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Les grands prédateurs marins, sentinelles de la contamination des océans

Banc de poissons
Banc de thons jaunes dans l’océan Indien. Ifremer/IRD/FADIO

Parce que les mers sont le réceptacle des pollutions générées par les diverses activités humaines, leurs eaux peuvent révéler la présence de contaminants chimiques persistants, nocifs pour l’environnement comme pour la santé humaine.

Sur cette liste, on peut citer des composés d’usage industriel, tels que les polychlorobiphényles (PCB) – utilisés dans de nombreuses applications dont les principales ont été les transformateurs et condensateurs électriques –, mais aussi des insecticides organochlorés tel le DDT.

Alors que ces substances sont majoritairement interdites aujourd’hui, à l’exception de quelques pays, on continue pourtant à les retrouver dans l’eau du fait de leur utilisation massive par le passé et de leur persistance dans l’environnement.

D’autres composés chimiques émergents s’ajoutent au tableau, comme les composés perfluoalkylés, plus connus sous l’acronyme de PFAS (substances per et polyfluoroalkylées). Ces substances de synthèse, dotées de propriétés surfactantes, sont très employées pour les revêtements anti-adhérents des ustensiles de cuisine, l’emballage des aliments, et dans des secteurs industriels variés comme le textile, l’automobile, l’électronique.

Des espèces « sentinelles »

Pour évaluer l’état de la contamination chimique des océans, les scientifiques peuvent s’appuyer notamment sur des « lanceurs d’alerte » : les grands prédateurs marins.

Les thons, espadons et autres requins jouent en effet un rôle de poissons sentinelles pour la pollution en mer, car ils sont particulièrement exposés aux contaminants chimiques du fait de leur position au sommet de la chaîne alimentaire et de leur grande longévité.

Il n’est pas rare de voir certains spécimens atteindre l’âge vénérable de 20 ans !

L’océan Indien au cœur d’une étude de grande envergure

Dans l’océan Indien, peu de données existaient pour quantifier l’étendue de la contamination chimique.

C’est la raison pour laquelle nous avons contribué ces cinq dernières années à un travail de recherche de grande ampleur, en collaboration avec d’autres partenaires scientifiques aux Seychelles (IRD, Seychelles Fishing Authority, Sustainable Ocean Seychelles) et à La Réunion (université, UMR Entropie).

Nous avons analysé la contamination chimique chez différents prédateurs supérieurs. Nos études ont porté en particulier sur plusieurs espèces de thons tropicaux et l’espadon de l’Ouest de l’océan Indien, ainsi que sur deux espèces de requins évoluant sur les côtes réunionnaises.

Ces travaux sont inédits par l’étendue de la zone considérée, mais aussi par le nombre de poissons étudiés, soit près d’une centaine pour les thons et espadons et une quarantaine pour les requins.

C’est un échantillonnage très conséquent pour ce type d’évaluation.

Ce que révèle l’étude des substances chimiques

Les résultats démontrent une distribution globale de la contamination chez ces espèces migratrices évoluant dans des zones pourtant éloignées des sources directes majeures de pollution.

L’étude de ces substances chimiques apporte aussi des renseignements précieux sur les sources de contamination à mettre en regard avec les connaissances sur les habitats des différents poissons concernés.

Par exemple, les thons prélevés près des côtes du Mozambique présentaient des empreintes indiquant une contamination par le DDT, une donnée à mettre en lien avec le fait que l’Afrique australe reste une des rares zones au monde à recourir encore à cet insecticide.

Autre enseignement de cette étude : la mise en évidence d’un transfert de contaminants à la descendance chez les requins, qui s’explique par leur mode de gestation, si particulier. Celle-ci dure en effet près d’un an chez les espèces étudiées – les embryons se développent in utero et possèdent un lien placentaire chez certaines espèces.

Une contamination avérée, mais faible

Alors que leur position au sommet de la chaîne alimentaire pouvait laisser supposer une forte concentration des polluants chez ces prédateurs supérieurs, on relève que les niveaux de contamination sont faibles comparés à ceux déterminés chez des espèces similaires dans d’autres océans mondiaux.

L’éloignement des sources directes des contaminants étudiés, localisées majoritairement dans l’hémisphère Nord, explique ces faibles niveaux. La présence de ces contaminants dans ces zones éloignées résulte de leur capacité à être transportés sur de longues distances qui conduit ainsi à leur distribution globale.

Quant aux espèces commerciales étudiées, elles ne présentent pas de risque sanitaire vis-à-vis de la consommation humaine pour les contaminants disposant de seuils à ce jour.

De nouvelles investigations

Ces études ont permis d’apporter des données nouvelles servant de références pour évaluer l’exposition des écosystèmes océaniques tropicaux.

À l’avenir, il est important de rester vigilant pour préserver ces ressources marines essentielles face aux pressions anthropiques nouvelles (développements économique et touristique, nouveaux contaminants, changements globaux). Pour mieux préserver, il faut en effet mieux connaître !

Notre prochaine étape de recherche concernera l’investigation de la contamination de l’écosystème vivant au niveau des récifs coralliens côtiers et des populations de prédateurs supérieurs de l’océan Pacifique sud-ouest.


Marie Levasseur (Ifremer) est co-autrice de cet article.

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