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Législatives : trois stratégies très inégales pour un résultat incertain

Qui seront les prochains députés à déambuler dans la Salle des Quatre Colonnes ? La possibilité d'une majorité présidentielle n'est pas complètement acquise au 9 juin 2022. Stéphane de Sakutin / AFP

Alors que les incertitudes sur l’issue du scrutin législatif des 12 et 19 juin n’ont jamais été aussi nombreuses et que l’obtention d’une majorité de députés soutenant le nouveau président élu, Emmanuel Macron, apparaît aujourd’hui incertaine, il semble instructif de revenir sur les stratégies mises en place par les trois principales forces politiques issues du scrutin présidentiel. D'une part pour mieux comprendre et analyser la situation actuelle alors que l’abstention s’annonce historiquement élevée pour des élections législatives. De l'autre car les stratégies mises en place, qui se sont révélées très différentes les unes des autres, devraient avoir un impact majeur sur l’issue du scrutin.

La question de la temporalité

Quelques minutes après l’élection d’Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon lançait la bataille des législatives en insistant sur l’idée que celles-ci constituaient le 3ᵉ tour de l’élection présidentielle. Il se posait ainsi en premier opposant, sans laisser le temps à Emmanuel Macron et à Marine Le Pen de se réjouir ou de digérer leurs résultats du deuxième tour de l’élection présidentielle.

Les semaines qui ont suivi l’élection d’Emmanuel Macron ont été dominées, dans les médias et dans l’opinion publique, par les négociations entre les partis de gauche et par la mise en place de la Nouvelle union populaire économique et sociale (Nupes) alors que le Rassemblement national rejetait les avances de Reconquête ! et que Marine Le Pen décidait de partir en vacances.

Emmanuel Macron a semblé ouvertement accepter de laisser la main en arguant d’une nécessaire respiration démocratique post-élection présidentielle.

L’idée était sans doute aussi de laisser passer l’engouement médiatique provoqué par cette nouvelle union de la gauche. Et de reprendre l’initiative lors de la nomination de sa ou de son premier ministre alors que le délai entre élection présidentielle et élections législatives est cette année plus long de deux semaines et qu’une réélection provoque généralement moins d’enthousiasme qu’une première accession au pouvoir.


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Des positionnements très différents

La réélection d’Emmanuel Macron au poste de président l’a, de son propre aveu, positionné comme le président de tous les Français et a inévitablement limité son rôle et son action de chef de clan.

Alors que le discours de Jean-Luc Mélenchon au soir du 1er tour de l’élection présidentielle semblait marquer l’annonce d’un passage de témoin et d’une mise en retrait, on assiste au contraire à une stratégie de forte mise en avant du leader de La France Insoumise (LFI).

Si celle-ci a empêché certaines personnalités de gauche de rejoindre ce mouvement d’union (Carole Delgas, José Bové, Yannick Jadot…), cette personnalisation vise sans doute à mobiliser, lors des élections législatives, des électeurs avant tout séduits par la personnalité et le leadership du chef insoumis lors de l’élection présidentielle.

En revendiquant le poste de premier ministre si la Nupes venait à obtenir la majorité aux élections législatives, Jean-Luc Mélenchon s’est positionné au niveau national. De ce point de vue, sa décision, critiquée par ses adversaires, de ne pas se représenter aux élections législatives lui a finalement permis d’assumer un positionnement au-dessus des partis, qu’une campagne locale de terrain aurait sans doute rendu plus compliquée.

En se présentant aux élections législatives, Marine Le Pen a choisi de son côté une stratégie très différente. Bien que finaliste de l’élection présidentielle, sa candidature la positionne à un niveau plus local et légitime l’idée, qu’elle a elle-même défendue, qu’Emmanuel Macron va forcément obtenir la majorité pour gouverner pendant cinq ans.


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Stratégies et dynamiques d’alliances

Les différentes stratégies d’alliance expliquent sans doute aussi les incertitudes actuelles. Si la mise en place d’Ensemble a donné lieu à quelques frictions et à quelques inquiétudes de certains de ses membres, elle n’a fait qu’officialiser et organiser, dans l’optique d’une future mandature, des soutiens qui étaient déjà parties prenantes de la candidature d’Emmanuel Macron lors de l’élection présidentielle.

