En période de crise et de perte de confiance en l'économie, les ménages privilégient les placements qui permettent d'éviter le risque comme le livret A. Damir Spanic / Unsplash

Les facteurs psychologiques accentuent la ruée vers l’épargne sécurisée

Face à la crise du Covid-19, sanitaire d’abord, économique ensuite, les consommateurs ont modifié leur comportement en tentant de s’adapter à cette nouvelle situation exceptionnelle. Leur comportement financier s’est également transformé, comme le montrent les nouveaux chiffres de l’épargne française au premier trimestre 2020.

Les Français n’ont en effet jamais autant épargné. En mars 2020, le montant total des dépôts bancaires s’élevait ainsi à 19,6 milliards d’euros. Le Livret A a enregistré sa plus forte collecte depuis 10 ans. Au total, la collecte nette sur les livrets A et livrets développement durable et solidaire (LDDS), a atteint 3,82 milliards d’euros sur le trimestre. Ces deux supports financiers totalisent désormais un encours de 420,8 milliards d’euros.

Cela ne saurait s’expliquer par le taux rémunérateur de ces supports, au plus bas depuis leurs créations. Le même effet s’était fait remarquer en 2008. Au plus fort de la crise, en octobre 2008, la collecte du « placement préféré des Français » a atteint 2,4 milliards d’euros. L’encours global avait atteint 156,9 milliards d’euros, contre 136,3 milliards d’euros en octobre 2007.

Certains spécialistes avancent la piste des effets du confinement pour expliquer ce comportement. Les commerces fermés et les déplacements limités ont réduit les possibilités de consommation des Français, ce qui entraînerait une épargne forcée selon l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

D’un autre point de vue, certains chercheurs avancent la piste de l’aversion au risque des Français pour expliquer ce comportement. En effet, les traits de personnalité (aversion au risque, préférence temporelle, excès de confiance en soi, etc.) constituent des variables psychologiques clés pour comprendre le comportement financier des ménages.

De plus, le contexte dans lequel évoluent les acteurs économiques – qu’il s’agisse d’une expansion, d’une récession ou d’une stagnation – joue grandement sur leurs attitudes et leurs décisions financières.

La confiance au cœur des arbitrages

Plusieurs courants de recherche se sont intéressés aux incidences entre le contexte économique et le comportement des consommateurs. Selon le psychologue américain George Katona (créateur de l’indice de confiance des consommateurs), les dépenses de consommation dépendent de deux facteurs : économique et psychologique.

Le facteur économique représente la capacité et la possibilité par les consommateurs de dépenser le revenu discrétionnaire (c’est-à-dire le revenu net après toutes les dépenses obligatoires tels que l’impôt, la nourriture, les vêtements, le loyer, le remboursement des crédits et les primes d’assurance), tandis que le facteur psychologique correspond à la volonté, à la motivation à dépenser.

Cela sous-entend un choix de la part des ménages pour arbitrer entre la dépense, l’épargne et l’investissement. Cet arbitrage est basé sur un facteur psychologique directement impacté par la crise du Covid-19 suivant un processus particulier.

En mars 2020, la confiance des ménages dans la situation économique était en baisse (-1 point). Fin avril, l’indicateur perd 8 points, soit sa plus forte baisse depuis la création de l’enquête en 1972. À 95, il est désormais au-dessous de sa moyenne de longue période (100). Insee

Tout commence par la perception du contexte économique. Les consommateurs le perçoivent de manière plus ou moins négative. De nombreux stimuli tels que les politiques publiques, la distribution des revenus, la richesse créée, l’inflation ou le chômage, influencent les perceptions des ménages.

Ces perceptions économiques génèrent alors chez les consommateurs un sentiment de confiance ou de défiance envers le contexte économique. En France, dans le contexte de crise sanitaire et avec l’anticipation d’une crise économique brutale, le moral des ménages est au plus bas.

Une fois qu’un sentiment de confiance ou au contraire de défiance s’installe dans l’esprit du consommateur, cela va impacter ses états émotionnels puis, in fine, son comportement financier.

Éviter les pertes, quitte à gagner peu

La recherche a notamment démontré, empiriquement, que le sentiment négatif induit par les contractions économiques restent plus forts que le sentiment positif généré par les expansions économiques.

En conséquence, en cas de récession, les ménages auront tendance à se tourner fortement vers des services financiers associés à l’évitement de résultats négatifs (assurance-vie en fonds euros, plan épargne-retraite, assurance décès, etc.), beaucoup plus que ceux associés à la recherche de risque pour obtenir des résultats positifs (plan d’épargne en actions, compte-titres, crédit, etc.) en période de croissance.

Réactions psychologiques en fonction du contexte économique.

Par ailleurs, selon la théorie des perspectives des économistes et psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky, les gains et les pertes ont un impact émotionnel différent. Une perte génère un impact négatif beaucoup plus fort que l’impact positif généré par un gain équivalent. Les individus prennent plus de risques pour éviter une perte que pour réaliser un gain.

La fonction de valeur de la théorie des perspectives explique ces différences et les effets motivationnels, des comparaisons des gains et des pertes, dans le comportement des individus.

On comprend alors mieux pourquoi les Français se sont ruées sur les livrets où le taux est garanti au mois de mars. Ce sont des services financiers associés à l’évitement de résultats négatifs dans la mesure où ils permettent de sécuriser et même de faire faiblement fructifier un capital.

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