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En juin 2022, à l'école Le Sacré Cœur d'Orgères (35), séance de sport dans le cadre de l'initiative “Bouge” menée par le Stade Rennais FC. Damien Meyer/AFP

Les cours d’éducation physique et sportive consistent-ils seulement à faire du sport ?

« Plus de sport à l’école », c’est l’une des priorités affichées par le gouvernement à l’approche des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, dans un contexte où la crise sanitaire a mis en exergue l’impérieuse nécessité de « faire bouger » les jeunes. Seuls la moitié des garçons et le tiers des filles atteignent les recommandations de l’OMS et l’augmentation du temps passé devant des écrans accentue cette propension à la sédentarité.

Le ministère de l’Éducation nationale et de la jeunesse cherche à généraliser différents dispositifs pour encourager l’activité physique des enfants et des adolescents : 30 minutes d’activité physique quotidienne en primaire, ou encore deux heures d’activités physiques et sportives supplémentaires au collège pour des élèves volontaires, en complément des heures d’education physique et sportive (EPS) obligatoires.


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La sédentarité est ainsi envisagée comme un problème de santé publique dont la réponse logique serait de mettre les corps en mouvement. Pourtant, la promotion de la santé par l’activité physique n’est qu’un objectif parmi d’autres de l’enseignement de l’éducation physique et sportive (EPS) à l’école.

Cette orientation actuelle semble révéler un glissement vers une EPS exclusivement sanitaire au détriment de ses autres dimensions, faisant craindre une confusion déjà bien présente entre « EPS » et « activité physique », réduisant ces cours à un moment de défoulement pour l’élève.

Démocratiser la culture sportive

L’EPS, en tant que discipline, répond à des enjeux d’éducation. Elle constitue l’un des derniers espaces de mise en jeu du corps, commun à toute une génération d’élèves et contribue à la transmission d’une culture sportive et corporelle partagée.

Derrière les discours faisant de l’activité physique une pratique intrinsèquement porteuse de bénéfices pour la santé, la mission assignée à l’enseignant d’EPS est complexe.

Pour (re) donner l’envie aux jeunes de faire du sport, il ne s’agit pas simplement de le décréter, l’implication des adolescents dans une activité n’allant pas forcément de soi en milieu scolaire. Pour qu’ils aient envie de s’engager durablement dans une activité physique, au-delà des cours et dans leur vie d’adulte, ils doivent percevoir le plaisir associé à ces pratiques.

L’enjeu pour les enseignants est donc de les inviter à vivre et à partager des expériences sportives positives et marquantes en cours d’EPS.

La promotion de la santé par l’activité physique n’est qu’un objectif parmi d’autres de l’enseignement de l’éducation physique et sportive. Shutterstock

En EPS, les élèves se voient proposer une diversité d’activités physiques (sports, jeux, activités artistiques). Elles sont un moyen pour l’enseignant d’enrichir leur motricité – et les aider à s’équilibrer, se mouvoir, se coordonner – de leur permettre d’explorer les différentes potentialités de leur corps (pour s’exprimer à travers lui, développer leurs capacités physiques, connaître leurs limites), en leur transmettant des techniques sportives et corporelles adaptées.

Par exemple en badminton, on ne leur apprend pas seulement la technique du « smash » pour marquer le point face à l’adversaire mais aussi à se déplacer efficacement et se coordonner au niveau de la frappe du volant.


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« Bouger » et avoir plaisir à s’investir dans une pratique physique et sportive s’apprend et se partage. L’enjeu pour l’EPS à l’école est de favoriser les progrès des élèves sur le plan moteur et de permettre leur socialisation par le sport.

Enjeu d’autonomie et d’émancipation

La sédentarité des jeunes, aggravée par la pandémie du Covid-19, a conduit à renouveler et à imposer de nouvelles normes de santé active, résumées notamment par le slogan « Pour votre santé, pratiquez une activité physique régulière ». Les travaux de Michel Foucault sur le biopouvoir ont en effet admis le rôle clé du savoir biomédical dans l’établissement des normes corporelles.

