Les failles du renseignement français, ou le syndrome Shadok

Des policiers à Saint-Denis, le 18 novembre. Kenzo Tribouillard / AFP

Le refus de tirer les conséquences des attentats du 13 novembre, sous couvert de la nécessaire union nationale, est mis à mal par les révélations de plus en plus nombreuses qui s’accumulent dans la presse ou par les commentaires acerbes des commentateurs et autres « anciens des services », rarement tendres. S’interroger sur la pertinence d’une architecture, d’une organisation ou d’une politique n’a pourtant rien d’infamant, en particulier quand le défi lancé à l’État n’a pu être relevé. Les questionnements de plus en plus pressants ne relèvent ainsi pas d’une quelconque ambiguïté face au terrorisme ou d’un supposé défaitisme, mais bien, au contraire, de la volonté de résister le plus efficacement possible à la menace djihadiste.

Mais, pour évaluer les services, ceux qui les commandent ou les ministres qui en sont responsables, encore faut-il maîtriser les logiques et les missions des grandes administrations chargées de la lutte contre le terrorisme. Pour essayer de saisir ce qu’est, profondément, le renseignement, la comparaison avec la photographie pourrait, pour commencer, donner des clés de compréhension.

Le diable est dans les détails

Les services de renseignement sont chargés par l’État de prendre des clichés du monde pour les étudier, comprendre ce qu’ils montrent et, in fine, en tirer des conclusions et en extraire de l’intelligence. Les administrations spécialisées, pour offrir aux dirigeants les options les plus pertinentes, scrutent leur environnement à l’aide de nombreux capteurs (sources humaines, sources techniques, services alliés ou ou moins partenaires) grâce auxquels elles parviennent à composer un tableau, le moins incomplet possible, d’une situation. Mais – et elles le savent mieux que bien d’autres – le monde bouge, évolue, et il leur faut donc le scruter en permanence pour ne rien manquer de ses soubresauts. Elles utilisent alors toutes les focales, du grand angle au gros plan, afin de capter tous les détails et nourrir la connaissance des analystes et des décideurs.

De même que la cuirasse doit constamment évoluer pour résister aux coups du glaive, les services doivent, tout aussi rapidement, s’adapter aux changements du monde. Il leur faut ainsi être au fait des dernières avancées techniques, mais aussi intellectuelles, afin de ne pas être dépassés – dans un domaine où le moindre retard crée des vulnérabilités parfois mortelles. Qui croit encore qu’on peut lire la stratégie des groupes djihadistes à l’aide d’une grille analytique conçue pour comprendre l’IRA ou le FPLP-CG (Front populaire de libération de la Palestine-Commandement général) ? Qui peut espérer recueillir des renseignements sur l’État islamique ou Al-Qaïda comme on le faisait il y a vingt ans sur les cellules européennes du Front islamique du Salut ?

Le défi est d’autant plus important que, selon le lieu commun bien connu, le monde est censé changer de plus en plus rapidement. Le risque de prendre des photographies floues est donc réel, et l’apparition de phénomène d’ampleur et/ou de nature inédites, comme le djihad mondial, ne fait que rendre plus vitale l’adaptation des moyens et des méthodes des services de renseignement. Les responsables politiques, d’ailleurs, attendent exactement cette évolution des administrations spécialisées : pour beaucoup, un service ne doit jamais être surpris et doit donc, en permanence, s’adapter à son environnement – au moins en ce qui concerne ses grilles de lecture et ses moyens.

Cette ambition, naturelle, n’est pas si simple à réaliser. Le monde du renseignement, dont on attend souplesse et adaptabilité, est, en effet, extrêmement rigoureux, méthodique, procédurier. La gestion de sources, leur évaluation, la projection de personnels sur les terrains les plus complexes et les plus hostiles, ne doivent rien au hasard. La diffusion d’analyse, en particulier à des fins opérationnelles, suit également un processus complexe. Il en va de même pour quantité d’activités – dont l’auto-protection contre d’autres services, et on imagine mal structure intrinsèquement plus lourde qu’un grand service de renseignement. Il suffit, pour s’en convaincre, de jeter un œil aux quelques organigrammes disponibles ou de lire les mémoires d’anciens directeurs.

Processus d’auto-réassurance

Face aux menaces grandissantes, le réflexe naturel des dirigeants est d’augmenter les moyens sans attendre. Pour mieux saisir toutes les nuances de ce que l’on observe, on se dote donc d’un plus gros appareil, équipé d’un objectif plus puissant, offrant des images à la définition incomparable. L’idée qui sous-tend cette politique est que des renseignements plus précis, et en plus grand nombre, permettront une analyse plus juste, et donc une politique – supposément – plus pertinente car mieux conseillée. Le raisonnement est sans doute valable pour les grandes questions stratégiques, mais il s’avère incomplet s’agissant de la lutte contre le terrorisme. Disposer de renseignements pertinents est indispensable, mais pas suffisant : il faut également les exploiter rapidement puis les transformer en actions.

Le renforcement des moyens, à dire vrai, est surtout la réponse la plus simple à mettre en œuvre, en particulier grâce à l’émotion des élus et de la population, choqués, inquiets, impatients de connaître la réponse de l’État. Décidée rapidement, celle-ci est aussi la plus visible politiquement, et donc la plus rentable. Il ne sera ainsi pas dit que les autorités sont restées inactives, même si ces démonstrations publiques ne préjugent en rien de leur efficacité réelle.

