Menu Close

Le scepticisme de la Russie vis-à-vis du changement climatique expliqué par son histoire scientifique

Une femme nourrit des oiseaux à Moscou le 26 décembre 2019. Les températures à Moscou au cours des deux semaines précédentes ont dépassé les 7 degrés, alors que la moyenne pour décembre est d'environ moins 6 degrés. Alexander Nemenov/AFP

Selon la dernière enquête Ipsos, seuls 13 % des Russes pensent que le changement climatique devrait être la principale préoccupation environnementale de leur gouvernement. Il s’agit du taux le plus bas parmi les 29 pays sondés.

En outre, 37 % des personnes interrogées ne pensaient pas que le changement climatique était dû à l’action humaine, mais à une évolution naturelle du climat.

Parmi les sondés, les Russes se classaient ainsi deuxièmes en termes de scepticisme sur l’origine anthropogénique du changement climatique, derrière les Japonais (47 %) et tout juste devant les Américains (34 %).

Cette proportion très élevée de sceptiques sur l’origine humaine du changement climatique est souvent interprétée comme la conséquence d’un positionnement récent de Vladimir Poutine lié aux intérêts de l’État pétrolier. Le président semble en effet sous-estimer la nécessité, pour son gouvernement, de réagir à ce phénomène.

L’origine du scepticisme russe sur les causes humaines du changement climatique remonte au moins à la découverte de ce phénomène dans les années 1960 et s’est consolidée tout au long de la guerre froide.

Les scientifiques soviétiques pionniers sur le réchauffement climatique

La recherche sur le climat a occupé une place importante dans les sciences physiques en Union soviétique, principalement pour des raisons stratégiques et économiques.

Ainsi, le géographe américain Paul E. Lydolph notait-il en 1971 que :

« La moitié de la littérature climatologique publiée dans le monde aujourd’hui est écrite par des climatologues soviétiques […], le reste du monde ne peut guère se permettre d’ignorer cette énorme masse d’information. »

L’Union soviétique disposait en effet d’une solide base d’études climatologiques héritée des scientifiques de l’empire russe et constituée, déjà, avant tout pour des raisons militaires et économiques.

Mikhaïl Budyko (1920-2001). Wikipedia, CC BY

À partir des années 1960, cependant, le pouvoir soviétique s’est intéressé de plus près au climat. En pleine guerre froide, Moscou (comme Washington) a massivement investi dans la recherche sur ce que nous appelons aujourd’hui la géo-ingénierie.

Les pistes explorées concernaient principalement la possibilité de modifier le climat de l’Arctique, par exemple en couvrant la glace de poussière noire ou de papier d’aluminium, ou encore en fermant le détroit de Béring pour empêcher l’eau froide de rejoindre l’océan Arctique. Grâce à l’augmentation des moyens financiers consacrés à ces recherches dans les années 1970, les scientifiques soviétiques ont commencé à explorer les causes du changement climatique, ainsi que les moyens technologiques de le prévenir.

En 1971, le climatologue soviétique Mikhaïl Budyko (1920-2001) a ainsi été l’un des premiers au monde à affirmer le caractère inévitable du réchauffement climatique d’origine anthropique.

Pendant les trente années suivantes, Budyko et son équipe ont observé et étudié le changement climatique d’origine anthropique. S’appuyant principalement sur des données paléo-climatologiques, ils ont recherché des conditions climatiques analogues dans les ères géologiques remontant jusqu’à 3 à 5 millions d’années afin de faire des projections pour l’avenir. Cette méthode paléo-analogique a suscité la critique des scientifiques occidentaux rencontrés dans le cadre de l’Accord environnemental de 1972 entre les États-Unis et l’URSS. Notamment au motif que le taux de CO2 similaire au Pliocène avait des causes très différentes.

En d’autres termes, ces critiques rejetaient la signification d’une comparaison entre le climat d’une ère antérieure où le genre humain n’existait pas encore avec les conditions actuelles, comparaison qui faisait donc disparaître le facteur humain des paramètres.

