Le « passe culture » : révolution ou retour à l’ancien monde ?

Le passe culture, gadget ou atout de démocratisation culturelle ? Pexels

« Tel que nous sommes en train de le dessiner, le passe culture est une révolution. Une voie d’accès inédite vers la culture » a proclamé la ministre de la culture, Françoise Nyssen, qui fait de la création de ce passe l’alpha et l’oméga de sa politique culturelle.

Ce dispositif devrait, selon la ministre, briser les barrières financières et sociales qui s’opposent à l’accès aux biens culturels. Par le biais d’une application géo-localisée téléchargeable par tous, il deviendrait le premier réseau social culturel, et serait le dispositif amiral de la lutte contre les inégalités culturelles. Comme pour tout dispositif, il convient d’analyser ce qui représente, selon Michel Foucault, une « fonction stratégique dominante » […], d’une certaine manipulation de rapports de force, d’une intervention rationnelle et concertée dans ces rapports de force… »

Retour vers le futur

L’annonce d’un dispositif doté de telles ambitions ne fait que réactiver le discours de la promesse et les illusions technico-économiques portées par le ministère de Jack Lang au cours du premier quinquennat de François Mitterrand. Le directeur de cabinet du ministre, Jacques Renard, affirmait déjà, à l’époque :

« Les nouveaux réseaux de communication, notamment le câble et la télédistribution qui permettent l’interactivité […] vont modifier la politique locale. »

L’ère nouvelle promise par le ministère de Lang devait être le fruit du mariage de la technique et de la communication. Elle allait s’opposer à la ségrégation spatiale et fonctionnelle des quartiers. Du flux des nouvelles images, de la multiplicité des chaînes et des banques de données, de la relation construite par les logiciels interactifs devaient émerger la civilisation de la ville. La culture circulant dans les réseaux immatériels allait « rompre l’isolement des quartiers périphériques entre eux et par rapport au centre ». On sait ce qu’il en advint.

Le bilan contrasté de la démocratisation culturelle

L’objet artistique ayant vocation à circuler dans l’espace public, il s’agissait, dans les années 80, de développer une politique industrielle de la culture adaptée aux mécanismes du marché. La politique culturelle de l’État, ces cinquante dernières années, trouvait sa source dans une aspiration à la démocratisation culturelle.

Sur le plan de l’aménagement du territoire, les effets ont, sans aucun doute, été très positifs ; sur le plan sociologique, le bilan est contrasté et son évaluation suppose d’établir clairement les rapports entre art et culture.

En visant prioritairement les œuvres artistiques, dans leur production comme dans leur diffusion, en fonction de leurs hiérarchies, et en distinguant art majeur et art mineur, la politique culturelle de l’État ne s’est pas attaquée aux ségrégations culturelles. L’administration, nécessaire pour exercer la compétence que s’était donnée l’État, en 1959, a notablement favorisé l’accès aux œuvres « légitimes » et à leur conservation.

Les deux foyers de la trajectoire elliptique de la politique culturelle initiée par Jack Lang s’appuyaient sur la création artistique et les nouvelles technologies. Le « nouveau monde », lui, a choisi de s’appuyer sur le produit culturel et la mise en réseau numérique. D’une certaine manière, la problématique du « passe culture » prolonge et amplifie les illusions de l’ancien monde, « en même temps » qu’elle s’en différencie.

La conception implicite de la culture de la ministre actuelle ne relève pas seulement d’une pensée techniciste et économiste. Elle témoigne d’une perte de sens de la notion de culture. La culture est une relation porteuse de sens entre les personnes, médiée par des formes symboliques. or, le passe culture réduit la nature de cette relation et la convertit en technique, rapport entre le Sujet et les choses.

Ces deux conceptions occultent les pratiques sensibles et symboliques de la personne. L’homme ordinaire était convié à occuper la place du récepteur hier, de client aujourd’hui. Et c’est à la technique de communication pour le premier ; au réseau numérique pour le second, qu’est confiée la mise en contact ou la connexion.

L’horizon de la démocratisation culturelle visait, par les moyens de l’action culturelle, à mettre à la disposition du plus grand nombre les œuvres du patrimoine. La myopie vis-à-vis des résistances sociologiques, le déni des inégalités culturelles, l’insensibilité aux violences symboliques… se sont manifestées, en particulier, dans la rupture entre le socio-culturel et culturel, institutionnalisée par André Malraux, à la naissance de la Vᵉ République.

Une logique marketing

La perspective du « passe culture » ignore la question de la relation de l’objet culturel au récepteur. Sa philosophie implicite se fonde sur des logiques de produit. L’usager du service culturel s’est transformé en cible. L’action marketing a fait place à l’action culturelle.

Ce qui distingue les trajectoires de ces deux formes de politiques culturelles est relatif aux rapports entre l’art et la culture. Dans l’ancien monde, la question de l’art était essentialisée – l’art étant défini par sa nature. Lorsque les collectivités publiques évoquent leur compétence culturelle, elles identifient généralement l’art et la culture. Pour d’autres acteurs – certains professionnels de l’art – la relation est perçue comme une opposition : l’art produirait la rupture dans les perceptions et les sensibilités, alors que la culture serait censée faire du commun. Dans un cas comme dans l’autre, l’administration publique de la culture s’est appuyée sur une certaine conception de l’art, le plus souvent implicite et sans délibération, pour affirmer son existence et exercer son pouvoir de nomination : des catégories artistiques, des genres, des artistes…

Or, les rapports entre les formes artistiques et les pratiques culturelles doivent être problématisés.

