La pleine conscience s'aligne sur la science et le monde universitaire pour être perçue comme crédible, mais elle manque remarquablement de preuves scientifiques pour l’appuyer. Shutterstock

Le problème avec la pleine conscience

La pleine conscience, tout le monde semble la pratiquer.

Vous l’avez peut-être essayée vous-même, ou la pratiquez régulièrement. Grâce à une application sur votre téléphone qui vous parle d’une voix doucereuse, on vous rappelle de vous « laisser aller » et d’« observer votre souffle ». De l’éducation publique aux soins de santé, du monde des affaires au système de justice criminelle, du cadre parlementaire au service militaire, la pleine conscience est préconisée comme traitement pour tous les maux modernes.

Pourtant les preuves de l’efficacité de la pleine conscience ne sont pas fortes. Dans un article publié dans Perspectives on Psychological Science, un certain nombre de psychologues et d’experts en sciences cognitives nous préviennent que malgré tout le battage publicitaire, les données scientifiques sur la pleine conscience sont limitées. Ils font une mise en garde :

La désinformation et la méthodologie inadéquate qu’on retrouve dans des études passées sur la pleine conscience peuvent causer un préjudice aux consommateurs, les tromper et les décevoir.

Les études sur la pleine conscience sont reconnues pour leurs nombreux problèmes méthodologiques et conceptuels. Ceci comprend des échantillonnages restreints, l’absence de groupes témoins et l’utilisation insuffisante de mesures valides.

À cette liste, on peut ajouter la possibilité d’intérêts concurrents. Dans un exemple récent, la revue scientique PLOS ONE s’est rétractée après la publication d'une méta-analyse sur la pleine conscience après qu’on ait soulevé des doutes sur la méthodologie menant aux résultats, notamment le « double comptage » et l’« estimation incorrecte des effets ». La rétractation de PLOS a aussi évoqué des conflits d’intérêts financiers non déclarés de la part des auteurs. Le journal a indiqué qu’aucun des auteurs n’approuvait la rétractation.

Malgré ces problèmes, la pleine conscience n’a jamais été si populaire et son influence dans la culture conventionnelle n’a jamais été aussi massive, tel qu’on peut le constater avec la création d’une nouvelle chaire de pleine conscience et sciences psychologiques à l’Université d’Oxford.

Le poste a été créé par le Oxford Mindfulness Centre, qui a été affilié au département de psychiatrie de l’université en 2011, après avoir été initialement constitué en entreprise privée en 2007 et s’être plus tard enregistré comme organisme de bienfaisance.

Au Québec, l’UQAM est la première université québécoise, depuis l'hiver 2019, à offrir une formation dans le domaine de la présence attentive, autre nom donné à la pleine conscience, soit un programme court de 2e cycle. Elle a aussi lancé le Groupe de recherche et d’intervention sur la présence attentive (GRIPA).

Un bref historique de la pleine conscience

La pleine conscience est un type de méditation issue de la tradition bouddhiste. Elle encourage l’observation des pensées, émotions et sensations corporelles sans porter de jugements. Mais comment a-t-elle gagné une telle importance dans la culture occidentale conventionnelle?

D’abord, le concept moderne de bouddhisme auquel se réfèrent les Occidentaux aujourd’hui n’existait pas il y a un siècle. Ce nouveau style de bouddhisme est connu sous le nom de « modernisme bouddhiste », ou « bouddhisme protestant » – un mouvement réformiste de la fin du 19e siècle.

Cette forme de bouddhisme s’est développée sous l’influence des missionnaires chrétiens et de l’impérialisme des nations européennes dans le Sud-Est asiatique. En réaction à la situation coloniale, l’élite du mouvement a remodelé le bouddhisme pour l’aligner sur la science et la philosophie occidentales. Ceci s’est effectué en représentant le bouddhisme comme rationnel, universel et compatible avec la science – en mettant l’accent sur la méditation et la réflexion personnelle.

Les tenants de cette réforme ont imprégné des valeurs occidentales modernes dans les enseignements bouddhistes qui prétendaient professer le bouddhisme « pur » tel qu’enseigné par le Bouddha historique lui-même.

On nous vend la pleine conscience et on l’achète. Shutterstock

Les professeurs de méditation contemporains, y compris Jon Kabat-Zinn (JKZ), le fondateur de la Réduction du stress basée sur la pleine conscience– un programme de huit semaines qui offre une formation de pleine conscience pour aider les personnes souffrant de stress et de douleur – a hérité de cette version du bouddhisme et l’a popularisée.

Quand ils sont interrogés à propos des éléments bouddhistes de leurs cours, les enseignants comme JKZ soutiennent que la technique n’est pas bouddhiste, mais qu’ils représentent l’ « essence » des enseignements de Bouddha. On dit qu’ils étaient « universels » et compatibles avec la science. Ou comme l’a affirmé JKZ, « le Bouddha lui-même n’était pas bouddhiste ».

Ces associations avec le bouddhisme permettent aux tenants de la pleine conscience de profiter de la légitimité associée au Bouddha historique – tout en évitant toute connotation « religieuse » indésirable. De même, quand la pleine conscience est considérée comme « universelle », elle apparaît alors moins reliée au bouddhisme et davantage comme une « habileté humaine fondamentale ».

La science et la pleine conscience

L’idée que la pleine conscience est laïque parce qu’elle est testée scientifiquement est une stratégie communément utilisée par les tenants de la pleine conscience pour dissocier la pratique de ses fondements religieux et pour faire la promotion de ses établissements cliniques et pédagogiques.

Il a été clairement démontré que JKZ a délibérément minimisé l’importance des racines bouddhistes de la pleine conscience pour l’introduire dans les établissements cliniques. Selon les propres mots de JKZ, il « s’est plié en quatre » pour le structurer (le programme de réduction de stress) et trouver des façons d’en parler en évitant le plus possible qu’il soit perçu comme bouddhiste ». Essentiellement, il a alors traduit des idées bouddhistes dans un langage scientifique et laïque.

Cette approche tire profit de l’autorité de la science dans les cultures occidentales modernes de même que de la perception d’une opposition entre « science » et « religion ». Et en alignant la pleine conscience sur la science, son opposition à la «religion» est implicitement évoquée.

Légitimer la pleine conscience

Faire appel à la science et aux études empiriques n’est pas la seule méthode dont les dirigeants de la pleine conscience se sont servis pour conférer explicitement une légitimité à la pleine conscience. Le foisonnement de programmes spécifiques de maîtrise et de doctorat, les médias, conférences, centres de recherche affiliés à des universités– et maintenant la chaire – démontre les efforts du mouvement pour légitimer et sécuriser l’avenir de la pleine conscience en tant qu’entreprise académique.

Mais bien que la pleine conscience prétende offrir une collection stupéfiante de bienfaits possibles pour la santé – et qu’elle s’aligne sur la science et les études universitaires pour paraître crédible – il y a encore remarquablement peu de preuves scientifiquespour l’appuyer.

Ce n’est pas pour dire que bien des gens n’y trouvent pas de réconfort. En effet, plusieurs personnes pratiquent la pleine conscience tous les jours et sentent qu’elle les aide dans leur vie. Le problème demeure toutefois qu’il y a encore de nombreux chercheurs qui en savent peu à propos de la pleine conscience – et qu’ultimement, une approche beaucoup plus systématique et rigoureuse s’impose pour appuyer de telles prétentions.

This article was originally published in English