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« Le grand vertige », un roman pour penser l’inaction climatique

Dans les forêts tropicales (ici la Guyane française), combien de secrets de biologie végétale nous échappent encore ?“ certains peuvent-ils sauver le monde? Romain Garrouste, Author provided

Notre époque vit un douloureux paradoxe, entre les préoccupations des jeunes générations au sujet des questions environnementales et le déficit d’action des politiques à ce sujet. N’oublions pas que la France a été condamnée pour inaction climatique ! Le recours à l’action radicale semble être la seule solution pour certains et le mouvement des Soulèvements de la Terre en est l’expression directe. Après sa dissolution par le gouvernement dans l’été, cette décision a été invalidée récemment.

Comment la littérature, les arts, accompagnent-ils ce mouvement, souvent associé à la science qui donne des réponses mais dont les solutions ne sont pas écoutées, ou si elles le sont, rarement mises en œuvre ?

Un roman complexe

Il est difficile de résumer le roman de Pierre Ducrozet, Le grand vertige (Actes Sud, 2020) qui vient de paraître en édition poche, et qui fait partie du corpus imaginaire qui questionne les défis actuels.

Éloge du vivant, éloge du végétal en particulier, et éloge d’une conception dynamique du monde vivant… À travers des personnages divers, dont des scientifiques autant visionnaires, fantasques que géniaux, un peu agents doubles aussi, engagés mais impuissants.

Peut-être l’impuissance et la futilité de la science, voire ses renoncements d’aujourd’hui en sont-ils le sujet central ? Sa remise en question surtout, comme activité nécessaire aux changements dont nous avons besoin pour affronter les défis actuels.

Pamphlet contre le pétrole et son utilisation irraisonnée, le monde actuel y est montré comme dominé par les lobbies économiques et le monde politique qui lui est inféodé. Les politiques y sont les accompagnateurs de l’économie dominante, et enterrent avec les puissants les projets trop innovants, même et surtout ceux qui fonctionnent. Car ce n’est pas ce dont ils ont besoin pour continuer à dominer ensemble. Ils préfèrent ainsi sacrifier la planète sur cet autel de la domination tranquille, assumée et peut-être finalement acceptée. Et tout fonctionne comme avant – en apparence. En attendant « l’effondrement » ?

Avant que l’hiver dernier n’explicite notre dépendance aux hydrocarbures russes en Europe, le roman de Pierre Ducrozet nous présentait déjà cela comme une addiction. Le pétrole et les hydrocarbures sont notre sang ; ses pipelines, nos artères. Cette circulation majeure irrigue et soumet le monde et depuis longtemps. Les ruptures locales paralysent des parties entières du corps. Les compromis sont nombreux et douloureux, reléguant les droits de l’homme à des dommages collatéraux, aux contraintes nécessaires, comme la pollution inhérente à l’industrie. Un résumé de l’anthropocène ?

Les protagonistes de ce roman complexe décident donc de modifier ce fonctionnement dominant par des actions écoterroristes ciblées et détournent pour cela les moyens d’une agence européenne.

Ce n’est pourtant pas l’éloge de l’écoterrorisme qui est ici dressé puisque les protagonistes sont sans cesse partagés sur les modes d’action, dont le succès n’est pas assuré, et déclenche tout juste une remise en question du système. Un écho aux mouvements contemporains comme les Soulèvement de la Terre, voire une inspiration pour les militants ?

La piste écopoétique

Mais l’écoterrorisme n’est pas la seule piste empruntée par les personnages du roman. Certains d’entre eux développent également une conception écopoétique du monde (ici nommée géopoétique), y compris de la science.

Le personnage principal est un scientifique qui manie plusieurs disciplines mais aussi féru de littérature, et connaisseur des arts et techniques.

Des disciplines dont on a pu questionner les liens depuis longtemps, mais le plus souvent pour les opposer.

Pourtant, on sait maintenant que la création scientifique et artistique sont reliées par des modes de fonctionnement proches, voire identiques. La liberté est nécessaire au processus scientifique comme à celui de la création artistique. Mais on s’accorde à penser, histoire des sciences ou de l’art à l’appui que certaines contraintes sociétales sont nécessaire pour la science (comme les commandes pour l’art) car ce sont aussi des stimulants créatifs.

L’association de ces deux domaines demeure ainsi des plus fécondes, car leurs approches se nourrissent l’une de l’autre, peut-être la conséquence du fonctionnement de nos cerveaux, machines surpuissantes que nous ne savons pas toujours bien utiliser. Notamment lorsque les contraintes dominent, les commandes, les nécessités, qui laissent peu de chance au hasard, à la création. La recherche n’est pas le cumul de l’activité de tâcherons surintelligents et techno-centrés et ne l’a jamais été. Résistons sur ce point d’ailleurs. C’est indispensable.

Ce roman est-il une vision lucide du fonctionnement du monde ?

On oublie souvent que les sociétés humaines sont des sociétés régies par des fonctionnements biologiques (ou psychobiologiques). Ce prisme un peu délaissé est pourtant l’une des clés de fonctionnement, à de nombreuses échelles, de nos microsociétés jusqu’à la mondialisation. Ayons une pensée pour l’écrivain de science-fiction visionnaire Isaac Asimov, biochimiste états-unien qui inventa la psychohistoire dans son œuvre majeure, Fondation (1951), une sorte de modélisation mathématique ultime de nos sociétés et de nos comportements de groupe.

L’arrivée de l’IA dans tous les domaines de la science donne une résonance particulière à cette œuvre de science-fiction peut-être visionnaire. L’IA est-elle utilisée aujourd’hui pour anticiper le comportement des groupes humains, comme une sorte de neuromarketing pour dirigeants ?

Avec les personnages du grand vertige, nous naviguons entre bouffées d’optimisme, volonté de changer le monde et replis personnels, hédonisme momentané, celui propre à la jeunesse (sauve-t-elle et sauvera-t-elle le monde ?) et celui qui nous domine lors de phases d’égocentrisme propre aux individus, aux groupes humains, au fonctionnent quasi-tribal. Un peu comme si nous vivions la fin du monde. Ou son recommencement. L’écoterrorisme ne parait ainsi pas la solution perpétuelle.

L’auteur nous entraîne dans un grand vertige, où nous tourbillonnons avec des sentiments contrastés, une sorte de grande valse ou nous alternons entre utopies et résignations, une bipolarité qui conduit à une mélancolie permanente. Ou un vertigo hitchcockien assumé.

Doit-on en oublier de vivre et d’espérer ? C’est la question que semble nous poser l’auteur dans ce roman troublant mais nécessaire pour essayer de se positionner dans notre monde complexe et… vertigineux dans son fonctionnement et ses perspectives à venir, dans un exercice étonnant d’écopoétique.

Une écopoétique « réaliste » résolument écocritique dans la tradition du genre.

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