Les scientifiques soviétiques ont également travaillé sur les modèles de circulation générale (MCG). Il s’agit d’un type de modélisation climatique qui intègre les processus physiques à l’œuvre dans l’atmosphère, les océans, les calottes glaciaires et à la surface terrestre et qui est utilisé pour simuler la façon dont le système climatique global réagit aux concentrations croissantes de gaz à effet de serre. Mais la recherche sur ce type de modèle climatique numérique n’a repris qu’au milieu des années 1990 en raison d’un accès limité aux nouvelles technologies.

Une valorisation de l’action humaine pour éviter la glaciation

La climatologie soviétique a progressé de pair avec son homologue occidentale, que ce soit sur la modification des conditions météorologiques, la circulation atmosphérique, la modélisation des climats passés ou l’étude du climat arctique, avec néanmoins d’importantes différences de perspective. Reconnaissant les risques liés au changement climatique, Budyko soutenait ainsi en 1973 dans un article intitulé « Dioxyde de carbone atmosphérique et climat », que :

« l’impact des humains sur le climat a une importance majeure pour la prévention d’une future glaciation… Il est évident qu’avec le maintien de l’impact actuel sur l’atmosphère, la glaciation pourrait être évitée. »

Cette idée venait de ses études sur le bilan thermique de la Terre qui ont façonné plus tard sa théorie de l’effet albédo, qui explique le refroidissement suscité par la réflexion du rayonnement solaire sur la glace.

Cette théorie impliquait également un moindre dégagement de chaleur en raison de la diminution du taux de CO2 dans l’atmosphère, donc une production accrue de glace et, in fine, de réflexion du rayonnement solaire. Avec à terme pour horizon inexorable, selon Budyko, une « Terre blanche » (Climat et vie, 1971).

Un deuxième argument soutenu au cours des années 1980 concernait le CO2.

Un consensus international avait émergé sur les effets de serre du CO2 sur l’atmosphère, mais les scientifiques soviétiques ont surtout retenu et démontré l’impact positif de ce phénomène sur le processus de photosynthèse et la croissance conséquente de la production agricole (Budyko & Izrael, Anthropogenic Climate Change, 1991).

Ils prédisaient que les sécheresses et les moindres précipitations ne seraient que temporaires et suivies d’effets plus bénéfiques.

Pour la Russie, cela signifierait un allongement des saisons agricoles et un accroissement des terres arables grâce au décalage des zones climatiques vers le nord. Certaines des conclusions de Budyko et de son équipe ont été confirmées par la suite par une étude entreprise en 1988 à l’Institut international d’analyse des systèmes appliqués (IIASA) en Autriche.

Par conséquent, l’impact humain sur le changement climatique était considéré comme bénéfique et son niveau appelé à demeurer constant. Budyko aurait d’ailleurs qualifié toute réduction de CO2 de « crime contre l’humanité » lors d’une conférence à Hambourg en 1988. Par-delà l’exagération, on retrouve bien une approche positive cohérente avec ses conclusions sur le bilan thermique de la Terre.

Politique climatique

La question du changement climatique, si elle était connue, ne s’est retrouvée au cœur des préoccupations de l’opinion publique soviétique puis russe qu’en 2010. Ce regain d’intérêt pendant la présidence Medvedev s’explique par un effort d’investissement dans l’introduction de nouvelles technologies, de gains en efficacité énergétique et de stimulation de la croissance économique.

En revanche, elle était beaucoup plus importante pour les responsables participant aux débats environnementaux internationaux, par exemple Yuri Izrael, le chef des services hydrométéorologiques soviétiques ou Viktor Danilov-Danilyan, ministre de l’Environnement (1991-1996). D’où quelques incohérences.

D’un côté, la couverture médiatique grand public sur le sujet est apparue beaucoup plus tôt qu’en Occident. Alors qu’en Union soviétique les lecteurs des journaux nationaux tels que Pravda et Izvestia connaissaient déjà l’effet de serre en 1972, l’hebdomadaire allemand Der Spiegel n’en a fait mention pour la première fois qu’en 1978.