La lutte contre le terrorisme est tout aussi politique que la menace elle-même, et la posture est importante : elle envoie un mélange de fermeté (« terroriser les terroristes », « éradiquer l’EI », etc.) et de mobilisation, et elle participe d’un processus d’auto-réassurance. Peu importe, après tout, que cette posture repose ou pas sur des capacités tangibles. Le temps de la guerre n’est pas celui de la vérité. Le renforcement des moyens ou l’extension des périmètres, s’ils peuvent évidemment répondre à des nécessités opérationnelles, niées ou jugées secondaires jusque-là, sont donc également des mesures politiques. Leur mise en œuvre précipitée, parfois dictée par les événements, peut révéler une méconnaissance profonde des difficultés véritables des services spécialisés.

« Plus ça rate, plus on a de chance que ça marche… »

Ceux-ci, d’ailleurs, ne sont pas secrets pour rien, et ils n’entendent évidemment pas exposer publiquement leurs difficultés, leurs failles, ou les fautes de quelques-uns. Il ne semblerait pourtant pas absurde que la puissance supplémentaire qui leur est attribuée par l’État le soit après une évaluation précise de leurs besoins réels. Renforcer sans fin des structures prises en défaut, pour le seul bénéfice de montrer qu’on le fait, n’offre aucune garantie de succès, ou même d’efficacité accrue. Certains, au sein même des services, n’hésitent d’ailleurs pas à évoquer une véritable prime à la casse.

Le paradoxe est ici frappant. L’État affirme chercher une amélioration de son dispositif, mais ne semble pas intéressé par les éventuelles faiblesses de ce dernier (« il n’y a pas de failles »), et à peine plus par l’affectation concrète des nouvelles ressources dont il a décidé le déblocage. Sans placer le moins du monde les services sous tutelle, on pourrait les imaginer a minima comptables des moyens qu’on leur donne, par exemple au profit de commissions parlementaires composées d’élus à la fois compétents et fiables. On est loin, en France, des commissions du Congrès américain, accréditées, capables de poser des questions et d’exiger des réponses en garantissant qu’elles ne se retrouveront pas dans la presse.

Le refus de reconnaître l’existence de difficultés, pourtant difficilement niables, et la poursuite d’une mobilisation menée de façon peu opérante évoquent furieusement ce que l’on pourrait nommer le syndrome Shadok : en essayant continuellement, on finit par réussir. Donc, plus ça rate, plus on a de chances que ça marche. La formule est hilarante, mais la réalité qu’elle décrit incite moins à sourire tant il est manifeste que les politiques suivies sont, au mieux déconnectées des enjeux véritables, au pire uniquement pratiquées pour épater la galerie et ne pas désespérer Billancourt.

La loi des rendements décroissants

L’efficacité à long terme semble donc moins compter que l’effet politique immédiat. Il serait cependant injuste de rejeter d’emblée des mesures qui visent aussi à rassurer la population, cible des terroristes. En renforçant son sentiment de sécurité, ou en lui garantissant que son besoin dans le domaine est pris en compte, les autorités visent à atténuer l’emprise que les djihadistes sur elles. L’État, véritable cible des attentats, est, rappelons-le, visé à travers les citoyens. Les rassurer relève ainsi d’une partie de la lutte contre le terrorisme.

Le renforcement des moyens ne peut, cependant, être réduit une simple gesticulation politico-administrative. La menace djihadiste ne cesse de croître et de se complexifier, et la mission centrale des services chargés de la combattre est de s’adapter à ses évolutions. Les besoins sont réels, connus, exprimés, et on ne peut que déplorer que des réponses, qui plus est imparfaites, y soient apportées après des attentats, et non avant – mais au moins sont-elles apportées. A cet égard, le simple fait de soudainement attribuer aux administrations spécialisées les moyens qu’elles demandaient depuis des mois constitue un autre aveu de la part des autorités, quand ce qui n’était pas urgent devient d’un coup indispensable.

Au-delà des nouveaux moyens, du périmètre étendu des services ou de l’affectation effective des ressources se pose la question de la pertinence profonde de l’ensemble. Une puissance théorique accrue de façon soudaine rend-elle vraiment plus efficace ? Le monde du renseignement n’échappe pas à la loi des rendements décroissants, et il a été largement démontré que l’augmentation des effectifs et des moyens techniques n’entraînait pas que des effets positifs, au moins à court terme : complexité interne accrue, enjeux de pouvoir autour des nouveaux moyens, déséquilibres structurels (il suffit pour s’en convaincre de mesurer l’importance prise en une décennie par la Direction technique de la DGSE, au sein de son service comme au sein de la communauté française du renseignement), coordination plus difficile, création ou renforcement de baronnies administratives, accroissement du phénomène d’inertie, naissance de logiques technocratiques se déconnectant progressivement des missions initiales.

Échecs sans fin

La complexification est une conséquence inévitable et bien connue de la montée en puissance, et si elle est impossible à éviter, elle doit être gérée, et donc pensée. Il semble ainsi indispensable d’avoir défini une stratégie (et des effets à atteindre) avant de déverser dans des structures déjà sous pression personnels et moyens, sans même savoir si elles sont capables de supporter un tel afflux. Il en va de même pour les réformes hâtives, consommatrices de ressources et génératrices de chaos.

On peut certes comprendre que des responsables politiques soient peu désireux de reconnaître les échecs d’administrations qu’ils ont défendues avec acharnement. Renforcer des structures sans jamais questionner leur organisation, leurs méthodes, leurs pratiques opérationnelles, la formation de leurs personnels ou la qualité de leur commandement est pourtant la garantie d’échecs répétés sans fin, jusqu’à l’effondrement final du système tout entier.

À cet égard, et si on se souvient que la lutte contre le terrorisme est politique, ce déni est une faute. Il est ainsi permis de s’interroger sur la pertinence de discours publics, tenus par la quasi-totalité des élus de la République, qui ignorent la complexité des enjeux et des menaces et refusent obstinément de poser les questions qui dérangent.

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