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Le Forum de Paris sur la paix, nouvel outil du multilatéralisme ou instrument du soft power français ?

Emmanuel Macron lors du dernier Forum de Paris pour la paix, le 12 novembre 2020.
Emmanuel Macron lors du dernier Forum de Paris pour la paix, le 12 novembre 2020. Ludovic Marin/AFP

Le 11 novembre 2018, à l’occasion du centenaire de l’armistice ayant sonné la fin de la Première Guerre mondiale, la France a créé, et tenu à la Villette, pendant trois jours, la première édition du « Forum de Paris sur la Paix » (Paris Peace Forum), qui a réuni 6 000 participants, dont 65 chefs d’État et de gouvernement, des acteurs nationaux, des dirigeants d’organisations internationales et des acteurs de la société civile (ONG, sociétés privées, syndicats, think tanks, experts), ainsi que de nombreux journalistes. Le but de cette grande rencontre internationale était de promouvoir l’instauration d’une paix, d’un multilatéralisme et d’une coopération durables au niveau mondial, en trouvant des solutions pratiques aux principaux défis actuels concernant la gouvernance mondiale. Deux autres éditions se sont tenues en 2019 et en 2020 (en ligne pour 2020).

Quels sont le rôle et le statut de ce nouveau forum : s’agit-il d’un nouvel outil du multilatéralisme international, aux côtés de l’ONU, ou plutôt d’un instrument du soft power français ?

Le cheminement d’une idée jusqu’à sa réalisation

Le créateur de l’idée de cet événement, et son directeur général, l’historien français Justin Vaïsse, nous confie :

« L’origine de ce Forum se trouve dans les réflexions qui ont été conduites depuis une vingtaine d’années dans l’administration française, au sein du Quai d’Orsay, où la réflexion sur la diplomatie d’influence et les outils d’influence, la diplomatie de réseau, nous ramenait toujours à comparer les outils français aux outils britanniques. Il y a eu plusieurs notes et réflexions émanant du Quai d’Orsay sur l’idée d’un lieu, comme le château de la Celle-Saint Cloud, où on inviterait les penseurs, les gens influents et les décideurs du monde entier, et où on se retrouverait périodiquement pour discuter. »

À partir de 2015-2016, l’idée a été reprise, notamment en réfléchissant à la diplomatie des forums et des think tanks chinois. Justin Vaïsse, alors directeur du Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie (CAPS), a donc initié la réalisation d’études, par des consultants, sur la pratique en la matière dans d’autres pays. En 2015, Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, a commandé à Yves Saint-Geours, ambassadeur de France en Espagne, un rapport sur les think tanks français, qui a été rendu public en 2016.

Les think tanks français sont historiquement d’une taille et d’une influence modestes par rapport à nos voisins britannique et allemand et par rapport aux États-Unis, même s’ils sont soutenus par le CAPS. La France apparaît en effet, juge Justin Vaïsse, comme une grande puissance diplomatique – grâce à son réseau d’ambassades et à ses institutions universalistes comme l’Alliance française – mais cela ne se vérifie pas au niveau de la force d’influence internationale.

En 2017, Pierre Buhler, ancien ambassadeur, rédige un autre rapport, consacré aux outils d’influence et cherchant à définir les moyens d’accroître le poids de la France dans le débat d’idées, dans la régulation de la globalisation et dans les initiatives internationales. Ce rapport, commandé par le CAPS, se voulait utile au nouveau président du pays, élu cette année-là.

« On avait été très inspirés par l’expérience de la COP 21, qui avait été une expérience réussie pour mêler la société civile et les diplomates. On avait aussi été attentifs aux efforts qui avaient été faits ici et là pour renforcer le rôle de Paris comme place multilatérale, comme place internationale, un peu comme il y a le New York multilatéral de l’ONU, ou la Genève internationale. Paris est un lieu unique en ce qu’il rassemble plus d’une cinquantaine d’organisations internationales. »

Une fois Emmanuel Macron élu, Justin Vaïsse, qui a fait partie du groupe d’experts ayant soutenu sa campagne, contribue à son discours d’août 2017 à la conférence des ambassadeurs et lui souffle, à cette occasion, l’idée d’une grande conférence annuelle, tout en expliquant que ce forum doit être indépendant de l’État. En septembre 2017, il reçoit une lettre de mission du président Macron qui lui demande de prendre en charge l’organisation de la première édition de ce forum, qui doit répondre à la crise du multilatéralisme mais aussi être « un outil de rayonnement et d’influence pour la France ».

À l’automne 2017, l’Élysée décide d’inviter tous les anciens combattants de la Grande Guerre à commémorer le centième anniversaire de l’armistice le 11 novembre 2018 à Paris. De nombreux chefs d’État annoncent leur présence. Pour Justin Vaïsse, c’est « une chance énorme qu’il fallait saisir ». Il dépose son rapport en décembre 2017 ; et en janvier 2018, Emmanuel Macron annonce, dans ses vœux au corps diplomatique, la tenue prochaine du Forum de Paris sur la Paix. « “Forum sur la gouvernance globale” aurait mieux décrit l’objet, mais “Paris Peace Forum” sonnait mieux », confie Justin Vaïsse.