Mais, à la suite de la Conférence mondiale sur le climat de Genève en 1979, tandis qu’une quantité croissante d’articles publiés dans la presse occidentale pointaient le lien entre la consommation de combustibles fossiles et le changement climatique, la responsabilité du dioxyde de carbone a en revanche lentement disparu des déclarations officielles et de la couverture médiatique soviétiques.

Climat post-soviétique

Ces positions divergentes ont évolué depuis l’effondrement de l’Union soviétique.

Alors que les climatologues russes n’appellent désormais plus à l’inaction, les réalisations soviétiques dans ce domaine ont été distordues, presque oubliées et la politisation de la question est montée en flèche en Russie comme aux États-Unis. Lors des discussions au sujet de la ratification par la Russie du protocole de Kyoto en 2004, la majorité des scientifiques se sont prononcés contre, arguant qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves pour justifier la mise en œuvre de mesures politiques. Compte tenu de la masse de savoir scientifique produite à l’époque soviétique, y compris sur les preuves de l’impact anthropique sur le climat, il est assez surprenant que cet argument soit venu de la part des scientifiques.

Quinze ans plus tard, lors de la Semaine de l’éducation environnementale organisée à Moscou en mai 2020, les intervenants du panel sur le changement climatique soulignaient toujours l’incertitude scientifique entourant la question.

Un examen plus approfondi révèle cependant que ces déclarations publiques, ainsi que le vote du Conseil scientifique russe sur le protocole de Kyoto, n’impliquaient que très peu de véritables experts en matière de changement climatique.

L’organisation du vote par l’ancien chef des Services hydrométéorologiques Yuri Izrael en est souvent présentée comme la cause, du fait de ses positions bien connues – ce promoteur de la géo-ingénierie niait l’existence du changement climatique. Très peu de climatologues ont donc participé à ce vote mais, parmi les rares présents, le physicien atmosphérique Georgiy Golitsyn a voté pour la ratification et a ensuite signé une pétition avec quatre autres scientifiques, dont l’ancien ministre de l’Environnement Viktor Danilov-Danilyan.

Le président russe Vladimir Poutine (à droite) et l’académicien Yuri Izrael (à gauche) s’entretiennent lors de la Conférence mondiale sur le changement climatique à Moscou, le 29 septembre 2003. Alexander Natruskin/AFP

Les experts climatiques russes sont néanmoins les premiers à vouloir être consultés. En janvier 2019, 22 climatologues russes ont signé une pétition adressée au chef de l’Académie russe des sciences et ont demandé à être davantage inclus dans les décisions gouvernementales sur les actions contre le changement climatique. Ils ont critiqué le fait que les déclarations officielles faisaient référence non pas à leur expertise climatologique mais à des « experts » et « scientifiques » non identifiés lorsqu’il s’agissait de prétexter un manque de preuves scientifiques sur le changement climatique. Les signataires ont affirmé qu’aucun d’eux n’avait jamais été consulté.

Réalités climatiques

Comme dans d’autres débats, se superposent donc plusieurs couches de « vérités » climatiques – celles des climatologues actuels, des soi-disant experts et des fonctionnaires de l’État eux-mêmes. Alors qu’à l’époque de l’Union soviétique les résultats scientifiques publiés sur le changement climatique étaient souvent, mais pas toujours, conformes à l’agenda politique, aujourd’hui la science du climat et la politique nationale semblent déconnectées.

Les scientifiques n’ont plus besoin de soutenir les industries extractives en Russie comme ils le faisaient à l’époque soviétique. Mais ceux d’entre eux qui poursuivent l’œuvre de Budyko et misent encore sur les avantages du changement climatique mondial fournissent aux bénéficiaires de la manne pétrolière un cadre de référence pour prôner l’inaction.

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 158,600 academics and researchers from 4,546 institutions.

Register now