Le temple de Baalshamîn et le site de Palmyre dans les archives de l’Université de Lausanne

Paul Collart. ASA - Fonds Collart, UNIL, Author provided (No reuse)

En 1953, l’archéologue suisse Paul Collart, descendant d’une famille d’architectes genevois, et qui avait déjà fouillé l’autel monumental de Baalbeck au Liban (1938-1940), est chargé par l’Unesco de dresser l’inventaire des biens culturels de la Syrie et du Liban. Il profite de cette mission pour nouer des contacts avec les autorités archéologiques syriennes. De 1954 à 1956, il dirige à Palmyre le premier grand chantier archéologique suisse à l’étranger et s’intéresse tout particulièrement au temple de Baalshamîn. La fouille durera une vingtaine de semaines. En 1966, il procède à l’anastylose de plusieurs colonnes dans les portiques, c’est-à-dire à leur remontage à partir des blocs d’origine.

Plan en couleur de la fouille (1954-1956). ASA, Fonds Collart, UNIL, Author provided (No reuse)

Le sanctuaire du dieu Baalshamîn

Le sanctuaire de Baalshamîn se situe au nord de la ville antique. Il était dédié au « Seigneur des cieux », une divinité ouest-sémitique. Le sanctuaire connut une importante évolution entre 20 après J.-C. environ et l’inauguration de son temple tétrastyle en 130-131 de notre ère, à l’époque de l’empereur Hadrien. La nature de ce dieu se comprend grâce à diverses inscriptions qui le désignent comme un maître suprême. Son nom en grec est Zeus Hypsistos. Maître du monde, il gouverne le Soleil (Malakbêl) et la Lune (Aglibôl), que l’iconographie nous montre comme étroitement liés à sa personne. En tant que seigneur des cieux, il est symbolisé par un aigle éployé régnant sur les astres. Il est, de plus, le dieu qui amène les pluies et assure ainsi les récoltes.

Linteau aux aigles (1954-1956). ASA, Fonds Collart, UNIL, Author provided (No reuse)

« La foudre qu’il brandit dans sa main n’est pas l’image d’une puissance terrifiante, mais le rappel des pluies fécondes dont s’accompagnent les orages, qui font reverdir le désert et empêchent les sources de tarir. »

Le complexe architectural qui lui est dédié comprend trois cours à portiques, une salle de banquet et la cella. De cette partie sainte, il ne demeurait au début des fouilles que le pronaos et le naos. La cella se présentait sous la forme d’un petit bâtiment de quinze mètres de long sur dix de large. Les six colonnes qui entouraient le pronaos étaient ornées de chapiteaux corinthiens et comportaient des consoles pour les statues et les inscriptions. La disposition interne était remarquable et typique de l’architecture religieuse orientale puisque le naos était divisé en trois thalamos (une chapelle sacrée où étaient placées les statues divines, dite aussi adyton), avec un décor en trompe-l’œil de fausses portes et de fausses fenêtres.

Cella du temple de Baalshamîn (1954-1956). ASA, Fonds Collart, UNIL

La grande réussite de Collart à Palmyre réside dans le fait d’avoir démonté les structures byzantines édifiées avec les blocs remployés du thalamos. La question de la transformation du temple de Baalshamîn en église à l’époque byzantine (Ve siècle), avec notamment l’utilisation de la cella comme bêma, doit être posée et des doutes subsistent concernant cette interprétation. Paul Collart put cependant identifier les cinquante-trois blocs sculptés qui composaient à l’origine le thalamos à l’intérieur du temple. Cette découverte apporta des informations précieuses sur la pratique des rites palmyréniens. Le thalamos du temple se présente comme une structure indépendante posée dans la cella, mais sans lien architectonique avec elle. C’est, à ce titre, une construction tout à fait remarquable.

Le fonds Paul Collart

Le fonds des archives de Paul Collart conservé à l’Université de Lausanne représente aujourd’hui la source la plus complète pour comprendre et restituer le sanctuaire de Baalshamîn à Palmyre, aujourd’hui complètement détruit : photographies, dessins, plans, carnets de fouilles sont conservés dans les meilleures conditions. Les plans, les dessins et les photographies laissés par les fouilleurs sont des documents très utiles pour prendre connaissance du monument et l’étudier en deux dimensions. Les analyses et la planimétrie sont extrêmement précises, tout comme les dessins au trait et les différents relevés. Aujourd’hui, on se rend compte de l’importance des travaux préparatoires, des photographies de travail, des croquis intermédiaires, des relevés de détails. Tous ces documents, qui n’avaient pas été publiés, représentent donc des étapes cruciales pour l’interprétation du site et des monuments et pour l’établissement de la chronologie de ces derniers. Ces données inédites permettent aussi désormais de poursuivre les recherches.


