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Le distancialisme est-il un humanisme ?

Garder ses distances, une nouvelle idéologie? Lionel Bonaventure/AFP

La notion de distanciation s’est imposée dans le vocabulaire courant depuis le début de la pandémie de Covid-19. Elle est devenue l’expression même des gestes barrières et le symbole des restrictions sanitaires destinées à freiner l’expansion du virus dans la population. Mais elle apparaît aussi comme l’indice d’une évolution plus profonde de nos sociétés et de nos modes de vie, imprégnés de plus en plus par la logique du sans contact inhérente au développement du capitalisme numérique.

L’impératif sanitaire de la « distanciation »

La distanciation n’est pas la distance. Celle-ci renvoie au fait brut d’un écart mesurable (selon une unité invariable, le mètre par exemple) entre la position de deux ou plusieurs éléments dans l’espace. Or la distanciation signifie non pas seulement la mesure d’un écart existant, mais la production d’un tel écart là où il n’y en avait pas, là où peut-être on n’en avait pas jusque-là ressenti le besoin. Ce besoin n’est sans doute pas naturel : on peut d’ailleurs le dater assez précisément dans le temps, en faisant remonter le concept de « social distancing » à la pandémie de grippe espagnole et à sa mise en œuvre par le médecin américain Max C. Starkloff en 1918 sous la forme d’une fermeture de tous les lieux publics et d’une interdiction des rassemblements de plus de 20 personnes. Ce type de mesures a eu un impact majeur en termes de santé publique : une étude menée dans la ville de Sydney a pu évaluer à plus de 200 000 le nombre de vies sauvées en 1919 avec la mise en place de ces mesures de distanciation sociale.

Dans le contexte de l’épidémie actuelle, les mesures de distanciation se déclinent à travers toute une série de recommandations : respecter une certaine distance entre les personnes dans les lieux publics ; dans les lieux accueillant du public (lieux de travail et de formation, commerces, administrations), délimiter des zones et un sens de circulation (pour éviter le brassage) ; étaler les activités dans le temps (pour mieux gérer l’accès aux espaces) ; prendre des mesures de protection spécifiques dans les lieux, activités, temps où la distanciation n’est pas possible ou pour la renforcer (masques, gel hydroalcoolique, nettoyage des surfaces de contact – à commencer par nos propres mains !). La distanciation devient ainsi l’expression même de l’ensemble des « gestes barrières ». Il faut noter que cette distanciation ne concerne pas que les personnes « à risque », c’est-à-dire contaminées, mais l’ensemble de la population.

Le processus de distanciation est donc ce qui commande l’ensemble des mesures sanitaires prises en temps d’épidémie. Même le confinement en est une déclinaison : chaque foyer doit rester isolé des autres (toujours pour éviter le brassage et ses logiques troubles de proximité et de contacts, même furtifs). Les déplacements sont limités et strictement encadrés, mesurés.

Ces recommandations vont dans le sens d’une rupture des liens et des interactions sociales ordinaires. On trouve même, à la pointe extrême de cette logique, la notion de « séquestration protectrice », évoquée dans un document émanant de la Fédération des Entreprises de Belgique. Il s’agit, selon ce document officiel, d’une mesure de « distanciation » extrême, consistant à « séparer un groupe limité de personnes saines pour leur éviter tout contact avec le virus. Ces personnes restent jour et nuit sur leur lieu de travail ‘sûr’ parfaitement confiné ». Au lieu de mettre à distance ceux qui sont susceptibles d’être porteurs du virus, on isole des personnes saines (en les soustrayant à leur « foyer » et à leurs proches).

L’empire du distanciel

Si la finalité de ces mesures de distanciation est la protection globale de la population, on peut toutefois assister à un repli protectionniste lorsque l’une des modalités d’application de la distanciation consiste à renforcer le contrôle de la circulation des personnes et des biens par la fermeture des frontières : il ne s’agit plus seulement alors d’empêcher la circulation du virus mais de se prémunir des conséquences économiques de la pandémie. Le repli souverainiste s’apparente alors à un confinement du territoire et de l’économie à l’échelle nationale, visant à relocaliser certaines productions (par exemple, celle des masques) et à soutenir des secteurs d’activité particuliers (Air France, Renault).

