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Le trumpisme n’est pas mort le 6 janvier : il n’a jamais existé

La plupart des symboles brandis par les manifestants du 6 janvier 2021, comme le drapeau confédéré barré d’un fusil ou encore le Gadsden Flag, étaient déjà largement employés avant l’irruption de Donald Trump sur le devant de la scène politique. Joseph Prezioso/AFP

Depuis le 6 janvier 2021, se pose la question de la place de Donald Trump dans le débat public, notamment en vue des prochaines échéances électorales. Cette interrogation relance en même temps la question de la survivance de ce que l’on a appelé le « trumpisme ». Après quelques mois de sidération face à une victoire qui n’avait pas été anticipée, en 2016, on a vu se multiplier l’utilisation de ce terme, régulièrement invoqué dans les articles ou les reportages les plus dramatiques sur l’état du pays de Lincoln.

Le trumpisme, remarquons-le, n’a jamais été défini clairement ; il s’est pourtant construit peu à peu l’impression qu’il existait une idéologie à laquelle des millions d’Américains auraient adhéré, un peu comme s’il avait été question de socialisme, de communisme, de nazisme, ou tout autre « -isme ». Et dire que le trumpisme est fort signifie que celui qui l’incarne reviendra forcément au premier plan.

Ne pas définir précisément ce mot tout en se lançant dans de longs développements pour en expliquer les dangers relève d’une imprudence qui invite naturellement ceux qui le font à la digression, au mélange des genres et au mélange tout court. Définir un trumpisme qui n’existe pas est donc une gageure et celles et ceux qui se lancent dans l’exercice en reviennent toujours aux mêmes axiomes, que nous allons examiner ici.

« Le trumpisme est responsable de la division dans la société américaine »

Voilà le premier axe fort sur lequel se construit l’idée du « trumpisme ». C’est une idée qui ne supporte pas deux secondes d’analyse, en tout cas pas si on ouvre un livre d’histoire. Car ce serait donner une importance bien grande à un homme qui n’est en rien responsable des divisions originelles nées sur ce territoire dès l’arrivée des premiers colons : la confrontation avec les autochtones, qui s’est terminée par un massacre ; la très mauvaise idée d’y importer des esclaves et cette institution répugnante qu’était l’esclavage ; l’opposition entre les puritains intolérants installés sur les terres hospitalières du nord et les sudistes plus mercantilistes que religieux ; les préoccupations des colonies du nord, tournées vers l’industrialisation et obsédées par l’idée de protéger leurs bénéfices par des barrières douanières, qui s’opposaient donc aux agriculteurs du sud, lesquels ne devaient leur fortune qu’aux débouchés de leur commerce en Europe… Et on n’est là qu’au temps des colonies.

L’histoire américaine est passionnante, mais il ne s’agit pas d’un long fleuve tranquille sur les bords duquel des populations gâtées n’ont eu qu’à se servir dans la corne d’abondance, vivant ainsi d’amour et d’eau fraîche.

Plus près de nous, on peut évoquer en vrac la guerre civile, la lutte contre la ségrégation, puis celle en faveur des droits civiques, le combat ouvrier, la chasse aux communistes, la prohibition, la lutte des femmes, le renouveau religieux… Il y a tant d’exemples dans l’histoire américaine qui amènent à commenter les excès, l’apparition de groupes plus radicaux les uns que les autres, de moments qui nous hérissent et de personnes abjectes, que l’on ne peut qu’être admiratif face à la résilience de ce pays qui a cent fois, mille fois, résisté et remonté la pente, se retrouvant autour de ses principes fondateurs et réinventant sans cesse son idéal démocratique, puisé chez Rousseau, Montesquieu ou Locke.

Faire de Trump l’unique responsable des maux actuels de cette société semble donc au minimum très imprudent.

« Le parti républicain a renié ses valeurs »

C’est le deuxième argument, mis en avant pour se lamenter de la déliquescence de la société américaine.

Les « preuves » apportées en illustration sur ce sujet sont encore plus savoureuses que pour l’argument précédent : « regardez comment ils veulent détruire le droit à l’avortement, comment ils défendent le droit à porter une arme ou la liberté religieuse… » On n’entend plus jamais d’arguments plus traditionnels, sur le positionnement du parti face au libéralisme ou à la social-démocratie, par exemple. Ces préoccupations semblent rangées aux oubliettes et seules quelques niches sociétales semblent désormais définir la division politique.

