« L’entreprise-heureuse », lieu inattendu de l’aliénation moderne ?

Avec l'essor du « fun » dans le travail, le taylorisme s'étendrait désormais à l’instrumentalisation des émotions. Ra2 studio / Shutterstock

Le travail doit, semble-t-il, constituer l’espace premier de l’accomplissement et du bonheur des hommes. Rien de bien nouveau sous le soleil des néons d’usine, puisque c’est ainsi que déjà dans les années 1930, la fameuse école dite des « relations humaines », souhaitait réinventer les raisons de l’engagement des gens dans leur travail. On leur découvrait un cœur, des sentiments, de la subjectivité, et on pensait aller alors au-delà de la machinerie taylorienne asservissant « seulement » les corps.

C’est ainsi que le modèle de la belle entreprise d’aujourd’hui continue à façonner les esprits. Mais elle le fait désormais de façon radicale : elle ajoute à l’instrumentalisation des émotions, la notion de plaisir et de jeu. Elle mélange alors dans un flou d’apparence candide et authentique le temps du travail et le temps du jeu. Le travail deviendrait un jeu, un moment de confusion absolue entre la vie et le travail.

Le sens du travail sur un plateau

Qui n’a jamais entendu parler des toboggans ou de la piscine à balles de Google ? Ou de l’accès aux jeux vidéo sur Playstation, des tables de ping-pong et du terrain de pétanque, des escape games organisés dans de nombreuses entreprises ? Que penser des funsultants, ces experts chargés de faire rire et d’amuser les travailleurs au beau milieu de leur journée de boulot, dénoncés par les chercheurs Carl Cederström et Peter Fleming, dans leur petit brûlot hélas non traduit en français, « Dead Man Working » ?

Les toboggans de Google, un symbole de la déferlante du « fun » dans les espaces de travail. Chara_stagram/Shutterstock

Ces mêmes experts expliquent en même temps qu’il est nécessaire d’expliquer aux employés ce qu’est le « fun » et ce qu’il n’est pas, pour éviter que « les chiens ne se lâchent trop ». Sait-on qu’aujourd’hui, c’est même dès l’enfance que l’on propulse les individus vers cette confusion ? Des parcs d’attraction comme KidZania suggèrent aux enfants de jouer au pompier, à l’infirmière, au docteur, et de gagner de l’argent pour éteindre un incendie ou sauver un blessé ? Le travail devient alors en effet un jeu d’enfant.

Dans les parcs d’attractions KidZania, comme dans celui-ci à Moscou en Russie, les enfants jouent à exercer différents métiers. Elina/Shutterstock

On reste incrédule devant ces êtres venus d’ailleurs, qui sont là pour exploiter la confusion, de plus en plus présente dans l’esprit de nombreux travailleurs des entreprises modèles, entre temps libre et temps travaillé. Poussée à l’extrême, l’émancipation permise par le travail « fun » viendrait alors compenser le fait acquis, que malgré tout, tout le monde est bien « à fond » dans sa tâche, et même au-delà, dans une culture envahissante du sacrifice consenti aux exigences toujours plus fortes du travail.

Les frontières s’effacent en effet, et il devient alors possible de parler du travail comme d’un monstre vorace, qui enveloppe progressivement l’existence des gens qui acquiescent, et qui confirment par cet assentiment même la centralité du travail dans la construction d’une vie « heureuse ». Qui peut contredire cela ? Être sans travail, c’est en effet être sans identité, sans amis, sans argent, parfois sans toit, sans raison d’être… C’est être l’un des « inutiles au monde » évoqués par le sociologue Robert Castel.

Franchir la ligne d’arrivée en premier

Cette mécanique souriante est la forme la plus sournoise de l’aliénation moderne. La question n’est plus de savoir si le travail a un sens puisque ce sens est apporté sur un plateau par le management heureux. On n’a donc plus d’autre choix que de faire la course avec les autres, et cette course même est sensée remplir nos vies.

Dans leur livre Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, la sociologue Eva Illouz et le docteur en psychologie Edgar Cabanas ont analysé la façon dont le travail contemporain parvient à entrer dans les vies individuelles par l’emprise sur les corps et sur les valeurs soi-disant partagées de l’accomplissement personnel et du bonheur.

