Expliquer pour mieux agir

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Le tripartisme, et après ?

Campagne des régionales, décembre 2015. Sébastien Bozon / AFP

Un cycle politique s’achève, inauguré au début des années 70, et qu’ont incarné à son apogée François Mitterrand et Jacques Chirac, tout le monde en est conscient. L’image d’un système politique organisé à partir de l’opposition principale entre une gauche et une droite est devenue obsolète, et les meilleurs analystes parlent pour la période actuelle de tripartisme : les électeurs se partagent actuellement en trois groupes – la gauche, la droite classique, et l’extrême droite.

La description peut être affinée, en introduisant par exemple l’image de fortes tensions au sein de chaque groupe – entre sociaux-démocrates et sociaux-libéraux à gauche, entre ceux qui – à droite – lorgnent vers l’extrême droite et ceux qui n’ont d’yeux que pour le centre, ou entre partisans et adversaires d’une ligne de « dé-diabolisation » au Front national. Mais ce type de nuances ne modifie pas la vision d’ensemble.

Celle-ci correspond-elle à un état stabilisé de notre système politique ? Il est permis d’en douter, tout simplement parce que les processus qui ont abouti à la partition présente reposent sur des tendances à la décomposition de ce système, et non à un réagencement limité.

Quand les partis se définissaient eux-mêmes en référence à deux grands conflits, l’un, géopolitique, structurant les relations internationales – la Guerre froide –, l’autre social, la vie intérieure du pays – l’opposition entre le mouvement ouvrier et les maîtres du travail –, une organisation bipolaire de la vie politique était possible, même si la réalité a toujours été plus complexe. Mais nous sommes orphelins de cette double conflictualité, et des repères qu’elle offrait. La société cesse de pouvoir être lue, et donc représentée voire mobilisée, sur la base de propositions claires, la confusion est fréquente, et les discours politiques deviennent mythiques, c’est-à-dire qu’ils concilient sur un mode imaginaire des réalités en fait difficilement conciliables.

Le tripartisme est une expression transitoire d’une représentation politique dont les catégories, les modalités, le cadre institutionnel ont été pensés et mis en œuvre dans un contexte historique qui a beaucoup changé, et qui change encore à grande vitesse. Il pourrait à son tour laisser la place à d’autres configurations.

Quatre scenarii

Une première évolution signifierait l’accentuation de la décomposition du système politique, et de sa fragmentation avec la naissance de nouveaux partis. C’est ce qu’on observe en Espagne, où aux deux forces classiques sont venues s’ajouter – Podemos et Ciudadanos – donnant l’image d’un système, au moins provisoirement, quadripartite, où la gauche et la droite se sont comme dédoublées, les doubles apportant une modernité politique à un système à bout de souffle.

Une deuxième évolution pourrait passer par l’essor d’un nouveau mouvement populiste qui ne soit pas nécessairement lisible dans les catégories du tripartisme actuel, à la manière de ce que l’on voit en Italie, avec Beppe Grillo et son mouvement Cinq étoiles, inclassable tant il emprunte à la gauche et à la droite classiques, mais aussi à des thématiques d’extrême droite.

Une troisième évolution envisageable exige en préalable une situation économique s’améliorant grandement ; elle pourrait revêtir la forme d’un retour au bipartisme, avec deux grands partis capables, de surcroît, de s’accorder pour gouverner ensemble, l’expérience allemande pourrait illustrer, au moins partiellement, cette hypothèse.

Une quatrième évolution pourrait correspondre à une crise de chacune des trois forces principales actuelles, sans que rien de neuf se dessine vraiment. D’autres scenarii peuvent évidemment être envisagés, dans lesquels par exemple plusieurs partis nouveaux tenteraient de se constituer ; mais le plus vraisemblable est que, sauf naissance à gauche d’un nouveau parti qui pourrait être la conclusion des tensions actuelles, le système soit congelé jusqu’aux débats qui ouvriront vraiment la campagne pour l’élection présidentielle en 2017.

Le peuple de gauche frémit

Les Français attendront-ils jusque-là pour transformer ce système, dont la congélation doit beaucoup aux institutions de la Ve République ? Il est peu probable qu’une discussion s’ouvre vraiment d’ici là sur l’hypothèse d’une VIe République, ni que la droite explose. Par contre, on sent frémir les intellectuels et le peuple de gauche, de moins en moins satisfaits par la façon dont le pouvoir tranche dans les débats récents et actuels, sur la politique économique, sur la nationalité, sur les migrants, sur les mesures d’exception, à propos d’une primaire, etc.

En tous cas, il est peu probable que le tripartisme puisse fonctionner durablement, il est bien trop facteur d’instabilité politique. Sans réformes institutionnelles en profondeur, la crise actuelle ne pourra que s’approfondir, rendant difficile de reconstruire le système politique. C’est d’autant plus regrettable que nous disposons d’une image robuste de la grande opposition qui mériterait de structurer nos débats, entre ceux qui sont partisans d’une société ouverte et d’une nation tolérante, et ceux qui en appellent à la fermeture et au repli, ainsi qu’à l’homogénéité du corps social.

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