Malgré les critiques et les dissidences, la création de la Nupes a elle donné lieu à une véritable alliance de coopétition, en rassemblant des forces qui s’étaient au contraire opposées et qui se faisaient concurrence. Elle peut donc revendiquer une démarche nouvelle de rassemblement en comparaison avec les dernières élections présidentielles et faire référence aux succès électoraux rencontrés par les unions de la gauche qui l’ont précédée (Front populaire, Programme commun, Gauche plurielle).

En refusant de s’allier avec Reconquête ! le Rassemblement national de Marine Le Pen a pris le contre-pied de la stratégie d’union de LFI et n’a pas réussi à créer, si l’on se fie aux sondages et en dehors d’importants bastions au nord, la dynamique que sa qualification au second tour de l’élection présidentielle aurait pu engendrer dans l’optique des élections législatives.


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De nouvelles dynamiques ?

En réalité, les différents sondages dédiés aux élections législatives n’ont pas montré d’évolution notable en matière d’intentions de vote au niveau national depuis que la situation des forces en présence a été officialisée.

Ensemble et la Nupes sont annoncés au coude à coude autour de 27/28 % au premier tour, quand le Rassemblement national se situe entre 19 % et 21 % et Reconquête ! entre 5 % et 6 %.

Mais les projections en matière de nombre de députés issus du second tour ont par contre évolué et semble montrer une dynamique en faveur de la Nupes alors qu’Ensemble était annoncé largement majoritaire il y a encore quelques semaines. Le projet d’union de la gauche porté par Jean-Luc Mélenchon semble séduire une partie de l’électorat de gauche marquée par les divisions et la nouvelle absence, après 2017, de l’un de ses représentants au second tour de l’élection présidentielle.

Mais au-delà de cette mobilisation, ce sont surtout le choix d’Elisabeth Borne et la constitution du nouveau gouvernement qui interrogent d’un point de vue stratégique.

Le choix crucial du premier ministre et du gouvernement

En 2017, Emmanuel Macron avait choisi de nommer comme premier ministre, Edouard Philippe, un homme politique certes peu connu du grand public mais aguerri aux joutes électorales, pour mener la bataille des législatives. Et son second choix, lors du remaniement en 2020, s’était porté sur un profil de haut fonctionnaire et de technocrate, simplement élu local, avec Jean Castex. Cette décision semblait accréditer l’idée qu’il était nécessaire de nommer un profil politique en début de quinquennat afin de pouvoir s’appuyer sur une personnalité habituée à la dureté d’une campagne électorale nationale.

En choisissant de nommer Elisabeth Borne, dont le CV est plus proche de celui de Jean Castex que d’Edouard Philippe, Emmanuel Macron a procédé autrement et a pris le risque de laisser le champ libre à la stratégie d’omniprésence médiatique de Jean-Luc Mélenchon et de la Nupes.

Elisabeth Borne et le candidat Renaissance de la 3ᵉ circonscription des Côtes-d’Armor Olivier Allier sur un marché de Lamballe dans le cadre de la campagne électorale pour le scrutin législatif. Damien Meyer/AFP

La nomination du nouveau gouvernement devait permettre de mettre en avant les priorités du nouveau quinquennat (écologie, pouvoir d’achat…) et de reprendre la main d’un point de vue médiatique. Mais le choix d’Elisabeth Borne et la confirmation de plusieurs poids lourds à des postes clefs n’ont pas permis, malgré quelques coups d’éclat notables rapidement ternis par les polémiques (Pap Ndiaye à l’Éducation Nationale ou Damien Abad aux Solidarités), d’enclencher une dynamique nouvelle.

Les récents déplacements d’Emmanuel Macron témoignent certainement d’une volonté de recentrer les élections législatives autour de son projet et de sa personne pour réussir à l’emporter. Cette implication sera-t-elle suffisante pour obtenir la majorité et éviter une cohabitation ? Si le mode de scrutin majoritaire uninominal à deux tours des élections législatives rend la projection difficile et devrait théoriquement favoriser les candidats placés au centre de l’échiquier politique, elle semble néanmoins accréditer l’idée que les élections législatives sont bien devenues le 3ᵉ tour de l’élection présidentielle française.

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