Le point de départ du prochain cycle de croissance, c’est la comptabilité

La prise en compte des externalités environnementales remet en cause le calcul habituel de la rentabilité d'une entreprise. Torwaistudio / Shutterstock

Le 19 août dernier les plus puissants PDG américains, constituant la fameuse Business Roundtable, se déclaraient pour un capitalisme en faveur des parties prenantes et non plus simplement des actionnaires, comme prôné par le modèle néolibéral standard. Joseph Stiglitz, prix « Nobel » d’économie en 2001, dans les Echos du 5 septembre 2019 soulignait le tournant que cette simple déclaration illustre. Elle pourrait en fait être le prélude d’un nouveau modèle économique. Au-delà de cette déclaration, il existe un large faisceau de signaux faibles et de grandes tendances qui nous portent à imaginer une telle rupture.

Il est des moments de l’histoire où une conjonction de facteurs sociétaux permet d’envisager une rupture dans la pensée dominante. À regarder l’histoire économique du siècle dernier, on se rend compte que nous avons déjà changé à deux reprises de paradigme économique. À chaque fois ce fut à la faveur de grandes crises mondiales. La crise de 1929 marque le basculement entre un système libéral – néoclassique disent les économistes – hérité du XIXe siècle et le modèle keynésien. Ce dernier modèle venait répondre à des besoins d’investissement en infrastructures, à une attente des populations paupérisées par la crise puis la guerre et à une nécessaire coordination des politiques économiques à l’échelle internationale que ne permettait pas le modèle libéral.

Un nouveau cycle de croissance à trouver

Loin du marxisme qui s’est imposé par la force dans certains pays, le modèle keynésien a constitué une révolution douce au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Le simple fait de postuler que la demande tire l’offre, et non l’inverse comme dans le modèle néoclassique, bouleverse la façon de voir l’économie et de mettre en place des politiques économiques (en lieu et place de la main invisible d’Adam Smith). Une économie de la demande s’est mise en place, soutenue par l’innovation et l’investissement dans le secteur des équipements pour les ménages et de l’infrastructure. Cela débouche sur un cycle de croissance, appelé « les trente glorieuses » en France.

Ce cycle de croissance s’éteint avec les chocs pétroliers de 1973 et 1979. Chocs inflationnistes par nature, ils sont amplifiés par la politique keynésienne qui sanctifie la demande et donc indexe les salaires sur les prix pour ne jamais connaître de baisse de pouvoir d’achat susceptible de réduire la croissance. La pensée keynésienne ne permet donc pas de sortir de la spirale inflationniste. Les économistes néolibéraux apportent rapidement des solutions. En prônant la désindexation des salaires, la libéralisation de l’économie et le recul de l’État. Ce sera l’avènement progressif, dans les années 1980, de la mondialisation, commerciale et financière.

Elle apportera la croissance et permettra l’émergence de plusieurs pays pauvres, notamment en Asie. Le modèle néolibéral coïncide en outre avec l’émergence de l’informatique et de ses corollaires (robots, machines-outils, digital, etc.). Ce modèle basé sur l’importance de l’offre encourage la réalisation de gains de productivité. Ils seront spectaculaires et permettront l’éclosion d’un nouveau cycle de croissance à l’échelle mondiale.

La crise économique mondiale de 2009 a souvent été comparée à celle de 1929. Elle interroge sur la viabilité du modèle néolibéral. L’histoire est têtue et aime à se répéter. Une telle crise systémique devrait logiquement déboucher sur un nouveau modèle économique. Cette rupture est d’autant plus probable qu’elle coïncide avec la nécessité de trouver un nouveau cycle de croissance et l’apparition de nouvelles technologies : digitale et numérique, mais aussi une véritable transformation vers une forme de green economy.

Le prospectiviste américain Jeremy Rifkin évoque une 3ᵉ révolution industrielle pour parler des nouvelles technologies de production et de diffusion d’énergies renouvelables. Or, l’émergence de nouveaux paradigmes a toujours correspondu à une nouvelle grappe d’innovations, pour paraphraser l’économiste Joseph Schumpeter. La conjonction d’une grande crise et d’un creux du cycle de croissance, d’innovations majeures et d’idées en rupture avec le modèle dominant existe et devrait nous conduire vers un nouveau paradigme.