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Le recours à certains dispositifs ayant pour objectif la mise en mouvement du corps, comme « 30 minutes d’activité physique quotidienne », peut ainsi être assimilé à une forme d’assujettissement des individus (au sens de l’imposition d’un modèle normatif de « bon » comportement).

Les campagnes de communication – « Bouger 30 minutes par jour c’est facile » – ne sont pas directement gage de succès. L’engagement durable de la jeunesse dans une activité physique et sportive a plus de chance de réussite lorsqu’elle permet une forme d’autonomie, un libre arbitre et donc un accomplissement de soi.

L’émancipation par l’EPS consiste à rendre progressivement l’élève autonome au niveau de sa motricité, à lui donner les clés pour pouvoir pratiquer seul ou à plusieurs un sport dans sa vie physique future.

Clip du ministère de l’Éducation nationale autour du dispositif Plus de sport à l’école.

C’est bien la différence fondamentale entre un coach qui fait répéter le mouvement (pédagogie du modèle) et un enseignant qui apprend à ses élèves des techniques qu’ils seront en capacité de réutiliser plus tard (pédagogie plus active).

Les programmes de musculation et de fitness proposés sous forme de prescription à travers des applications et des tutoriels vidéos laissent le plus souvent les jeunes livrés à eux-mêmes, engendrant potentiellement des postures inadaptées et dangereuses.

Au contraire, il s’agit de fournir à l’élève, et donc au futur citoyen et pratiquant, les connaissances et les compétences lui permettant d’exercer à plus ou moins longue échéance un contrôle éclairé sur son activité physique et, à terme, sur la gestion de son capital santé. Pour reprendre l’exemple de la musculation, il doit ainsi être capable de mettre en œuvre un projet d’entraînement adapté à ses ressources, en fonction d’un objectif personnel, à partir de postures sécuritaires et efficaces.

Une éducation corporelle

L’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de Paris en 2024 ne doit pas dissimuler les réalités sociales et notamment l’appropriation inégale de la pratique sportive par les jeunes filles et les jeunes garçons.

Les Jeux de Paris en 2024 seront les premiers Jeux totalement paritaires. L’illusion de mixité se nourrit du discours universel et méritocratique sur les « valeurs du sport » mais le fait pour un sport d’être pratiqué en mixité n’en fait pas pour autant un sport égalitaire ou inclusif.

Compte tenu de son histoire, le sport demeure associé à des stéréotypes genrés. A un jeune âge, les filles sont encore nombreuses à vouloir faire de la danse, tandis que leurs camarades garçons se dirigent davantage vers les terrains de football. Les cours d’EPS sont l’occasion pour tous et toutes de pratiquer des activités ensemble et de lutter contre les croyances et les préjugés.


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Le métier d’enseignant d’EPS a évolué afin de rendre la discipline plus inclusive. La performance et la prise en compte des qualités « innées » de l’élève ont cédé la place à une évaluation du niveau d’habileté motrice, des « acquis », et ont également intégré la participation et le progrès.

L’adolescence constitue une période délicate concernant le rapport au corps. À l’ère des réseaux sociaux et des « Likes », le corps se trouve particulièrement exposé, les jeunes étant influencés par l’exhibition d’anatomies idéalisées. La recherche d’un corps « parfait » entraîne un devoir d’être et culpabilise celles et ceux s’écartant de cette norme sociale. Dans ce contexte, l’EPS vise à former des citoyens critiques quant aux dérives potentielles du sport et du corps performant (narcissisme ou égocentrisme).

Ainsi, l’EPS ne se confond pas avec l’objet culturel sur lequel elle s’appuie (le sport), elle ne se réduit pas non plus à une simple mise en mouvement du corps (l’activité physique). C’est une discipline scolaire qui permet d’agir et de réfléchir à son action. Les enseignants d’EPS apprennent aux élèves à penser et pas uniquement à bouger.

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