Les apprentis-sorciers de la « realpolitik » au Moyen-Orient

Déjeuner de travail à l'Elysée pour Nicolas Sarkozy, son épouse Carla Bruni-Sarkozy, le conseiller Claude Gueant et le président syrien Bachar el-Assad (à gauche) et son épouse Asma le 9 décembre 2010. Franck Fife/AFP

À l’heure où le « en même temps » est censé prévaloir au sommet de l’État, on aurait pu espérer échapper à la stérile alternative entre morale internationale et « realpolitik » diplomatique.

La morale est bel et bien une arme stratégique pour la France et elle aurait grand tort de l’abandonner dans les rapports de force à maintenir avec les dictatures de manière générale, et plus particulièrement dans le monde arabe. En outre, la République se doit de projeter au-delà de ses frontières une politique conforme aux principes dans lesquels Françaises et Français peuvent se reconnaître. Il en va de la cohérence de nos institutions comme de notre citoyenneté.

Le précédent de Saddam Hussein

Il y a une trentaine d’années, la France s’était engagée inconditionnellement aux côtés du régime de Saddam Hussein dans la guerre que celui-ci avait déclenchée contre la République islamique d’Iran. Une forme de co-belligérance avait même émergé en 1983 avec le prêt de Super-Etendard de l’Aéronavale pour permettre à l’aviation irakienne de pilonner les terminaux pétroliers de l’Iran. L’ayatollah Khomeyni avait encouragé en retour un terrorisme d’État à l’encontre des intérêts français au Liban et au Koweït, avant que cette terreur ne frappe jusqu’à Paris, rue de Rennes, en 1986.

Les témoignages sur l’épouvantable répression infligée par le despote irakien à sa population avaient beau être nombreux et irréfutables, les tenants de la « realpolitik » du moment mettaient en avant le fait que Saddam était censé être un « moindre mal » face aux affres de la révolution islamique. Le fait qu’un tel engagement exposait la France à un terrorisme moyen-oriental d’une violence inédite était écarté comme un faible prix à payer pour les juteux contrats engrangés par Paris avec Bagdad. Même le gazage de populations kurdes par le régime de Saddam en 1988 ne provoqua pas de réévaluation de ce supposé « réalisme ».

Saddam Hussein en visite en France en 1977 et assiste à des démonstrations aériennes du Mirage F1.

Cette politique aussi myope qu’immorale, deux attributs qui vont souvent de pair, a débouché sur une catastrophe tant financière que militaire. Le tyran de Bagdad s’est en effet retourné contre ses anciens alliés du Golfe : il a d’abord envahi et annexé le Koweït en 1990, puis menacé l’Arabie saoudite. Le garant autoproclamé de la « stabilité » du Moyen-Orient devenait son principal facteur d’instabilité. Quant aux fabuleux marchés passés par la France avec l’Irak, ils partaient en fumée, avec une dette insolvable au montant colossal de dizaines de milliards de francs. Paris en était réduit à rejoindre de bien mauvais gré la coalition mobilisée par les États-Unis contre l’Irak, avant de participer au bombardement méthodique d’installations parfois construites par des entreprises françaises.

Ne comptez cependant pas sur les tenants de la « realpolitik » pour ébaucher un semblant d’autocritique. Tout au contraire, Saddam Hussein, expulsé du Koweït et affaibli militairement, redevenait un « moindre mal » en 1991 face, cette fois, à son propre peuple. Les Irakiennes et les Irakiens avaient naïvement cru que les démocraties coalisées pour libérer le Koweït oeuvreraient aussi aux libertés en Irak. Mais Saddam Hussein put tout à loisir massacrer les insurgés, y compris à l’arme chimique, à la fois dans le sud chiite et dans le nord kurde du pays.

Il aurait sans doute été trop peu « realpolitik » de faire confiance au peuple irakien pour se débarrasser de son propre dictateur. Le résultat en fut douze années de calvaire pour la population civile soumise au carcan de sanctions de l’ONU dont le tyran se servait pour mieux quadriller le pays. L’Irak ne sortit de cette impasse sanglante que pour basculer dans une autre tragédie avec l’invasion américaine de 2003. Celle-ci déboucha sur une occupation d’autant plus mal ressentie que, là encore, les dogmatiques de la « realpolitik » refusaient de rendre le peuple irakien maître de son propre destin.

