Le spectacle politique du territoire « muré »

Construction d'un mur de barbelés par des soldats slovènes à la frontière avec la Croatie. Jure Makovec/AFP

En 2015, l’Europe redécouvre donc les « barrières » à ses frontières. Début novembre, la Slovénie annonçant l’installation d’« obstacles techniques » pour « canaliser » les migrants à sa frontière croate vient ajouter son nom à la liste des États européens ayant recours à des outils similaires : l’Autriche fin octobre à sa frontière slovène ; la Hongrie depuis cet été à ses frontières serbe et croate ; la Bulgarie en juin à sa frontière turque ; la Grèce depuis l’hiver 2010-2011 à sa frontière turque… Sans oublier les enclaves espagnoles de Ceuta et de Melilla au Maroc (en 1993 et en 1996) ou encore les « barrières » franco-britanniques installées cet hiver à Calais.

La similarité de ces dispositifs anti-migrants se situe dans les récits étatiques cherchant à les justifier. Ces récits recourent à la même métaphore du « barrage contre les flux » pour consacrer un État protecteur et réactif qui militarise ses confins face à des arrivées « massives et exceptionnelles ». La « menace » extérieure s’incarne, de son côté, dans la figure d’un « acteur clandestin transnational » qui amalgame à lui seul des situations de mobilités migratoires, de violences terroristes ou de contrebande. La solution de la barrière relève ainsi d’un impératif d’urgence, de défense, de nécessité absolue, d’une angoisse face à ce qui est codé comme une « invasion ». Par exemple dans le contexte des attentats de Paris, l’angoisse par rapport à ces mobilités apparaît exacerbée et se nourrit d’un amalgame avec les actes de violence terroriste, exprimé par différents acteurs politiques tant aux États-Unis qu’en Macédoine.

Le jeu du mistigri

Pourtant, ce récit n’a en soi rien de novateur dans le monde contemporain, si ce n’est qu’il se déroule ici dans un « jeu du mistigri entre les États membres et l’Union européenne ». Ces derniers se refilent le fardeau de la gestion des migrations. Ainsi, ce récit a-t-il été déjà activé aux États-Unis, depuis la fin des années 1970, pour aboutir progressivement à la militarisation de la frontière avec le Mexique. Dans un tout autre contexte géopolitique, il a également été mobilisé par l’État israélien pour justifier l’érection de sa « barrière de sécurité » en Cisjordanie occupée en 2002, mais aussi de sa « barrière frontalière » avec l’Égypte dix ans plus tard.

A Tijuana (Mexique), le long de la frontière avec les États-Unis. Christophe Morisset/Flickr, CC BY-NC-SA

Or l’efficacité en termes militaires de ces barrières est discutable tant les flux qu’elles sont censées contraindre s’adaptent, les contournent, les déjouent et se déplacent. L’efficacité même de la barrière israélienne à contrecarrer le terrorisme palestinien, comme proclamé officiellement, est à replacer par rapport à d’autres tactiques (offensives de réoccupation des villes de Cisjordanie et emprisonnement), et ne contrecarre en rien les motivations du recours à ce mode d’action violente.

Si la fonction stratégique visant au contrôle de ces « indésirables » semble au coeur de ces dispositifs, la fonction de réassurance doit elle aussi être prise en compte : elle transforme cet outil militaire en un instrument de politique publique. En recourant à la visibilité de ces barrières, affirment Didier Bigo, Riccardo Bocco et Jean-Luc Piermay dans la revue Cultures et Conflits, le marquage du territoire permettrait surtout de « mettre en place une aire de certitude, de remettre de l’ordre dans un monde jugé dangereux, angoissant car globalisé, évoluant trop vite ». En somme de rassurer le citoyen « en lui faisant croire qu’il est protégé ». Le territoire muré devient dès lors le lieu d’une mise en scène, d’un spectacle politique de réassurance dont nous allons décrypter brièvement trois éléments en nous appuyant sur les exemples israéliens et états-uniens qui ont précédé les « barrières » européennes.

L’outil de la « barrière »

La mise en place des « barrières » relève du bricolage. Aux États-Unis, les premières barrières en taules érigées en Californie consistaient en des trains d’atterrissage recyclés à partir des surplus de l’US Navy. En Israël, ces barrières sont à l’origine des obstacles temporaires installés contre les tirs de snipers. Au fil du temps, ce bricolage dans l’urgence se systématise et perd son caractère temporaire.

