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Un bateau de croisière quitte Resolute Bay, au Nunavut, à l’été 2014. (Silviya V. Ivanova), Author provided

Le bruit des navires qui montent de plus en plus au nord fait fuir les morues polaires

Quand on pense à l’Arctique, surtout si on n’a jamais été dans cette région froide et lointaine, on imagine des animaux, comme des ours polaires, des narvals ou des phoques annelés, et les habitants de l’endroit. Il est peu probable que ce soient des cargos ou des paquebots qui nous viennent à l’esprit.

Pourtant, les grands navires sont de plus en plus présents dans l’océan Arctique, car la fonte des glaces permet la navigation dans des régions polaires auparavant inaccessibles. L’augmentation du trafic maritime entraîne une amplification du bruit sous-marin, ce qui peut, selon des études, affecter les mammifères marins et les poissons en perturbant leurs communications, leur comportement et leurs mouvements.

Notre nouvelle étude montre que le bruit des navires perturbe la morue polaire, un poisson important de cet écosystème, ce qui a une répercussion sur son bien-être et sur les prédateurs qui s’en nourrissent.

Perturbations sonores

La plupart des poissons et des mammifères marins entendent des sons et s’en servent pour communiquer, se nourrir, détecter les prédateurs et localiser leurs proies. Les bruits présents dans leur environnement peuvent nuire à toutes ces fonctions et entraîner des conséquences négatives à court ou à long terme sur la santé des organismes aquatiques.

La morue polaire est un poisson au corps élancé qu’on trouve plus au nord que tout autre poisson. Erling Svensen/Ocean Photo, CC BY

On a pu observer chez les poissons une augmentation des hormones de stress et une perte auditive temporaire liées au bruit. Le risque de mort est accru lorsqu’un animal ne peut plus entendre les prédateurs approcher. Une communication réduite peut également diminuer les occasions d’accouplement.

Des collectivités de l’Arctique ont fait part de leurs préoccupations quant aux effets de l’augmentation du trafic maritime sur les animaux aquatiques, en particulier les mammifères marins, qui sont une source importante de nourriture et de revenus. Elles craignent aussi que le bruit ne pousse la morue polaire dans de nouvelles zones, où les mammifères marins les suivraient.

Nous avons mené une étude à Resolute Bay, au Nunavut, pour mesurer les impacts du bruit des navires sur le comportement de la morue polaire, un petit poisson commun qui constitue une proie essentielle pour les phoques, les baleines et les oiseaux marins.

Sauter un repas

Nous avons utilisé la télémétrie acoustique pour suivre 77 morues polaires. Nous avons constaté qu’elles se déplaçaient vers des zones moins bruyantes lorsque des cargos et des navires de croisière étaient présents dans la baie, qu’ils soient à l’ancre ou en mouvement.

Les morues vivent en bancs, nous avons donc supposé que les poissons que nous suivions représentaient la population de Resolute Bay. Lorsque l’activité des navires était faible (un seul bateau), la morue s’éloignait de 250 à 350 mètres.

On présume que le déplacement est plus grand lorsqu’il y a plus d’activité. Depuis quelques années, il est courant de voir deux bateaux à la fois dans la baie. On a également constaté une forte augmentation du trafic dans le canal de Parry — principale voie qui traverse le détroit de Lancaster — au cours des dix dernières années.

Toute transformation, à court ou à long terme, dans la répartition d’une population animale a des conséquences pour cette espèce et pour ses prédateurs. Comme la morue polaire est la principale source de nourriture des oiseaux et des mammifères marins, un changement dans sa distribution bouleverse les réseaux alimentaires marins, ainsi que les collectivités autochtones qui en dépendent.

Les mammifères marins sont une importante source de nourriture pour de nombreuses collectivités autochtones de l’Arctique. Judith Slein/Flickr, CC BY-NC-SA

Les mammifères marins sont une importante source de nourriture pour de nombreuses collectivités autochtones de l’Arctique.

L’été est une saison courte, mais cruciale dans l’Arctique. Les poissons, les oiseaux et les mammifères marins se nourrissent copieusement dans les eaux libres lorsque les proies sont abondantes. Les températures plus chaudes augmentent le rythme de croissance des animaux et leur permettent d’accumuler davantage de graisse corporelle.

Nous avons constaté que la morue polaire changeait son comportement natatoire en présence de navires, passant plus de temps à se déplacer et moins de temps à chercher de la nourriture et à s’alimenter. Elle atteint alors des vitesses plus élevées, ce qui augmente sa consommation d’énergie.

Et si le trafic maritime a lieu dans une aire d’alimentation importante pour la morue polaire, celle-ci risque de sauter des repas et d’utiliser plus d’énergie pour le voyage. Cela peut engendrer de graves effets négatifs, comme une diminution du poids de la morue ou une réduction de sa survie hivernale en raison de ses faibles réserves de graisse.

Une vie sous pression

Le trafic maritime dans l’Arctique canadien a doublé au cours des 20 dernières années, et le nombre de jours que les navires y passent a presque quadruplé depuis 2000. Cette tendance est également observée ailleurs dans l’Arctique, et on s’attend à ce qu’elle se poursuive. Le passage du Nord-Ouest, une route maritime qui traverse l’archipel arctique canadien, est depuis longtemps envisagé comme une voie de navigation vers l’Asie depuis l’Amérique du Nord et l’Europe. Avec la croissance du trafic maritime, le bruit sous-marin va continuer à augmenter.

Carte de la région arctique montrant le passage du Nord-Est, la route maritime du nord et le passage du Nord-Ouest ainsi que la bathymétrie. Arctic Council

Le bruit sous-marin des navires est une nouvelle perturbation pour les animaux marins de l’Arctique. Bien que les poissons des régions tempérées aient montré une bonne capacité d’adaptation au bruit, les organismes arctiques n’ont peut-être pas assez de temps pour s’y adapter.

Les effets des changements climatiques sont plus importants aux pôles, et les organismes qui s’y trouvent sont confrontés à de nombreux facteurs de stress. L’écosystème arctique présente également une plus faible diversité d’espèces que les climats tempérés et tropicaux, ce qui réduit sa résistance au stress.

Même si le Canada, l’Europe et les États-Unis appuient en général la protection de l’environnement, la santé humaine et la gestion durable des perturbations anthropiques, telles que le trafic maritime et le bruit, il demeure important d’élaborer et de mettre en œuvre des plans de conservation et de gestion efficaces.

Nous souhaitons que des peuples autochtones participent au processus de décision, que des aires d’alimentation et de reproduction deviennent des zones de protection marine, que des règles strictes soient fixées concernant la vitesse des navires et leur distance par rapport aux zones fragiles, ainsi qu’on instaure des technologies permettant de réduire le bruit des navires, comme des hélices modifiées et des nettoyages réguliers.

Le principe de précaution en matière d’environnement nous invite à prendre des mesures préventives dans un contexte d’incertitude. En Arctique, l’incertitude est associée au type et à l’ampleur de la réaction des organismes dans les océans et sur terre. Nous pensons qu’il est essentiel de prendre des mesures préventives au bon moment.

This article was originally published in English

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