« Méfions-nous des vendeurs de bonheur ! », interview d’Eva Illouz pour TV5 Monde (2018).

Il est alors facile de repérer pourquoi les gens disent souvent « ici on n’a pas de vie, enfin ici c’est la vie quoi, dehors il ne se passe rien » et repartent à la fois enthousiasmés par l’importance présumée de leur tâche, et épuisés par la dissolution même des frontières entre vie et travail. À la limite désormais, seule compte l’œuvre qui permettra à chacun de tout donner, comme un athlète qui « se déchire » pour franchir le premier la ligne d’arrivée, comme j’ai pu le constater dans mes propres observations ethnographiques.

La consommation des hommes par le travail a suivi une courbe très ascendante depuis Taylor, quoi qu’on en dise : l’usine mortifère et bruyante achetait les corps des ouvriers, grignotés par des environnements physiques hostiles, des rythmes infernaux et des adjuvants alcoolisés. Puis l’entreprise a acheté les esprits, les subjectivités, les raisons de s’engager, les émotions, pour les transformer en objets productifs.

Des mineurs posent avec des seaux à déjeuner à la main à l’extérieur du puits de mine Tamarac, aux États-Unis en 1905. Jack Foster Collection/Keweenaw National Historical Park archives

Aujourd’hui, c’est la vie même que le travail consomme. Car on ne sait pas toujours où l’on est lorsque l’on travaille : au bureau ? Chez soi ? Dans un café, un coffee shop, un lab ou open space quelconque ? L’espace a fondu comme mode de repérage des activités et des identités. On ne sait pas toujours ce que l’on fait lorsque l’on travaille puisque l’on est sensé aussi s’amuser avec des collègues sympathiques et toujours « partants », euphorisés par l’atmosphère ludique des modes dits avancés d’organisation du travail.

Impotence éthique

On ne sait donc plus vraiment qui l’on est. Ce brouillage identitaire n’est pas qu’un diagnostic de salon : il est le vecteur subtil de la démoralisation du monde. Quelle route dois-je suivre si je ne sais plus trop qui je suis ? Au nom de quoi devrais-je faire bien ce que l’on me demande de faire ? D’une certaine façon, ce brouillage est à l’origine de l’impotence éthique du travailleur aujourd’hui : exploiter des territoires pour construire des mines, dévaster des forêts pour faire passer des routes, exploiter le plasma de pauvres gens pour en faire des médecines coûteuses, fabriquer des pesticides, des armes, des bols en plastique, des chaussures et des tee-shirts venant d’ateliers remplis d’enfants, après tout pourquoi pas ?

On observe alors une double aliénation : celle découlant de la confusion des esprits et des espaces quant à la place légitime du travail dans nos existences sociales, et celle découlant de l’atrophie morale du travail et des travailleurs.

« Les cannibales en costume », interview de David Courpasson dans l’émission IQSOG/Fenêtres ouvertes sur la gestion (Xerfi canal, février 2020).

Le seul remède passe par un réinvestissement de la pensée de nos existences en dehors de cette « entreprise-heureuse », voire en dehors du travail. Notre enfermement dans des mythes sociaux étouffants (l’accomplissement personnel, la flexibilité-mobilité-agilité, le bonheur, l’émancipation par le travail, etc.) fait de nous des êtres sommés d’être satisfaits de leur sort : être insatisfait ou critique c’est être un incapable, coupable de ne pas savoir faire les « bons choix » pour soi.

Cette obsession du « fun »et du bonheur au travail anesthésie l’esprit critique et renvoie les travailleurs qui resteraient réticents à leur propre ratage, à leur impotence mentale : même le suicide peut être ainsi expliqué, comme nous avons pu le constater dans nos recherches. Si c’est bien à cet état du rapport social que mène la vogue de l’entreprise comme récit des joies quotidiennes, alors il faut la fuir. Car c’est une nouvelle forme de pouvoir glissant, insaisissable et qui s’impose en souriant à des êtres déjà vaincus, obsédés par la recherche assommante de leur propre perfection.

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