Mais il est également possible d’observer dans la réalité d’aujourd’hui une tout autre dynamique qui offre une compréhension différente du thème de la distanciation, installée au cœur de nos vies quotidiennes et modelant désormais l’ensemble de nos activités. Que l’on pense par exemple à l’encouragement sans précédent au développement du télétravail. Il s’agit de tenir ensemble le déploiement économique de l’activité et l’impératif sanitaire du « sans contact ». La distanciation se trouve ainsi élevée au rang d’une idéologie pour temps de pandémie.

Cette idéologie « distancialiste » se déploie et se diffuse dans tous les secteurs de la société : le secteur bancaire, développant de manière accélérée les modes de paiement sans contact (via cartes bancaires ou smartphones) ; le secteur commercial (avec l’explosion du « click&collect » et des commandes en ligne) ; le secteur de la formation (avec le distanciel généralisé dans l’enseignement supérieur, source de désarroi pour bon nombre d’étudiants).

La pandémie de Covid-19 n’est sans doute pas à l’origine de ce virage « distancialiste ». Elle constitue néanmoins un accélérateur remarquable de ces évolutions. Au-delà de la sphère économique des échanges commerciaux, le distancialisme étend son empire jusque dans la sphère culturelle (Netflix, visites virtuelles de musées) et relationnelle (Apéro-zooms). La doctrine sanitaire du « sans contact » se trouve donc réappropriée par un capitalisme digital qui montre ainsi sa grande capacité de résilience et d’adaptation aux crises majeures de notre temps.

Alors que nous assistons à cette expansion sans précédent du « distancialisme », il importe de rester vigilants face à de telles évolutions : c’est par exemple l’appel à « ne pas laisser s’installer le monde sans contact » qui transforme, peut-être durablement, le laborieux « métro-boulot-dodo » en une autre trajectoire, non moins déprimante mais plus actuelle pour les télétravailleurs d’aujourd’hui : « Du lit à l’ordi ». Les mesures de distanciation sociale liées à l’épidémie de Covid-19 ne seraient au fond que les révélateurs d’une société à venir, d’un « monde d’après » où nous serions confinés à ciel ouvert, soumis à l’impératif catégorique du « social distancing ». Peut-être que « nous avons perdu l’innocence du contact au profit de la société du mètre et demi » (P. Bruckner). Mais toute la question est de savoir si nous pourrons retrouver un jour, et comme si de rien n’était, cette « innocence » perdue.

Les vertus du contact

La primauté accordée à la distanciation nous révèle cependant aussi les vertus du contact et la valeur de la proximité dans les interactions sociales. Ainsi, face au culte contemporain de la distanciation et du « sans contact », l’exercice corporel du soin vient rappeler tous les jours cette interdépendance vitale entre les humains, qui se paie d’une vulnérabilisation accrue des soignants, en « première ligne » pour soigner les patients et protéger la population face aux vagues successives de l’épidémie.

Toutefois, dans l’ordinaire de nos vies distancialisées, se joue une autre partition qui repose sur le paradoxe suivant : l’interdépendance qui lie chaque membre du corps social à tous les autres ne s’éprouve elle-même que dans la mise en œuvre et le « respect » inconditionnel de la distanciation sociale. « Quand on aime ses proches, on ne s’approche pas trop ! » En un sens, la pandémie appelle une forme nouvelle de solidarité collective, encadrée par l’injonction sanitaire à la distanciation. Mais cette solidarité se fonde en quelque sorte sur ce qui la rend impossible : Dan Arbib parle en ce sens d’une « maladie de la solidarité ».

Il suffit de penser au sort des personnes âgées. Invitées à limiter autant que possible les contacts directs avec leurs proches, elles ont pu durant l’année qui vient de s’écouler se trouver recluses dans un isolement parfois mortifère. Ainsi, tant que la vaccination n’aura pas produit ses effets libérateurs sur le lien social, la distanciation restera le maître-mot de nos vies confinées.

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