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Ainsi, la documentation sur le matériel de l’époque arabe, notamment les découvertes épigraphiques (inscriptions à l’encre sur des tessons de poterie), est en cours d’étude (Emanuele Intagliata, Ghali Zuhur-Adi). De plus, la qualité des photographies permet aussi la réédition de documents portant des inscriptions en langues grecque, latine et palmyrénienne (dialecte de l’araméen).

Paul Collart avait également documenté d’autres monuments importants de l’antique Palmyre : le temple de Bêl avec les détails de son architecture et son ornementation, le théâtre, l’arc monumental (de Septime Sévère), les tombeaux ou le château de Fakh-ed-Din II (XVIe siècle après J.-C.).

Enfin, au-delà de l’histoire des monuments, Paul Collart raconte aussi l’histoire de la fouille avec des photographies des diverses phases de travaux, notamment l’installation des wagonnets Decauville en 1954, les repas en commun, la vie dans la maison de fouilles et le quotidien avec les ouvriers.

Les archives des savants et les nouvelles technologies

Après la destruction d’un monument historique, les chercheurs doivent se tourner vers la documentation à disposition. Suivant les modalités de la géométrie descriptive, les publications à l’ancienne consistaient à donner une représentation architecturale sous forme de plans, de coupes et d’élévations, complétés par des photographies.

Or les nouvelles technologies permettent notamment de produire des modèles photogrammétriques en trois dimensions, en assemblant un volume d’images important sous différents angles de vue. De tels modèles servent à procéder à l’analyse architecturale du monument. De plus, les supports numériques permettent à un grand nombre de personnes d’accéder aux données sans se déplacer. Des outils permettent en particulier de prendre ou de reprendre des mesures sur le monument ou de prévoir des travaux d’anastylose.

Restitution en 3D de la cella du temple de Baalshamîn. UNIL, ICONEM-DGAM

À travers les archives numérisées, c’est toute l’histoire du monument qui se révèle, avec notamment, avant la construction du sanctuaire, l’installation d’un caveau funéraire, puis la construction elle-même, qui atteint son extension maximale sous le règne de l’empereur Hadrien au IIe siècle de notre ère. Plus tard, les Byzantins réutilisent les blocs de l’intérieur de la cella du temple. Durant l’époque arabe, un quartier d’habitation voit le jour. Tous les témoignages de ces différentes phases nous sont parvenus grâce aux photographies, aux relevés, aux dessins et aux plans auxquels le public a désormais accès.

Une fois digitalisées et mises en ligne, les archives permettent de conserver la mémoire du site pour le transmettre aux générations futures, et aussi de mettre à disposition des chercheurs le matériel scientifique nécessaire à la poursuite de leurs travaux, de participer à l’identification des blocs et des sculptures sur le site et dans le musée saccagé de Palmyre.

Caveau funéraire (1954-1956). ASA, Fonds Collart, UNIL, Author provided (No reuse)

Reconstruire Palmyre ?

Il s’agit d’une question grandement débattue. À mon avis, la décision devra être prise, le moment venu, par les Syriens eux-mêmes. Ce n’est pas notre rôle de décider ce qui devra être fait. De plus, dans l’état actuel de la situation, les conditions sécuritaires ne sont pas réunies pour assurer des travaux sur le site.


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Si on accepte, pour un temps, de laisser les considérations éthiques de côté, nous constatons que l’Arc monumental a été détruit par des moyens mécaniques et non des explosifs ; ce qui rendrait une anastylose possible. Les sanctuaires de Bêl et de Baalshamîn ont, eux, été détruits à l’explosif. Cela signifie que les débris ne sont pas suffisants pour permettre une « simple » anastylose. La reconstruction – et non une restauration – impliquerait un pourcentage très – trop – important de matériaux neufs.

Mais que restaurer, au juste ? Comme le dit ma collègue Azra Aksamija du MIT à Boston :

« Étant donné que le site de Palmyre était à l’état de ruine avant sa récente destruction par l’État islamique, il faut se demander quel serait le sens d’une restauration. […] Il faut aussi prendre en compte le fait que les bâtiments accumulent différentes significations tout au long de leur vie ».

Si l’on revient à l’Arc monumental, on peut donc se demander s’il devrait être restauré dans son état antérieur ou postérieur aux restaurations des années 1930.

Les destructions perpétrées par l’État islamique donneront peut-être la possibilité aux archéologues de fouiller les niveaux antérieurs aux époques hellénistiques et romaines. Nous pourrions ainsi fouiller le tell qui se situe sous le sanctuaire de Bêl, mais aussi sous la cella du temple de Baalshamîn à la recherche du Hamana (un autel sacrificiel) antérieur par exemple et considérer aussi la possibilité d’étendre la fouille dans le secteur de l’hôtel Zénobie. Paul Collart a souvent écrit dans ses notes ses regrets de ne pas pouvoir poursuivre la fouille de ce côté-ci.


L’exposition « Cités millénaires, Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul » se tient en ce moment et jusqu’au 17 février à l’Institut du Monde Arabe.