Bien que la barrière puisse paraître archaïque par rapport à d’autres technologies de contrôle à distance, elle reste bien l’un des outils présents dans la palette des agences de sécurité et des armées. Aux États-Unis, elle permet ainsi, dans certaines zones planes, de seconder les agents frontaliers dans leur traque aux migrants en poussant ces derniers à risquer la traversée dans des zones montagneuses et désertiques. En Israël, elle garantit l’instauration d’une « responsabilité » par secteur pour les patrouilles, sans pour autant mettre fin aux contrebandes ni empêcher les détériorations commises par les Palestiniens.

La barrière, à l’instar d’autres outils de contrôle, fait l’objet d’un savoir-faire circulant et se vendant sur le marché mondial des technologies de sécurité frontalière. Ainsi, en septembre dernier, des représentants des gouvernements bulgare et hongrois ont-ils « manifesté de l’intérêt » pour les technologies israéliennes utilisées à la frontière égyptienne.

Les mobilités aux confins

La visibilité et la matérialité de ces barrières font l’objet de mises en scène dans le cadre d’actions collectives car elles parlent aux représentations des citoyens. C’est le cas en Arizona de groupes de « vigilantes » (auto-justiciers) qui recherchent la médiatisation en érigeant de fausses barrières. Ou en Israël, le long de la Ligne verte comme à Gilboa en décembre 2002. Dans les deux cas, ce type d’action permet de réaffirmer le rôle de l’État dans le rétablissement de l’« ordre public » dans des confins présentés comme étant « chaotiques ».

Ainsi Fox News dépeint régulièrement la zone frontalière entre les États-Unis et le Mexique comme une « zone de guerre ». L’accent est mis sur des groupes de migrants errants, que l’on présente comme étant à la merci des « passeurs », oubliant au passage que la militarisation renforce leur emprise. Les reportages mettent également en avant des témoignages de résidents « excédés » par ces nouveaux venus. Ce cadrage médiatique, tout comme la quantification des « arrestations » auxquelles se livrent les agences de sécurité, entretient les fantasmes sur une supposée invasion. Dans ce récit de la barrière, les raisons qui sous-tendent la mobilité n’ont guère leur place.

Les acteurs du spectacle pro-barrière

Le spectacle du territoire « muré » est joué par des acteurs mobilisés dans des configurations changeantes selon les époques et les pays concernés. Partout, il met en scène des professionnels de la sécurité et des industriels de la défense. Aux États-Unis, la « sécurité frontalière » a surtout contribué à renforcer la patrouille frontalière dont les budgets et les personnels ont augmenté sensiblement. Bien que Frontex soit opposé à l’érection de barrières, ladite sécurité frontalière est un moyen pour elle de se légitimer en tant qu’institution européenne. Pour les élus, ces barrières permettent de manifester leur fermeté, d’afficher leur volontarisme – qu’ils poursuivent ou non un agenda nativiste plus ou moins avoué.

Dans certains cas, l’érection de ces barrières est précédée par la mobilisation de la société civile qui manifeste son attachement au territoire. Ce fut le cas en Israël, à partir de 2001, auprès des gouvernements successifs dirigés par Ariel Sharon mais aussi en Californie, dans les années 1990, et dans l’Arizona, dans les années 2000, où les pressions se multiplièrent sur le gouvernement fédéral. Ce type de mobilisations permet de banaliser le recours aux barrières, tout en manipulant un registre de préservation d’une « identité nationale menacée » par les mobilités.

Au-delà des spécificités nationales et géopolitiques, le spectacle politique du territoire « muré » et le récit qui l’accompagne résonnent d’un cas de barrière à l’autre. Ils capitalisent sur la visibilité de cet outil et permettent à toute une gamme d’acteurs de faire montre de leur capacité d’action face aux mobilités. Néanmoins, ce spectacle ne prend absolument pas en compte leurs causes. Il s’impose dans le débat public au détriment d’autres récits (l’accueil en est un). Il met à nu les crises internes de gouvernance propres aux régimes qui décident de s’emmurer. Et parle d’un « nous » plutôt que de prendre en considération la présence d’un « autre ».