On ne parle plus – ou si peu – des territoires, pourtant bien différents d’un bout à l’autre de l’Amérique et des aspirations des peuples dans les différents États ; on ne parle plus de l’urbanisation, du développement des banlieues et du dépeuplement des campagnes, des agriculteurs laissés seuls face à des conglomérats géants qui font la pluie et le beau temps jusque dans les exploitations de millions de petits producteurs, des ouvriers bien en peine de trouver un travail bien payé dans une Amérique qui s’est désindustrialisée, du pouvoir d’achat, d’un salaire minimum qui s’en remet à la bonne volonté des États ou des villes, parce que l’État fédéral n’y touche plus depuis plus de 30 ans…

En réalité, le parti républicain est certes plus radical sur la forme, dans cette opposition qu’il pratique en écho à Donald Trump mais, sur le fond, il reste en cohérence et fidèle à ce qu’il a défendu depuis des décennies. Les anciens candidats à la présidentielle ont proposé les mêmes idées et se retrouvent sur le même corpus idéologique.

On ne parle donc que de différences à la marge sur des sujets qui divisent déjà la société depuis 50 ans et sur lesquels les Républicains n’ont pas réellement changé d’opinion. Tout au plus, l’offensive semble plus forte aujourd’hui parce qu’on y apporte un intérêt plus grand. Il est peu certain que les militants anti-avortement qui se sont investis depuis plus d’un demi-siècle sur cette question ont eu l’impression que c’était facile ou que c’était gagné ; difficile aussi de penser que ceux qui ont mené d’autres combats au cours des dernières décennies, dont le droit à un mariage pour tous, les droits civiques, le droit à un logement, la lutte contre la pauvreté, l’intégration des immigrants, ou autre, se disent qu’ils ont eu de la chance de le faire avant l’arrivée de Trump parce que ce serait plus dur désormais.

« Le parti républicain est à la solde de Trump »

Ce point est encore plus intéressant, tant il est sujet à interprétations variables suivant le positionnement politique.

Il est vrai que, vu de la gauche, on ne comprend pas pourquoi les divisions du parti républicain ont soudainement disparu en quatre ans. L’histoire de ce parti est faite de divisions, de courants, d’égos plus gros les uns que les autres et a contribué à un éloignement de beaucoup de sympathisants, qui se sont réfugiés derrière l’étiquette « indépendant » au cours des dix dernières années. L’égo démesuré de Donald Trump, son charisme aussi et surtout sa victoire, ont balayé tout cela : la vision de droite est qu’il a réussi à unir son parti, et ça, c’est un véritable exploit. Certes, cela s’est fait au détriment de certains et de nombreux leaders ont raccroché, comprenant qu’il n’y avait plus qu’une ligne qui pourrait exister, du moins pour un temps. Le fait de quitter la vie politique n’est cependant pas forcément lié à une ligne politique : 25 élus démocrates ont déjà annoncé qu’ils ne se représenteraient pas à la Chambre en 2022, et ce n’est pas parce que Biden a une ligne trop dure à leurs yeux.

Il est vrai, aussi, que le soutien toujours massif apporté à Trump par les électeurs républicains met dans l’embarras nombre d’élus, qui dépendent de ces mêmes électeurs pour leur propre sort, les obligeant à des prises de position parfois ambiguës.

Pour autant, prétendre que le parti républicain serait entièrement acquis à Trump et donc engoncé dans une obstruction systématique à son successeur, c’est faire bien peu de cas de la réalité législative : 81 projets de lois ont été adoptés depuis le début du mandat de Joe Biden, dont son coûteux plan de relance et sa réforme-phare sur les infrastructures. Biden a pu faire accepter un relèvement du plafond de la dette jusqu’à fin 2022, se débarrassant de cet encombrant dossier avant les élections de mi-mandat. Le 46e président a aussi obtenu la confirmation d’un nombre record de juges fédéraux, plus que sous aucun de ses prédécesseurs à ce stade de son mandat.

