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Le Tour de France est-il toujours intéressant à suivre ?

Le Tour 2019, marqué par la victoire du Colombien Egan Bernal, peut être classé dans la catégorie des éditions « disputées ». Anne-Christine Poujoulat / AFP

L’an dernier, le Tour de France, comme le Tour d’Italie (le Giro) et le Tour d’Espagne (la Vuelta), a modifié son règlement afin que les équipes se composent de 8 coureurs au lieu de 9.

Christian Prudhomme, directeur du Tour, dont le départ a été décalé cette année au 28 août en raison de la pandémie de Covid-19, avait justifié cette décision en évoquant des questions de sécurité (moins de coureurs, donc moins de risque de chute) et de dynamisme de la course (moins de coureurs, donc moins d’étapes cadenassées). L’Union cycliste internationale (UCI), l’instance fédérale, avait approuvé.

Les grandes épreuves sportives modifient effectivement leur règlement afin de favoriser la sécurité, le spectacle, l’équité ou d’éventuels intérêts économiques ; la Formule 1 est un exemple classique de modifications fréquentes de ses règlements.

Un désintérêt progressif des spectateurs ?

Aujourd’hui, les commentateurs et téléspectateurs du Tour de France sont dans une affection, non feinte, du passé regrettant un « avant » plus épique. Plus d’incertitude, plus de spectacle, moins de courses verrouillées semblent marquer les épopées cyclistes d’avant où le tout technologique n’avait pas pris le dessus sur l’humain tandis que l’image sacralisant le moment épique pouvait être appréciée en noir et blanc. Le philosophe français Roland Barthes accorda au Tour de France le statut de mythe moderne lié à l’importance des croyances collectives construites dans le passé.

Le coureur cycliste français Raymond Poulidor serre la main au Belge Eddy Merckx vainqueur de la 7ᵉ étape du Tour de France en 1974. AFP

Les oreillettes relayant les ordres du directeur sportif ou la mesure des watts nivelant par le haut la puissance à maintenir – afin de rester devant – sont régulièrement mises au banc des accusés. Il y a déjà une dizaine d’années, nous nous étions intéressés – de façon scientifique – à comprendre l’impact réel des oreillettes sur le déroulé des courses. Le débat est loin d’être clos, encore aujourd’hui. Ce culte du passé magnifie des exploits et des défaillances qui n’auraient plus cours dans des épreuves aseptisées ?

Toujours le même scénario de course qui entraîne le désintérêt progressif des spectateurs : voilà la hantise des organisateurs d’épreuves sportives qui modifient les règlements. On s’interroge alors de savoir où sont passés les « forçats de la route » du journaliste Albert Londres en 1924 – en oubliant qu’ils furent également qualifiés de « nains de la route » par Jacques Goddet dans le journal L’Humanité en 1961.

Si le Tour 2019, où des coureurs français ont pesé sur la course, a connu une audience record en France avec 35,4 millions de téléspectateurs sur les antennes de France Télévisions, les chiffres étaient en baisse régulière ces dernières années.

Création de demi-étapes, bonification en temps, apparition de différents maillots, sprints intermédiaires ou autres ont été des réponses afin de dynamiser la course. D’où notre question : le Tour de France est-il moins intéressant à suivre qu’avant ?

La valeur du maillot jaune

À des fins de cohérence, notre analyse va retenir pour point de départ le Tour de 1969 où les équipes de marque reviennent définitivement, entraînant la disparition des équipes nationales.

Depuis 50 ans, la vitesse moyenne de l’épreuve augmente (de nos jours, un peu moins de 41 km/h) mais la distance totale à parcourir se réduit, le matériel est meilleur, les groupes sportifs sont plus structurés et la préparation des coureurs est plus importante. Nous voulons pour preuve la baisse du taux d’abandon sur le Tour de France. Plus que jamais et jusqu’au bout, la présence des équipiers est primordiale. La figure suivante indique le pourcentage d’abandon final et la vitesse moyenne finale.

