Près de 400 millions d'Européens de 28 pays sont appelés aux urnes jusqu'à dimanche pour élire les membres du parlement européen. Le taux d'abstention est souvent élevé, et des campagnes encouragent les citoyens à aller voter, comme ici à la station de métro Luxembourg, à Bruxelles. AP Photo/Virginia Mayo

Les Européens votent, entre indifférence et sentiment d'incompétence

Les 432 millions de citoyennes et citoyens européens en âge de voter élisent le Parlement européen depuis jeudi et jusqu'à dimanche 26 mai. Quarante ans après les premières élections, ce scrutin est le plus souvent considéré par les partis et les électeurs eux-mêmes comme une élection de second rang, de moindre importance que celles qui se jouent au niveau national.

Pour les partis, elles constituent un moyen de tester l’état des forces en présence. Pour les électeurs, elles permettent un vote d’expression puisque sans conséquence visible sur le choix du gouvernement. Cela favorise les petits partis et plus généralement ceux de l’opposition, d’autant plus qu’il s’agit d’un scrutin à la proportionnelle. C’est donc souvent l’occasion de voter « avec son cœur » ou « avec ses pieds ».

Plus généralement, ces élections tendent à attirer moins d’électeurs que les scrutins de « premier ordre » comme les législatives.

La leader française d'extrême droite Marine Le Pen répond aux journalistes après une conférence de presse à Henin-Beaumont, dans le nord de la France, vendredi. Les sondages suggèrent que le parti de Le Pen figurera parmi les deux premiers. Les élections européennes sont souvent l'occasion pour les électeurs de voter « avec leur cœur » ou « avec leurs pieds ». AP Photo/Michel Spingle

Intérêt mitigé

En attendant le soir du 26 mai où les résultats seront connus, un certain nombre de constats peuvent déjà être établis.

Une fois encore, les campagnes se sont concentrées sur les enjeux nationaux, à la limite de l’illisibilité du fait du très grand nombre de listes : pas moins de 17 au Portugal, 34 en France et 41 en Allemagne !

Par ailleurs, l’abstention s’annonce probablement aussi importante que lors des élections précédentes. À quelques semaines du scrutin, seuls 53% des citoyennes et citoyennes se disaient plus ou moins certains d’aller voter.

Comment comprendre ce peu d’intérêt ? Dans le cadre d’une enquête menée de mars à mai 2019 par les membres du réseau de recherche RESTEP, pilotée par moi-même, nous avons rencontré différents groupes de citoyens et citoyennes en France, en Belgique et au Portugal.

Sans prétendre à la représentativité, les discussions au sein de ces groupes aux profils divers (étudiant.es, jeunes sans diplômes, jeunes diplômés en recherche d’emploi, employée.es des secteurs publics et privés, seniors, etc) offrent cependant un éclairage singulier. Elles permettent de saisir les sentiments de compétence ou d’incompétence face à la politique, les façons de raisonner, et de comprendre ce qui fait ou ne fait pas sens pour les citoyens quand ils parlent de l’intégration européenne et ce qui compte pour eux au moment d’aller voter… ou non.

Des citoyens conscients de la campagne, mais ne se sentant pas compétents

Interrogés sur la campagne européenne, l’ensemble des participants, à l’exception des séniors, concèdent une certaine passivité par rapport à l’actualité européenne. Tous expriment un sentiment d’incompétence fort, c’est-à-dire la sensation de ne pas être en mesure de se prononcer sur les enjeux électoraux par manque d’information, par manque de temps, ou par manque d’intérêt.

En Belgique, la campagne est perçue comme apathique et sans contenu. En France, un certain nombre d’électeurs expliquent leur manque d’intérêt par leur manque de confiance en leurs propres compétences pour évaluer les différentes alternatives politiques au niveau européen.

D’autres l’expliquent par les caractéristiques mêmes de la campagne jugée excessivement polarisante et réductrice. Cela fait écho aux séniors portugais qui déplorent le ton et le manque de contenu de la campagne. Les partis préfèrent axer leurs stratégies sur les questions domestiques et les attaques personnelles. Le caractère de second ordre des élections européennes, que les politologues analysent depuis longtemps, est donc évident pour les électeurs eux-mêmes dans les trois pays, au travers notamment des campagnes menées par les partis politiques.

Une profonde défiance vis-à-vis du politique et des médias

Ce qui ressort de ces discussions, quelle que soit la génération ou le niveau de diplôme des participants, c’est avant tout une profonde méfiance envers les médias d’abord, et les élites politiques ensuite.

Les propos recueillis confirment des analyses déjà anciennes sur la perception des élites comme corrompues, éloignées de la réalité et des institutions politiques généralement opaques. Les médias traditionnels sont eux perçus comme sensationnalistes, accentuant à dessein les antagonismes politiques, au mieux occultant les enjeux d’importance, au pire manipulant carrément les perceptions de leurs audiences.

Face à ce rejet des institutions traditionnelles de la démocratie représentative, beaucoup soulignent que ce sont les citoyens eux-mêmes qui doivent s’emparer de ces enjeux et apporter des solutions, particulièrement chez les plus jeunes.

Une campagne loin des vraies affaires… européennes

Lorsqu’on demande aux citoyens de quels enjeux la campagne devrait parler, ils placent l’urgence climatique en premier. De manière surprenante, la crise économique semble loin et les questions de chômage, de la monnaie unique ou de la dette sont peu évoquées.

Manifestation pour le climat à Bruxelles, vendredi le 24 mai. Des rassemblements sont organisés dans plusieurs pays de l'Union européenne pour exiger une action plus dure contre le réchauffement climatique, une des priorités des citoyens. AP Photo/Francisco Seco

En revanche, les inégalités, à différentes échelles, reviennent dans toutes les discussions. Beaucoup déplorent par ailleurs que les enjeux proprement européens, tels que la politique fiscale et la politique de défense (au Portugal), le modèle économique de l’Europe (en France et en Belgique), le fonctionnement des institutions européennes ne soient pas traités dans la campagne.

Au final, un constat alarmant pour la démocratie, tant nationale qu’européenne.

Des élections de second ordre… pour vrai

Il ressort de ces instantanés plusieurs choses.

D’une part, les élections européennes de 2019, traitées comme des élections de second ordre par les partis, à coup de campagnes exclusivement nationales, sont bien perçues comme telles par les citoyens.

Pour beaucoup la polarisation croissante de l’offre politique, la difficulté d’acquérir de l’information et l’orientation exclusivement nationale des partis justifient leur manque d’intérêt et accentuent leur sentiment d’incompétence politique. Dès lors, comment blâmer les citoyens pour leur manque d’engagement alors que la très grande majorité des partis ne se saisissent pas des enjeux. Ils préfèrent mener leur campagne sur des oppositions binaires sans lien avec l’UE (pour ou contre le gouvernement national, contre l’extrême droite, etc).

Tant que les partis ne seront pas prêts à prendre des risques et à se saisir des questions européennes, il parait illusoire d’attendre des citoyennes et des citoyens européens qu’ils et elles se mobilisent et se sentent réellement investis pour ce scrutin.

Cet article a été écrit avec la collaboration de Céline Belot, Hélène Caune, Anne-Marie Houde, Morgan Le Corre Juratic, et Damien Pennetreau.