C’est ignorer aussi que les Républicains du Sénat ont choisi leur leader, Mitch McConnell, et que celui-ci n’hésite pas à s’opposer à Donald Trump, lequel ne cesse de l’invectiver et de demander sa tête – sans l’obtenir.

C’est surtout mettre de côté la réalité constitutionnelle américaine, qui veut que le président exécute mais ne décide pas : le mandat de Trump en a été l’illustration, avec une présidence par décrets, dénuée de la moindre grande loi, et marquée par deux échecs monumentaux : l’un sur l’impossibilité de mettre fin à l’Obamacare et l’autre sur l’incapacité à faire passer la loi sur les infrastructures, le grand succès de Biden ! Le Congrès a ainsi démontré son indépendance et sa force, imposant même des sanctions à la Russie alors que Trump n’en voulait pas.

« La base MAGA s’est encore élargie depuis le départ de Trump »

C’est un argument qu’on entend beaucoup, censé prouver que l’emprise du trumpisme est indéniable. On ne connaît en réalité que le chiffre des électeurs de Trump en novembre 2020, qui est de 74,2 millions (contre près de 63 millions quatre ans plus tôt). C’était un très beau résultat, qui montrait surtout qu’il avait réussi à rallier à lui certains Républicains qui n’étaient pas de son côté en 2016, notamment dans les zones rurales. Impossible pourtant de trouver des chiffres plus récents, qui crédibiliseraient cet élargissement supposé !

Bien au contraire, si l’on y regarde de plus près, on constate que Trump s’est trouvé en difficulté à plusieurs reprises depuis son départ de la Maison Blanche. D’abord dans ses meetings : il a lancé une grande tournée avec Bill O’Reilly, la star retraitée de Fox News, et il est très loin de faire le plein ! À peine 5 406 tickets ont été ainsi vendus pour son meeting d’Orlando, ville pourtant située dans la très républicaine Floride, où il habite. Où sont les méga-salles de 30 000, voire 40 000 ou 50 000 personnes en casquette rouge qui, d’après ses supporters, représentaient même une preuve qu’il devait avoir gagné les élections puisque Biden n’atteignait jamais ce taux de remplissage ?

Pas mieux du côté des élections, qu’il ne gagne pas forcément, même pour des primaires au sein de son parti et même dans le très conservateur Texas : coup de tonnerre au milieu de l’été dernier, quand les électeurs ont préféré Jake Ellzey à la candidate soutenue par Trump, Susan Wright ! Il serait faux de prétendre qu’il n’y a pas un effet Trump lorsqu’il donne son soutien, mais cet appui ne constitue certainement pas une garantie de victoire : son candidat David Perdue a actuellement beaucoup de mal à s’imposer contre le gouverneur sortant Jack Kemp dans les primaires pour le poste de gouverneur de Georgie. Et il y a encore ce qui est certainement la pire des humiliations : Glenn Younkin a gagné en Virginie en septembre contre les Démocrates (pour le poste de gouverneur) en s’écartant de la ligne Trump et en prenant soin de ne jamais se réclamer de lui.

« Il a apporté la radicalisation dans le débat politique »

Là encore, l’argument est incompréhensible. Car si l’on parle de radicalité en politique, il faut revenir au Maccarthysme et à sa chasse aux sorcières contre les communistes, qui relevait de la psychiatrie. On pourrait aussi s’étendre sur George Wallace, avec son programme basé sur « la loi et l’ordre » et « la majorité silencieuse » – des thèmes chers à Trump, qui a fait un carton dans le sud, a gagné 5 États et 45 grands électeurs.

Il y a encore eu Pat Buchanan qui, en 1992, s’est appuyé sur les notions traditionnellement chères aux conservateurs, le refus de l’immigration et le protectionnisme. Trump s’est aussi appuyé sur le mouvement du Tea Party, né sous Barack Obama, à un moment où personne n’imaginait encore sérieusement qu’il pourrait faire son entrée en politique. La radicalité de ce mouvement ne lui doit rien, alors qu’il était déjà question de « l’homme blanc en colère », des milieux ruraux contre les progressistes de villes et des banlieues et que l’expression RINO (« Republican in name only », employée pour dénigrer les Républicains jugés trop tièdes) cherchait à pousser les hommes politiques de droite vers une posture toujours plus extrême.