Évolution du taux d’abandon et de la vitesse moyenne finale entre 1969 et 2019. auteur.

Nous pouvons également remarquer qu’il y a une nette diminution des écarts moyens séparant le vainqueur final de ses poursuivants. La figure suivante indique, pour les cinq dernières décennies, l’écart entre le vainqueur et son second et entre le vainqueur et le troisième.

Serait-ce le témoin d’une course qui devient de plus en plus disputée ? Il faut se méfier d’une telle interprétation car les écarts peuvent être contrôlés tout en minimisant le risque, grâce au travail des équipiers qui contrôlent la course. Alors, quels critères objectifs permettent de penser qu’un Tour de France est véritablement disputé et potentiellement intéressant à suivre ?

Évolution des écarts moyens séparant le vainqueur final de ses poursuivants sur les 5 dernières décennies. auteur.

Selon nous, et en mettant volontairement de côté les maillots annexes ou les victoires d’étapes, l’intérêt de la course est lié à la « bataille » pour le maillot jaune (le premier du classement en temps). En d’autres termes, si le contrôle du maillot jaune est incertain, il devrait en ressortir un intérêt supérieur dans le suivi de la course.

L’incertitude inhérente au contrôle du maillot jaune repose sur deux dimensions : la forte variation des porteurs du maillot jaune durant toute la course et la faiblesse des écarts finaux.

2010, l’ère des Tours « contrôlés »

Ainsi, en fonction des données recueillies sur le site procyclingstats.com, nous avons procédé à une série de mesures concernant – pour chaque Tour – le nombre de porteurs du maillot jaune différents, le nombre de jours en jaune du vainqueur final, le numéro de l’étape qui a vu le dernier changement de maillot jaune, puis, comme vu plus haut, les écarts finaux entre les trois premiers.

Une analyse nous permet de positionner et de classer les 51 Tours de France depuis 1969 comme l’illustre le schéma suivant. Bien que non attribués par la suite, nous avons conservé les données des Tours de l’ère dominée par l’Américain Lance Armstrong (à qui l’on a retiré sept victoires du Tour pour cause de dopage).

Positionnement des Tours de France en fonction de l’importance des écarts et de la variation des maillots jaunes. auteur

Le quart nord-ouest (en rouge) correspond aux Tours fortement dominés (importance des écarts et peu de maillots jaunes différents). Nous les nommerons Tours « verrouillés ». Il s’agit selon nous des Tours les moins intéressants à suivre. Nous y retrouverons bon nombre de Tours des années 1970 avec la domination du champion belge Eddy Merckx. Le dernier Tour verrouillé en date est celui de 2014 avec la victoire de l’Italien Vincenzo Nibali où plusieurs favoris ont abandonné.

Le quart nord-est (en orange) correspond à des Tours ayant connu une forte variation des porteurs du maillot jaune mais au final, l’écart se révèle conséquent. Il s’agit d’un schéma classique durant les années 1980 où les écarts importants étaient creusés. Il s’agit de Tours « ouverts puis fermés ».

Le quart sud-ouest (en bleu) envisage des Tours où les écarts finaux sont plus réduits mais le contrôle du maillot jaune est plus élevé. Il s’agit des Tours « contrôlés ». C’est la tendance de fond des années 2010 avec les victoires de l’équipe britannique Sky avec Bradley Wiggins, Christopher Froome ou Geraint Thomas.

Les schémas de course de l’Espagnol Miguel Indurain dans les années 1990 sont à lier à cette catégorie. Fort de la puissance de son équipe et de sa domination en contre-la-montre, le vainqueur n’a pas besoin de creuser fortement l’écart. C’est une gestion scientifique de la course où les « gains marginaux » s’avèrent déterminants et où le suspense est de courte durée.