Prendre en compte le social et l’environnemental

Un cycle de croissance basé sur la décarbonisation de l’économie pourrait dès lors se mettre en place dans la future décennie. À l’instar du modèle keynésien, il s’appuierait sur l’idée d’investissements dans les infrastructures et le renouvellement des produits s’adressant aux entreprises comme aux ménages. Il s’articulerait avec un modèle économique bâti autour des principes de durabilité et donc de gestion d’un triple stock de capital : social, économique et environnemental. La conceptualisation de ce modèle existe. Les travaux de la Banque mondiale depuis les années 1990 l’attestent.

Un tel modèle ne serait pas en rupture brutale avec le modèle actuel mais introduirait toutefois une dimension très nouvelle dans le calcul économique des agents : la prise en compte des externalités socio-environnementales.

Un modèle fondé sur les principes de la durabilité implique que l’on sache évaluer les flux et les stocks de capital économique, social et environnemental. Pour le capital économique, des règles comptables régissent déjà le calcul de la valeur et permettent l’évaluation des stocks et des flux, respectivement dans le bilan et le compte de résultat des organisations.

Quid des deux autres capitaux, le social et l’environnemental ? Les travaux des économistes établissent progressivement des méthodes pour le calcul monétaire du capital social et du capital environnemental. Elles permettent de chiffrer les externalités socio-environnementales, à savoir les conséquences des activités économiques sur ces deux capitaux.

La prochaine étape est de proposer un cadre comptable international qui conduirait à l’établissement d’une véritable comptabilité socio-environnementale s’articulant avec la comptabilité traditionnelle, dans une logique de triple bottom line à la John Elkington. Ainsi, la dernière ligne (bottom line) regardée par les actionnaires ne serait plus seulement celle du compte de résultats économique, mais aussi celles des comptes de résultats environnemental et social.

Les normes ISO 14007 et 14008 en vigeur depuis mars 2019 vont dans ce sens, bien qu’elles ne concernent que l’évaluation monétaire de l’environnement et n’ont pas de caractère obligatoire ni certifiable. D’autres cadres, incluant les aspects sociaux, existent ou sont en gestation.

Les délocalisations deviendraient non rentables

Quelles seraient les implications d’un cadre comptable de ce type ? Les décisions des agents économiques seraient forcément impactées. Surtout si cette comptabilité sert de base à une nouvelle fiscalité incitant à la mise en place d’un modèle durable.

Prenons l’exemple d’une délocalisation. Économiquement, une délocalisation permet souvent d’accroître la rentabilité en profitant de coûts moindres dans un pays en émergence et en réimportant les produits avec un coût de transport négligeable. Dans le nouveau cadre comptable, les externalités sociales sur le territoire de départ et les externalités environnementales liées au transport seraient évaluées et intégrées dans le calcul de rentabilité de l’entreprise. On peut imaginer que dans bien des cas, l’opération de délocalisation serait non rentable.

Le comptable, figure clé de la transition vers un nouveau modèle. Andrei_R/Shutterstock

On comprend dès lors qu’une comptabilité socio-économique induirait des modes de production plus propres, plus respectueux des hommes et plus proches géographiquement des consommateurs. Les chaînes de valeur seraient nettement raccourcies, conduisant à une forme d’économie circulaire qui amplifierait la baisse déjà constatée du commerce international. Certains parlent déjà de « démondialisation ».

Un tel modèle économique coïncide avec les grandes tendances pour la prochaine décennie (les fameux megatrends) identifiées par la plupart des grands cabinets de consulting :

  • demande de protection et de sens de la part des populations face à la mondialisation et à la technologie (que l’on retrouve aussi bien dans les nouvelles attitudes de consommation que de travail) ;

  • nécessité de maîtrise des impacts environnementaux et de gestion durable des ressources.

Pour les entreprises cette révolution comptable ne sera pas simple à mettre en place. Elle signifie un changement de logiciel. Les normes ISO 14007 et 14008 fournissent un outil utile de calcul. Aux États-Unis, la Business Roundtable donne une direction générale fondamentale pour changer de modèle.

En Europe, la European Foundation for Quality Management, fondée à la fin des années 1980 par Jacques Delors et qui regroupe plus de 50 000 entreprises et organisations publiques européennes, a déjà intégré ces principes dans son nouveau modèle de management de la qualité. Elle tente de promouvoir la responsabilité sociétale des organisations dans le cadre d’un modèle évolutif qui colle aux grandes évolutions sociétales. Car anticiper ces changements de fond représente aussi une nécessité pour maintenir la compétitivité des entreprises.