Oui, la radicalité a toujours été présente dans la politique américaine et Trump n’a rien apporté de nouveau à ce sujet. Tout au plus peut-on relever que même ayant été élu, il a conservé, une fois président, le même comportement provocateur et son goût pour les outrances, semblant vouloir imiter Andrew Jackson, son lointain prédécesseur qu’il admire tant.

« Il est soutenu par des médias puissants et organisés »

Son mandat coïncide surtout avec un changement dans les modes de communication. Il a indéniablement été l’homme de Twitter, et nous a tenus en haleine pendant des années, fixant son tempo par ses frasques et ses provocations, avant de « périr médiatiquement » sur ce même réseau. C’est là le vrai titre de gloire de Trump et une des bases de son succès. Il ne se remet d’ailleurs pas de son éviction et a lancé une vaste cabale contre les réseaux sociaux, particulièrement Facebook et Twitter et voudrait pouvoir les concurrencer avec son propre outil, qui peine à être lancé.

En termes de présence médatique, Trump est en réalité retourné après son mandat à la situation qui était la sienne avant d’être président, Twitter en moins. Fox News, qui est souvent cataloguée comme la chaîne de Donald Trump, a repris ses distances. Certes, elle reste une chaîne conservatrice et continue de faire la part belle à l’ancien président ; mais c’est elle qui a annoncé en premier la victoire de Biden en Arizona, puis en Georgie, rendant furieux le champion de la droite, ce qui a permis à la chaîne de se repositionner. Avec Newsmax et OANN, elle forme le trio des chaînes les plus regardées par les supporters de Trump, et pas toujours pour le meilleur : 82 % des téléspectateurs de Fox News et 97 % de ceux de OANN et Newsmax sont persuadés que l’élection 2020 a été volée. Mais il faut relativiser : OANN, qui avait une audience de 500 000 personnes en 2019, a chuté à 14 000 en 2021 d’après Nielsen. Newsmax, dans le même temps, a divisé son audience par deux pour tomber à 114 000 en juillet 2021.

Trump, un homme du passé

La réalité est que les Américains veulent sortir de ce complotisme ambiant et aspirent désormais à la restauration d’une démocratie apaisée. Même si Donald Trump reste aux yeux des Républicains un grand président, il fait déjà partie du passé et son retour n’est pas particulièrement souhaité.

Le Pew Research Center révèle (octobre 2021) que si 67 % des Républicains veulent qu’il continue à jouer un rôle en politique, ils ne sont que 44 % à souhaiter qu’il soit candidat à nouveau et 32 % sont totalement contre son retour. Le mouvement « Stop the Steal » semble avoir épuisé le pays et le 6 janvier, surtout, a mis un coup d’arrêt à l’aveuglement.

Cela ne se voit pas encore forcément de façon flagrante, car il faut que les choses reprennent leur cours et cela prendra du temps : mais déjà 67 % des Américains se déclaraient inquiets pour leur démocratie à l’été 2021 (sondage PBS de juillet 2021) et la proportion reste la même six mois plus tard (68 % des Démocrates et 70 % des Républicains – Pew Research janvier 2022). Le retour de Trump serait pour beaucoup la réalisation cette crainte : c’est pour cela qu’il ne reviendra pas. Le 6 janvier l’a tué politiquement.

Non, il ne faut pas tout confondre, et la confrontation des idées n’est pas un drame en soi mais plutôt un signe de bonne santé démocratique. Réjouissons-nous donc que les Républicains aient encore envie de s’opposer aux Démocrates et qu’ils aient surtout cette bonne pratique de le faire dans le cadre des institutions de leur pays. Les élections de mi-mandat amèneront très certainement la confirmation que la page est tournée : les Républicains reprendront probablement la Chambre, mais pas uniquement avec des supporters aveugles de Donald Trump ; le Sénat, en revanche, pourrait apporter une bonne surprise aux Démocrates. Il n’y aura pas d’effet Trump en profondeur parce qu’il n’y a pas de trumpisme en tant que tel. Alors, du populisme ? Peut-être. De l’autoritarisme ? Pourquoi pas. Mais le trumpisme, ça n’existe pas.

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