Greg LeMond sur les Champs-Élysées lors de la dernière étape du Tour de France en 1989. Files/AFP

Le quart sud-est correspond aux Tours de France les plus intéressants à suivre – selon nous – car l’écart final est faible et il y a eu une forte variation des porteurs du maillot jaune. Ce sont des Tours disputés. Nous y retrouvons ceux de 1983 (la première victoire du Français Laurent Fignon, 20 vainqueurs d’étapes différents), 1987 (l’Irlandais Stephen Roche et son coude-à-coude avec son rival espagnol Pedro Delgado), 1989 (qui s’est soldé par la victoire de l’Américain Greg LeMond pour 8 petites secondes d’avance sur Laurent Fignon) et 1990 (remporté également par LeMond).

Heureuse surprise, s’il en est, le dernier Tour de France 2019 avec la victoire du Colombien Egan Bernal et la pugnacité du Français Julian Alaphilippe correspond à cette catégorie. Notons que l’issue de ce Tour a été perturbée par les intempéries.

Nos résultats indiquent clairement l’avènement de course où les écarts sont faibles mais où le vainqueur final se dégage très tôt ; ces Tours « contrôlés » sont dominants dans un passé proche (années 2010).

La technologie n’explique pas tout

Oui, les instances du cyclisme ont raison de modifier le règlement des épreuves pour favoriser plus de dynamisme, mais le « avant » évoqué de façon générale n’est pas nécessairement plus exaltant. Certes, la réduction des écarts entre les premiers laisse supposer que les derniers Tours de France témoignent d’un plus grand contrôle de la course : le vainqueur, sans faillir, tient à proche distance ses adversaires. La mise au ban de la technologie (oreillettes, calcul des watts, positionnement GPS) a peut-être du sens mais la tendance récente se rapproche de celle des années 1970 qui étaient dépourvues de l’outillage informationnel.

La technologie n’explique pas tout et une réglementation concernant la composition des équipes semble plus judicieuse qu’une interdiction des technologies utilisées en course (comme la tentative de 2009).

La question de la perception de la course de la part du téléspectateur nous semble également capitale pour mieux comprendre le problème. Historiquement, le Tour a été une épreuve magnifiée par les récits de la presse écrite puis par la radio qui ont su capitaliser sur quelques faits de course pour raconter ce que l’auditoire ne pouvait voir. Pour mémoire, les plumes d’un Antoine Blondin ou d’un Pierre Chany ont contribué à la grandeur des Tours de France au même titre que ses vainqueurs.

Le coureur Eddy Merckx se détend en lisant le journal l’Équipe le 11 juillet 1970 sous le regard de photographes amateurs, peu avant le départ de la 15ᵉ étape du Tour de France. Staff/AFP

De nos jours, les étapes sont couvertes en intégralité, le dispositif de caméra est plus important, le big data avec les transpondeurs GPS placés sur les vélos et le traitement en temps réel des données indiquent à tous la position précise des coureurs. Nous renvoyons le lecteur au récent ouvrage du journaliste Guillaume di Grazia qui relate dans le détail et de l’intérieur le Tour de France 2019 à travers son prisme décisionnel et informationnel.

L’incertitude, en théorie économique, repose sur une absence d’information. Le téléspectateur est de moins en moins dans l’incertitude et cela modifie sa perception de la course. De ce fait, il peut apparaître un effet modérateur, concept issu de la statistique, qui indique que les courses sans réelle bataille seront, comparativement à auparavant, perçues comme beaucoup plus ennuyeuses tandis que les courses animées seront plus appréciées.

Cet effet modérateur qui amplifie la relation entre le déroulé réel et sa perception par le téléspectateur ne cessera de grandir avec les technologies mises à la disposition des suiveurs et des médias.

Il est donc encore plus crucial que le règlement soit modifié, éventuellement de façon heuristique, afin de favoriser l’apparition de faits de course enthousiasmants. Donnons-nous rendez-vous à l’issue du Tour 2020 afin de savoir à quelle catégorie il appartiendra…

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