Il ajoute que l’idée du Forum reposait aussi sur « le constat que dans plusieurs domaines, l’ONU ne suffisait pas », et qu’il fallait donc « agir en soutien et en complément de l’ONU », tout en prenant garde à « ne pas empiéter sur ce que faisait l’ONU ». En février 2018, il se rend à New York, rencontre des dirigeants onusiens et veille bien à leur dire que le Forum n’entend pas faire de l’ombre à l’ONU mais l’aider à rayonner. Mission couronnée de succès puisque Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, a été présent au Forum en 2018, 2019 et 2020 – ce qui, selon Justin Vaïsse, a « garanti à tout le monde que le Forum était ONU-compatible ».

Des financements importants et essentiellement privés

Le Forum a bénéficié de financements provenant de fondations et institutions essentiellement privées comme la fondation allemande Koerber, l’institut Montaigne, l’IFRI ou encore Sciences Po. Voulant une égalité Nord-Sud, les organisateurs ont cherché des partenaires de pays du Sud, comme la fondation Getulio Vargas (Brésil), l’Observer Research Foundation (Inde), la fondation Mo Ibrahim (Soudan), mais se sont heurtés à plusieurs refus. En 2019 toutefois, le Forum intègre la participation d’une organisation mexicaine et d’une organisation indienne, et en 2020 d'une organisation indonésienne et de la Fondation Aga Khan.

Entre-temps, Édouard Philippe a abandonné la candidature française à l’Exposition universelle 2025, ce qui libère des énergies – celle de Marc Reverdin, diplomate de talent que Justin Vaïsse embauche dès janvier 2018 pour devenir le Secrétaire général du Forum, ou celle de Pascal Lamy, jusque-là en charge de la candidature 2025, et qui deviendra président du Conseil d’orientation, puis président du Conseil exécutif à partir de 2019. Justin Vaïsse recrute aussi Sarah Geniez, de la Mairie de Paris, dotée des compétences événementielles nécessaires, pour organiser l’événement.

De grandes entreprises multinationales occidentales comme Google et Microsoft contribuent aussi au financement, ainsi que l’Union européenne, la Banque mondiale (la première année), et de grandes agences de développement. En effet, l’idée est, comme le dit Justin Vaïsse, que « le Forum doit être auto-suffisant, auto-porté, et qu’il échouerait à terme s’il était porté par des subsides publics ». Le gouvernement français n’a apporté que 8 % du budget en moyenne sur les trois années. Par contraste, les fondations privées ont apporté la plus grosse partie du financement, comme la fondation Luminate qui a versé plus d’1,2 million d’euros sur les trois années.

Un sommet orienté vers l’action, par le soutien à des projets concrets

Justin Vaïsse précise que le Forum n’a pas seulement pour but de dialoguer, mais aussi d’agir, en soutenant des projets (par le biais d’un appel à projets) et en mobilisant des acteurs divers : organisations, entreprises, fondations, experts, ONG, citoyens…

Parmi des centaines de projets candidats, issus du monde entier, le Forum en a sélectionné une centaine par an, autour des thèmes suivants : paix & sécurité ; développement ; économie inclusive ; nouvelles technologies ; environnement ; culture & éducation. Il leur a permis de se présenter, pour en retenir au final dix, qui deviennent pendant un an des projets accompagnés, c’est-à-dire soutenus par le Forum.

Débats, tables rondes, ateliers et présentations de projets se sont succédé, ainsi que, la première année, un hackaton (marathon de programmation) animé par des développeurs volontaires pour faire de la programmation de manière collaborative. Une « Bibliothèque de la paix » est symboliquement dressée en 2018 au centre de la Grande Halle de la Villette, chaque dirigeant y déposant un livre de son pays incarnant l’aspiration à la paix. Seul bémol, Donald Trump a boudé le Forum.

À titre d’exemple, l’ONG ECES (Centre européen d’appui électoral), a participé au Forum en 2020 et a eu la chance de voir son projet sélectionné parmi les dix projets retenus pour bénéficier d’un soutien d’un an. Cette fondation privée à but non lucratif créée en 2010, et basée à Bruxelles, agit dans plus de 50 pays, et promeut « le développement démocratique durable à travers la fourniture de services de conseil, d’appui opérationnel et de gestion de projet […] dans le domaine de l’assistance électorale et démocratique ». Son projet présenté au Forum de Paris sur la Paix concernait son action en Éthiopie. L’ECES garde une très bonne impression de sa participation au Forum et estime en avoir retiré d’immenses bénéfices, jugeant cette expérience « palpitante ».

Un lieu exceptionnel pour les échanges et le réseautage

À l’occasion du Forum en 2018, plus de 50 chefs d’État ainsi que 130 entreprises et des ONG ont signé « l’Appel de Paris pour la confiance et la sécurité dans le cyberespace », visant à protéger les citoyens des cyberattaques, qui affirme neuf principes de sécurisation du cyberespace. Même si les États-Unis ne l’ont pas signé, cet appel a eu un retentissement important, étant perçu comme une avancée démocratique.