Une « realpolitik » bien peu réaliste

C’est qu’il manque aux apprentis sorciers de la « realpolitik » une dimension essentielle pour ancrer leur approche dans la réalité régionale : la prise en compte des peuples du Moyen-Orient et de leurs aspirations légitimes.

La crise en cours en Iran prouve pourtant que les populations ne sauraient durablement être exclues des équations géopolitiques.

Des étudiants iraniens manifestent devant l’Université de Téhéran le 30 décembre contre les politiques économiques du gouvernement Rouhani. STR/AFP

Et les tenants de ce supposé « réalisme » commettent souvent l’erreur élémentaire de projeter les catégories de la raison d’État sur des régimes dont la seule obsession est leur propre survie, quel soit le prix à payer pour le pays sous leur coupe.

Dans ses vœux à la Nation pour 2018, le Président Macron a réduit la « mission universelle de la France » au Proche-Orient à « garantir la stabilité des États et assurer le respect de toutes les minorités ». On ne reviendra pas sur le sempiternel discours sur les « minorités », socle de l’action de la France coloniale en Syrie, de 1920 à 1943, quand Paris y charcuta le pays en principautés à base confessionnelle pour mieux enterrer le droit à l’autodétermination. On relèvera que le chef de l’État a passé à la trappe la démocratie et, justement, le droit des peuples, sacrifiés sur l’autel de la « stabilité » et des « minorités ».

Déni de réalité : le cas de l’Égypte

Étudions ce terrible déni à l’aune de la « realpolitik » revendiquée et à la lumière du cas de l’Égypte. La France y est engagée par de très considérables contrats, le dernier portant sur 12 Rafale, qui représentent un montant cumulé de 8 milliards d’euros, soit 3 % du PIB égyptien. Inutile d’avoir brillé à l’ENA pour mesurer l’ampleur du risque financier ainsi encouru par Paris. De telles considérations devraient être au cœur d’une « realpolitik » digne de ce nom. Mais qu’importe, tournons-nous vers la « stabilité » et les « minorités ».

Quatre ans et demi après le putsch qui a porté le maréchal Sissi au pouvoir, en juillet 2013, la violence terroriste a atteint un niveau sans précédent, avec, en novembre dernier, le massacre de plus de 300 personnes dans une mosquée du Nord-Sinaï. L’armée égyptienne a de fait abandonné une bonne partie de la péninsule du Sinaï aux djihadistes de Daech, tandis que de nouveaux groupes terroristes frappent régulièrement dans la vallée du Nil.

Quant aux « minorités », j’ai pu me rendre tout récemment, à Alexandrie, dans une des églises coptes visées par un attentat djihadiste en avril dernier.

Malgré la fermeture ostensible de la voie d’accès, la sécurité gouvernementale y était totalement défaillante. Seule la protection organisée spontanément par la communauté copte permettait d’éviter la répétition d’un nouveau bain de sang. Ce n’est qu’une indication ponctuelle de la profonde insécurité ressentie par la « minorité » copte dans un État dont Paris entretient à grands frais la « stabilité ».

Une confusion aussi inquiétante entre le discours et la pratique s’est d’ailleurs traduite par un dérapage révélateur du président Macron, lors de ses vœux, cette fois au corps diplomatique. Il a déclaré vouloir « sortir de postures morales qui parfois nous impuissantent » (sic). On ne peut que souhaiter, par égard pour la langue française comme pour la pensée présidentielle, qu’une politique authentiquement réaliste soit enfin assumée au Moyen-Orient. Ce qui ne peut passer que par la prise en compte des droits des peuples et des impératifs moraux de la République.


L’auteur a publié le 4 janvier aux Éditions La Découverte « Généraux, gangsters et jihadistes », sous-titré « Histoire de la contre-révolution arabe ».

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