De la même façon que les phénomènes de l’art et de la culture doivent être distingués et mis en rapport, il est nécessaire d’établir la distinction et la relation entre expérience de l’art et expérience esthétique. Le phénomène esthétique ne se manifeste pas seulement dans le monde de l’art, il concerne de multiples domaines de l’activité et de l’expérience humaines. Les formes artistiques ne sont pas seules à témoigner de la vie psychique, à mettre en jeu l’imaginaire, à mobiliser les affects, à produire de la jouissance esthétique.

Entre les années 60 et 80, les débats sur la culture se développaient, le plus souvent, à partir des oppositions entre culture dominante et culture dominée. À la fin des années 80, la question se déplace avec la thématique de la fracture sociale et culturelle. L’ambition de la transformation sociale et politique a été balayée, à la fois par un réalisme s’accommodant des inégalités culturelles et par un renoncement du politique à transformer le monde. La rupture de la relation entre avant-garde politique et avant-garde artistique qui date de la fin des années 70, tout comme l’usure de la thématique et de l’idéologie de la révolution dans les années 80, sont les marques de cette « fatigue de l’âme » qui renonce à penser l’articulation entre art et politique.

Le rôle de la médiation culturelle

L’émergence de la thématique de la médiation culturelle, au début des années 90, est contemporaine de la prise de conscience des phénomènes d’exclusion, de fracture et de segmentation de la société française. De nombreux ouvrages collectifs et colloques sur la médiation culturelle, au début du XXIe siècle, en France et au Québec témoignent de l’intérêt pour cette thématique.

Cette floraison éditoriale, accompagnée d’expériences artistiques et culturelles multiples, marquait la volonté de mettre fin « au temps de défiance et de confrontation » entre le champ de la culture et celui de l’éducation populaire. Il s’agissait de partager une ambition : développer les démarches d’appropriation de l’art vivant et du patrimoine afin de démocratiser l’accès aux œuvres, aux langages et aux pratiques. La médiation était alors, de surcroît, appelée à s’opposer à la fragilisation du lien social ; à favoriser la naissance de nouvelles normes, là où les anciennes avaient perdu leur légitimité.

La médiation culturelle était alors une question socio-politique et esthétique. Elle regroupait des modalités d’intervention riches et diversifiées qui allaient de l’accompagnement des publics aux pratiques des langages sensibles qui valent comme prises de parole (énonciation) dans l’espace public. Elle témoignait d’un projet qui devait être porté par l’art, à travers son insertion sociale et son articulation au projet politique de démocratie culturelle. La médiation culturelle – comme action et comme pensée – s’est positionnée dans le rapport entre, d’une part, l’art comme valeur et pratique et, d’autre part, la culture comme sentiment d’appartenance à une collectivité. Durant sa courte histoire institutionnelle, vingt ans, la médiation culturelle a été souvent l’objet d’une usure de son sens.

Avec le « passe culture », l’usure est achevée. La référence à l’art a disparu. L’art ne pouvant plus prétendre à être une « promesse de bonheur », il est relégué aux oubliettes, et le nouveau monde accomplit l’annonce de Hegel sur la « fin de l’art ».

Auguste Comte (secrétaire de Saint-Simon, dont la doctrine semble avoir influencé Emmanuel Macron) découpait l’histoire humaine en trois états : théologique, métaphysique, positiviste.

Avec De Gaulle et Malraux, nous vivions dans l’état théologique : la culture, confondue avec l’art, relevait du religieux et de la magie du verbe. Avec Mitterrand et Lang, la culture accédait à son état métaphysique, celle de la création artistique. Macron, lui, fait entrer la culture dans une ère positiviste, celle des « sachants », des techniciens et de la vérité du chiffre. Il s’agit de remplacer une action culturelle publique – qui est d’abord de nature politique – par une recherche de clientèle. Celle-ci vise à satisfaire les attentes et s’adresse sans médiation – autre que celle de la technique numérique et du téléchargement – aux usagers potentiels.

Devoir de culture

Sur le plan du phénomène culturel, il s’agit d’une vision courte et qui plus est, sans mémoire. En plus de cinquante ans, la réflexion des sociologues de la culture, les pratiques des professionnels de la culture (artistes, diffuseurs, animateurs ou médiateurs), l’action des militants de l’action culturelle et de l’éducation populaire ont patiemment et difficilement tenté de montrer que le « devoir de culture » du politique était un impératif catégorique pour lutter contre la fracture sociale et l’exclusion.

Les questions que la ministre de la culture met en débat, dans le cadre du comité d’orientation du passe culture, se focalisent sur les types d’offres disponibles et la place accordée aux plates-formes numériques. La question centrale devient celle de savoir si des produits culturels comme, par exemple, Star Wars, entrent dans le cadre des propositions de l’application.

Les questions essentielles ne peuvent être prises en compte, puisqu’elles ne sont même pas identifiées. Quel sens partagé les formes artistiques mises en culture peuvent-elles proposer ? Comment, dans le cadre de politiques publiques, les droits culturels peuvent-ils se construire ? Dans quels dispositifs d’expression et de réception, les pratiques culturelles, dans leur diversité, peuvent-elles participer à la maîtrise du langage, au développement du sens critique, à la construction du Vivre ensemble ?

En somme, la révolution annoncée se résume à fournir un mode d’emploi du « Bon coin » culturel.