Pour Avocats sans frontières Canada, ONG qui y a participé, « l’événement facilite à la fois le réseautage entre les acteurs et actrices de la société civile, ce qui peut accélérer les rencontres fortuites qui conduisent à des collaborations durables, tout en offrant à ces mêmes acteurs une vitrine auprès de représentant·e·s étatiques et d’organisations internationales auxquels ils n’ont pas toujours accès. »

Cette ONG relate ce qu’a permis sa participation au Forum :

« Mme Assitan Diallo, Association des femmes africaines pour la recherche et le développement, était avec nous. C’est l’une des principales sociologues féministes du Mali et elle était là au nom d’une coalition d’organisations de défense des droits humains et des droits des femmes. Ce fut une opportunité pour elle de s’adresser directement à un large auditoire pour porter la voix des femmes maliennes. »

Justin Vaïsse souligne lui aussi l’« effet de réseau », les rencontres inattendues que le Forum a suscitées, la « sérendipité » entre des gens très différents. Le lieu, la grande halle de La Villette, un vaste espace sans portes et sans barrières, est idéal pour faire se rencontrer les gens, souligne-t-il. À cet égard, l’édition 2020, qui au dernier moment a dû se faire en ligne à distance, n’a pas pu permettre tous ces échanges.

Des défauts et des critiques

Mais plusieurs défauts apparaissent : comme l’observe la branche canadienne de l’ONG Avocats sans frontières, les coûts de participation sont élevés (2 000 euros de frais de stand), et le processus d’inscription complexe :

« Il devrait y avoir une différenciation marquée des tarifs pour les ONG et organisations caritatives et de petite taille par rapport aux entreprises privées et aux grandes agences internationales ou gouvernementales, et même des appuis financiers pour la participation des premières. Le Forum réunit plusieurs acteurs très puissants dont plusieurs ont des moyens financiers conséquents. Dans ce contexte, le Forum pourrait adopter des mesures de lutte contre les inégalités. »

De plus, cette ONG regrette que l’éclairage ait été centré sur les « grandes vedettes » (dirigeants gouvernementaux et de grandes agences, etc.), et fait observer qu’« on pourrait braquer encore plus les projecteurs sur les actrices et acteurs du terrain qui sont à la base des initiatives sélectionnées ».

De plus, « l’omniprésence de l’anglais et des anglicismes dans les communications officielles du Forum » est regrettable, souligne l’ONG, insistant : « parce qu’il s’agit du Forum de Paris sur la paix, la langue française devrait y être valorisée ».

Le financement important issu de firmes américaines comme Google et Microsoft peut également nuire à l’indépendance et à l’objectivité des discussions.

Enfin, on semble observer un fossé Nord-Sud, malgré la volonté affichée d’une représentation égalitaire. Ainsi, le président de la République du Niger, Mahamadou Issoufou, a regretté que les propos des dirigeants africains ne suscitent que peu d’écho sur la scène mondiale, malgré l’importance des thématiques africaines dans les dossiers traités par les organisations internationales. Certes, les organisateurs du Forum ont beaucoup fait pour associer les pays du Sud, donnant la parole, pour l’un des discours d’ouverture de la deuxième édition, à Félix Tshisekedi, le président de la République démocratique du Congo.

La question du désarmement, paradoxalement peu traitée

Alors que ce Forum est, dans son intitulé, consacré à la paix, en réalité la question du désarmement a été peu traité. L’enjeu du désarmement nucléaire n’a été abordé que partiellement, et seulement la première année en 2018, du fait que l’ICAN (International Campaign to abolish nuclear weapons, Prix Nobel de la Paix 2017), était représenté au Forum cette année-là.

Pour Annick-Suzor Weiner, physicienne et professeure émérite, vice-présidente de Pugwash-France (mouvement de scientifiques engagés pour le désarmement nucléaire et prônant la résolution pacifique des conflits) et d’IDN (Initiatives pour le Désarmement nucléaire), « les thèmes des éditions récentes du Forum ne faisaient pas une grande place, malgré son intitulé, à la construction de la paix. Si ICAN (International Campaign to abolish nuclear weapons, Prix Nobel de la Paix 2017), était représenté au Forum en 2018, les autres associations (Mouvement de la Paix, Pugwash et IDN) dont le projet commun n’avait pas été retenu en 2018, n’ont pas trouvé d’entrée thématique leur permettant de le soumettre lors des éditions suivantes ». « On peut le regretter, estime Annick Suzor-Weiner, dans une période d’accroissement des tensions, y compris entre pays dotés de l’arme nucléaire, et de remise en question des grands traités internationaux. »

Au final, ce Forum, certes imparfait, apparaît surtout comme une formidable occasion d’échanges et de rencontres entre ONG, experts, dirigeants, fondations et organismes divers, permettant de faire dialoguer des spécialistes de questions différentes (aide au développement, soutien à la démocratie, cybersécurité, promotion des droits humains…), et de différents pays. Il sert à la fois au rayonnement international de la France et de la ville de Paris, et à renforcer le multilatéralisme en lien avec l’ONU.

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