L’économie comportementale, une expertise au service d’un néolibéralisme à visage (presque) humain

Les études d'impact de la distribution de moustiquaires ne visent-elles pas finalement à suggérer des pistes d'amélioration de la santé et donc de la productivité des populations ? Punghi / Shutterstock

L’économie comportementale revêt aujourd’hui deux modalités. La première est un comportementalisme revendiqué : il s’appuie sur des tests menés en laboratoire révélant des biais dans le comportement des individus par rapport aux traditionnelles normes de rationalité de l’Homo œconomicus. Parmi les supposées irrationalités des individus, citons par exemple le fait que les humains tendent à surestimer une perte d’argent par rapport à un gain de même montant. Richard Thaler, lauréat du prix de la Banque de Suède, dit « Nobel d’économie », à l’automne 2017 est la figure la plus connue aujourd’hui de cette régénération du savoir économique.

La seconde modalité du comportementalisme peut être qualifiée d’implicite. Il s’agit d’expérimentations de terrain comparant in vivo des réactions parmi deux échantillons de population ; les uns bénéficient d’un bien ou d’un service, et les autres pas ; ou ils les reçoivent selon des modalités différentes (technique dite de « randomisation »). Les économistes menant ce type d’expérimentations, comme l’économiste française Esther Duflo, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), prétendent être pragmatiques, même si les présupposés de la première économie comportementale sous-tendent la seconde.

Faible degré d’interdisciplinarité

Dans les tests en laboratoire comme dans les expérimentations de terrain prime le constat chiffré à niveau individuel. Cela au détriment d’une explication, au sens d’une mise en évidence de processus, de logiques de fonctionnement et d’une reconnaissance de déterminations par les particularités socio-économiques et culturelles d’un milieu spécifique. Une caractéristique forte des deux types d’approche du comportementalisme est leur très faible degré d’interdisciplinarité, y compris dans leurs rapports avec les divers courants de la psychologie comme la psychanalyse et de la psychologie sociale.

L’hypothèse centrale de l’argumentation des économistes comportementalistes est la croyance en une uniformité des caractéristiques psychologiques essentielles des humains et des biais qui en résultent dans leurs prises de décisions et dans leurs choix. Le postulat de cette uniformité permet pour les tests devant ordinateurs d’embaucher des étudiants pour leur faire jouer un rôle et d’en tirer des conséquences quant à ce qui serait les choix de vrais chômeurs, de vrais pauvres, de vrais micro-entrepreneurs, de vrais épargnants, ou de potentiels assurés, etc. De même, il est acceptable pour les comportementalistes de mesurer l’impact d’une offre de biens ou services sur la fraction d’une population en la comparant à une fraction similaire qui ne la reçoit pas ou la reçoit sous une modalité différente.

Cette focale sur l’individu (ou au mieux sur le ménage) conduit à une négligence des effets systémiques à échelons intermédiaires (meso) ou globaux des actions humaines. Sont exceptionnellement saisis les effets collatéraux sur le reste de la population. Par exemple, si un prêt est accordé à une partie des entrepreneurs d’une localité, ceux-ci ne capteront-ils pas des clients au détriment de leurs concurrents ne bénéficiant pas d’un prêt ? Et le versement d’intérêts par les emprunteurs n’exerce-t-il pas une ponction financière du fait d’une expatriation de ressources locales ?

Expression d’une bienveillance

La généralisation des résultats obtenus dans ces tests permet l’élaboration de nudges, terme que l’on peut traduire en français par « incitations ». Autrement dit, les individus qui y sont soumis adoptent un comportement jugé positif ou, au contraire, renoncent à un comportement jugé négatif. Ce peut être l’envoi d’un message téléphonique pour rappeler la nécessité de respecter l’échéancier d’un prêt, la prise d’un médicament, l’acquittement d’un impôt, l’absorption d’un médicament ou le respect d’un rendez-vous ; ce peut être la disposition des aliments dans un présentoir, ou un emballage pour diminuer la consommation de produits trop sucrés ou trop salés. Ce peut aussi être l’installation d’un appareil photographique dans des salles de classe pour contrôler la présence de l’enseignant.

Ces interventions visent à améliorer, sans contraintes apparentes, le bien-être de ceux et celles qui en bénéficient. Ces nudges font ainsi une grande partie du succès des comportementalistes lorsque ces derniers parviennent à mettre en évidence les bénéfices de leur utilisation dans différents contextes.

On peut donc voir dans ces travaux l’expression d’une bienveillance. Plus exactement d’une bienveillance qui s’inscrit dans une idéologie néolibérale qui souhaiterait se doter d’un visage plus humain. Plusieurs éléments l’indiquent, comme je le décrypte dans « L’économie comportementale en question », un ouvrage paru aux éditions CLM au printemps 2018.

Études de marché

Par exemple, les propositions des économistes comportementalistes se caractérisent par une prédilection pour une régulation marchande de la production, des échanges et de leur financement. Même lorsque leur expérimentation a pour objet la réduction de la corruption, on constate ce primat du marché étendu à la gestion du champ politique. Les électeurs sont pensés comme des acheteurs de biens et services que la corruption leur ferait acquérir plus cher que leur valeur réelle.

« Économie comportementale : un regard critique », interview de Jean‑Michel Servet pour Xerfi canal, 2018.

Quant aux expérimentations qui concernent la demande potentielle de certains produits ou services, ou des modalités de leur distribution, elles peuvent être vues comme de vastes études de marché dans les pays en développement ou émergents en matière d’offres de microcrédits, de produits pour purifier l’eau, d’installation de compteurs d’eau, de panneaux solaires pour fournir de l’électricité, etc.

Régulation par le marché

Même lorsque la finalité de commercialiser un produit ou un service par une institution marchande à caractère lucratif n’est pas la proposition exclusive, c’est bien ce type d’organisation qui paraît la solution normale et préférable. Elle l’est explicitement par rapport à une gestion étatisée. Pour ce qui est d’une gestion collective délocalisée de ressources communes (ce qu’on appelle les « Communs ») sous contrôle de parties prenantes, elle est tout simplement quasi absente du fait d’une confusion entre bien public et bien commun ainsi que d’une préférence pour les solutions individualisées.

Les comportementalistes ont également tendance à étudier la création des conditions permettant un bon fonctionnement de l’économie (par ailleurs régulée essentiellement par le marché). On le constate dans des centaines d’expérimentations : avec la distribution de moustiquaires (la meilleure santé des populations n’augmente-t-elle pas la productivité des travailleurs ?) ; la diffusion de vermifuge auprès d’écoliers (celle-ci est supposée améliorer leur fréquentation et donc leurs résultats scolaires en vue de leur future qualification), etc.

Les économistes comportementalistes, à travers les objectifs de leurs tests et expérimentations, sont donc les experts d’un État qui n’est pas/plus lui-même producteur de biens et de services, mais dont le rôle est de créer et de soutenir le meilleur fonctionnement possible de la concurrence et du respect de la propriété privée. Capacités d’expertise qui s’étendent aujourd’hui aux organisations multilatérales et bilatérales de coopération comme aux fondations qui jouent le rôle de supplétifs de services publics que les restrictions budgétaires ne permettent plus ou pas d’assurer.


Le livre « L’économie comportementale en question » de Jean‑Michel Servet, publié aux éditions CLM au printemps 2018, est disponible gratuitement.

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