiteers » semblent être prêts à reconnaitre, la Grande-Bretagne ne peut pas se retirer dans un sanctuaire insulaire, « quitter l’Europe » et trouver une place ailleurs dans le monde (comment ?). La tendance de regarder quatre-vingt ans en arrière et le refus d’accepter que la puissance britannique a depuis longtemps disparue nuit gravement au débat en 2018.

Imaginer que cette grandeur perdue est à portée de main si seulement le pays pouvait se libérer des contraintes de l’UE amène le débat sur les terrains irréalistes. Dans le discours qu’il a prononcé devant le Parlement en juin 1940, et qui clôt Les heures sombres, Churchill envisageait de continuer la guerre même dans l’éventualité d’une occupation allemande. Dans ce cas il promettait une poursuite du combat jusqu’à la victoire finale grâce aux soutiens de l’empire, de sa marine et du nouveau monde. Chercher les comparaisons entre ce discours, et les sentiments qu’il exprime, et la situation de la Grande-Bretagne aujourd’hui n’aide en rien.

L’empire a depuis longtemps disparu et même les relations avec les anciens Dominions tels que le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ne sont pas en mesure d’apporter l’aide dont la Grande-Bretagne aurait besoin. Le soutien des Etats-Unis, loin d’être assuré en 1940, est à nouveau incertain avec l’administration actuelle à Washington. La marine britannique n’est plus que l’ombre de sa force de 1940 et il semble peu probable que les « petits bateaux » qui ont sauvé les troupes britanniques des plages de Dunkerque en 1940 puissent faire de même aujourd’hui.


Retrouvez ici les références des articles de Richard Davis, dont « Britain in Europe : Some Origins of Britain’s Post-War Ambivalence » dans « La Grande-Bretagne et l’Europe : ambivalence et pragmatisme », sous la direction de Claire Sanderson, Cahiers Charles V, Décembre 2006, No. 41, pp. 15–38.