Les économistes en temps de crise : résister à la tentation de la futurologie

A défaut de pouvoir lire dans des boules de cristal, les économistes restent en mesure de décrypter les mutations en cours et d'accompagner la prise de décision politique. Andrey_Popov / Shutterstock

« Que dois-je faire de mes liquidités ? » « Sur quelles valeurs investir ? » « Comment vont évoluer les prix à la consommation et ceux des actifs immobiliers ? » « Vais-je perdre mon emploi dans les prochains mois ? » Ces questions, et des dizaines d’autres similaires, nous sommes des milliers d’économistes à les entendre depuis des semaines que la crise sanitaire du Covid-19 nous frappe.

Elles émanent d’ailleurs tant de la sphère politique, que des sphères médiatique et citoyenne, preuve que les inquiétudes sont légitimement partagées par l’ensemble de la population.

Très rapidement pourtant, ces questions laissent place à d’autres interrogations, plus profondes, sur l’utilité même de notre métier. À quoi peuvent donc bien servir les économistes, ces individus qui « enseignent une science qui n’en est pas vraiment une », qui « se trompent tout le temps », et qui sont « incapables de prédire quelque crise que ce soit » ?

Une crise soudaine et inédite

À défaut de pouvoir être réellement qualifiée de « cygne noir », tant les cris d’alerte se sont multipliés ces dernières années pour montrer les liens entre les activités humaines et les risques épidémiques, la crise introduite par le Covid-19 est effectivement aussi soudaine qu’inédite.

Soudaine, en ce que contrairement à une crise économique ou financière classique, nous n’avons pu observer le gonflement d’une bulle préalablement à son éclatement. La propagation du virus à l’échelle planétaire a été d’une extrême rapidité, prenant de court les institutions politiques et économiques, autant que la communauté scientifique.

Inédite, la crise introduite par la Covid-19 l’aura été à, au moins, trois niveaux.

Tout d’abord, dans ses conséquences sanitaires immédiates. Jamais de mémoire une crise n’a amené les gouvernements à prononcer le confinement de plus de la moitié de la population mondiale, provoquant de facto la mise à l’arrêt d’une large part de l’économie. Là où les crises économiques que nous avons eues à connaître à l’ère capitaliste ont toujours été des crises d’offre ou de demande, la situation présente combine ces deux dimensions.

Ensuite, cette crise s’inscrit dans un contexte inédit où les économies mondiales, réelles comme financières, n’ont jamais été aussi intriquées.

Nous avons vu avec la crise des subprimes combien les effets de propagation d’une crise financière peuvent être violents. Nous sommes en train de découvrir à quel point l’internationalisation des chaînes de valeur nous rendent dépendants de produits dont une part substantielle des intrants ou du processus de production est localisée hors de nos frontières. Pour ces raisons, le redémarrage économique des uns dépend plus que jamais du redémarrage économique des autres.

Enfin, l’ampleur du choc, mais également sa dimension planétaire, a amené un niveau de réponse encore jamais atteint. Ainsi, après le temps de la sidération est venu le temps de l’action publique.

La chancelière allemande Angela Merkel et le président de la République française Emmanuel Macron donnent une conférence de presse au sujet du plan de relance franco-allemand le 18 mai dernier. Kay Nietfeld/AFP

Les mesures monétaires des banques centrales se conjuguent aux multiples plans de relance budgétaire prononcés par les États, pour soutenir « quoi qu’il en coûte » des économies devenues en quelque sorte « too big to fail » (trop grosses pour faire faillite).

L’Europe illustre parfaitement ce pragmatisme de l’action publique, les politiques de soutien prononcées tant par Bruxelles que par les États balayant d’un revers de main de longues années marquées du sceau des politiques d’austérité visant à limiter l’endettement public. Même l’Allemagne s’est résolue à renoncer, au moins pour un temps, à ses principes en injectant plus de 1000 milliards d’euros dans l’économie.

Un océan d’incertitudes

Ce contexte inédit devrait suffire à rendre caduque toute velléité de comparaisons de la situation actuelle avec les crises économiques du passé qui ont un temps alimenté le cirque politico-médiatique çà et .

Il n’y a pas davantage d’enseignements à tirer dans la crise de 1929 que dans celle de 2008 pour anticiper la trajectoire récessive qui se profile pour les prochains mois.

Pour paraphraser le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire, la seule certitude que nous avons est que « le pire est devant nous ». Car sans même évoquer les conséquences diplomatiques et géostratégiques de long terme des décisions qui seront prises dans les prochaines semaines, et qui auront forcément des répercussions économiques, le contexte macro-économique d’ensemble est d’ores et déjà celui de l’incertitude radicale.

Bruno Le Maire au côté du président de la République Emmanuel Macron en visite à l’usine de l’équipementier automobile Valeo à Étaples le 26 mai dernier. Ludovic Marin/AFP

La première de ces incertitudes concerne naturellement l’évolution de la situation sanitaire dans le temps, mais aussi dans l’espace compte tenu de l’interdépendance de nos économies mondialisées.

Tandis que les scientifiques apprennent à connaître et à combattre un virus nouveau, nous devons adapter nos modes de vie et de production avec la possibilité d’un nouvel épisode épidémique. Or, qui peut prétendre avec certitude qu’il n’y aura de futures vagues dans quelques semaines ou mois et, au-delà, que nos partenaires commerciaux étrangers parviendront à rétablir rapidement et durablement leurs capacités de production ?

En l’absence de traitement ou de vaccin, les tensions sur les chaînes logistiques et sur les routes commerciales et touristiques pourraient perdurer un certain temps et entraîner des conséquences économiques difficilement mesurables.

Cette incertitude sanitaire se double de très nombreuses incertitudes purement économiques. Or, celles-ci sont d’abord comportementales. Il est en effet extrêmement difficile d’anticiper de quelle façon les différents acteurs de l’économie vont agir dans les prochains mois.

Que feront les consommateurs de l’épargne constituée durant le confinement ? Comment vont évoluer les habitudes de consommation ? Quels seront les choix d’allocation de portefeuille des investisseurs ? Comment les entreprises vont allouer les aides perçues de l’État ? Et quels seront les choix de politique économique structurants, notamment en matière de gestion de la dette, de financement de la transition écologique ou en matière d’aides ciblées pour des entreprises ou des secteurs en particulier ?

Les enquêtes d’opinion se multiplient ces dernières semaines pour essayer de dégager un « climat des affaires », mais un économiste sait qu’elles ne sont jamais que des photographies instantanées qui résistent mal à l’épreuve des faits.


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Or, la nature de l’ensemble de ces comportements déterminera la mécanique du scénario de reprise.

Les niveaux de production et de demande, le taux de chômage et son caractère durable, la compétitivité des entreprises et leur accès plus ou moins facilité aux ressources productives, les niveaux d’endettement public et privé, la dynamique de création d’entreprises… et en bout de chaîne les mécanismes de formation des prix des ressources, des actifs et du travail ; tous ces paramètres, remarquablement stables lorsque l’économie suit un fonctionnement « normal » – ce qui en permet un suivi statistique précis par des instituts tels que l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) ou l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) – sont aujourd’hui illisibles.

Sauf à posséder des talents divinatoires hors du commun, les économistes et autres cabinets d’étude qui vendent leurs prévisions à plusieurs mois ont toutes les chances de se tromper…

Renouveler la pensée économique

This time is different. Jamais le titre du best-seller de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff n’a semblé plus approprié. Et c’est précisément parce que cette crise est si différente qu’elle ébranle si fortement nos institutions, et à travers elles, nos schémas de pensée économique dominants.

Elle touche là l’essence même du travail plus méconnu de l’économiste qui est de produire les études scientifiques qui vont, par la suite, alimenter le débat d’idées.

L’économiste Jean‑François Ponsot l’expose d’ailleurs parfaitement en ces termes :

« La crise n’entraîne pas la destruction immédiate de la pensée économique dominante, en dépit de ses errements passés. Les réorientations sont lentes et tortueuses. Car les économistes ont du mal à changer de vision du monde et à se débarrasser des vieilles lunes. »

Les raisons d’une telle inertie sont d’ordre scientifique, la production de résultats robustes et corroborés prenant un temps certain, mais aussi d’ordre institutionnel à travers les batailles d’influence que se livrent les économistes pour faire connaître leurs travaux, intégrer les sphères décisionnelles et imposer leurs idées. Car, comme l’explique parfaitement Marie-Laure Salles Djelic, jamais les idées ne s’imposent par hasard.

L’océan d’incertitudes sur lequel nous naviguons invite les économistes à la plus élémentaire des humilités.

En pareille situation, l’utilité de l’économiste ne réside aucunement dans sa capacité à prédire ce qui est par essence imprédictible, mais plutôt de produire des résultats qui permettront, bout à bout, de mieux comprendre le nouvel environnement économique international, et de réviser ses modèles de prévision pour prendre en compte la nouvelle donne.

En empruntant aux autres disciplines, telles que la sociologie ou les sciences de l’environnement, il lui sera également possible de contribuer activement au débat d’idées ainsi qu’au renouvellement, ou à l’enrichissement, de la pensée économique.

À défaut de savoir prédire l’avenir, les économistes restent des observateurs avisés capables d’aider les décideurs à décrypter les mutations en cours et à se poser les bonnes questions pour agir. C’est là tout ce qu’ils peuvent s’autoriser en temps de crise. Et ce n’est déjà pas si mal.

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