Le bonheur est une construction humaine, une idée abstraite sans fondement biologique. Et il y a de quoi en être heureux ! Shutterstock

Les humains ne sont pas faits pour être heureux. Alors arrêtez d'essayer

Une industrie du bonheur et de la pensée positive tentaculaire, dont la valeur est estimée à 11 milliards de dollars US par an, a contribué à créer l'illusion que le bonheur est un objectif réaliste.

Pourchasser le rêve du bonheur est un concept très américain, exporté dans le reste du monde à travers la culture populaire. En effet, « la poursuite du bonheur » est l'un des « droits inaliénables » aux États-Unis. Malheureusement, cela a contribué à créer une attente que la vraie vie refuse obstinément de tenir.

Car même lorsque tous nos besoins matériels et biologiques seront satisfaits, un état de bonheur durable reste un objectif théorique et insaisissable, comme l'a découvert Abd-al-Rahman III, calife de Cordoue au Xe siècle. Il était l'un des hommes les plus puissants de son temps, appréciait les réalisations militaires, l'art et la culture, ainsi que les plaisirs terrestres offerts par ses deux harems.

Vers la fin de sa vie, cependant, il décida de compter le nombre exact de jours pendant lesquels il s'était senti heureux. Ils se sont élevés précisément à 14.

Le bonheur, comme le disait le poète brésilien Vinicius de Moraes, est « comme une plume qui vole dans les airs. Légère, certes, mais son vol ne dure pas très longtemps. » Le bonheur est une construction humaine, une idée abstraite sans équivalent dans la réalité de l'expérience humaine. Les effets positifs et négatifs résident dans le cerveau, mais le bonheur durable n'a pas de fondement biologique. Et, ce qui est peut-être surprenant, c'est qu'il y a de quoi se réjouir de cette situation.

Nature et évolution

Les humains ne sont pas conçus pour être heureux, ni même contents. Au lieu de cela, nous sommes conçus principalement pour survivre et nous reproduire, comme toute autre créature dans la nature. Un état de satisfaction est découragé par cette même nature parce qu'il abaisse notre garde contre d'éventuelles menaces à notre survie.

Le fait que l'évolution ait donné la priorité au développement d'un grand lobe frontal dans notre cerveau (ce qui nous donne d'excellentes capacités exécutives et analytiques) au détriment d'une capacité naturelle à être heureux, nous en dit long sur les priorités de la nature. Différents emplacements et circuits du cerveau sont associés à certaines fonctions neurologiques et intellectuelles. Mais le bonheur, n'étant qu'une simple construction sans base neurologique, ne peut être trouvé dans le tissu cérébral.

En fait, les experts dans ce domaine soutiennent que l'incapacité de la nature à éliminer la dépression dans le processus évolutif (malgré les désavantages évidents en termes de survie et de reproduction) est précisément due au fait que la dépression en tant qu'adaptation joue un rôle utile en cas d'adversité. Elle aide les personnes déprimées à se dégager des situations à risque et sans espoir où elles ne peuvent gagner. Les ruminations dépressives peuvent avoir pour fonction d'aider à la résolution de problèmes pendant les périodes difficiles.

Où est situé le bonheur? Gutenberg Encyclopedia, CC BY-SA

Moralité

L'actuelle industrie mondiale du bonheur trouve ses racines dans les codes moraux chrétiens, dont beaucoup nous suggèrent qu'il y a une raison morale à tout malheur éprouvé. Ce malheur est dû à nos propres défauts, à notre égoïsme et à notre matérialisme. Ces codes prêchent un état d'équilibre psychologique vertueux par le renoncement, le détachement et le désir retenu.

En fait, ces stratégies tentent simplement de trouver une solution à notre incapacité innée à profiter de la vie de manière constante. Nous devrions pourtant nous réconforter en sachant que le malheur n'est pas vraiment notre faute. C'est dans notre nature. Notre plan directeur.

Les partisans d'une voie moralement correcte vers le bonheur désapprouvent également de prendre des raccourcis vers le plaisir à l'aide de médicaments psychotropes. George Bernard Shaw a dit : « Nous n'avons pas plus le droit de consommer le bonheur sans le produire que de consommer la richesse sans la produire. » Le bien-être a apparemment besoin d'être gagné, ce qui prouve que ce n'est pas un état naturel.

Les habitants du Meilleur des mondes, d'Aldous Huxley vivent une vie parfaitement heureuse avec l'aide du « soma », la drogue qui les maintient dociles mais contents. Dans son roman, Huxley laisse entendre qu'un être humain libre doit inévitablement être tourmenté et éprouver des émotions difficiles.

Mais le « soma » n'existe pas, donc le problème n'est pas que l'accès à une satisfaction fiable et constante par des moyens chimiques est illicite, mais plutôt que c'est impossible. Les produits chimiques modifient l'esprit (ce qui peut être une bonne chose parfois), mais comme le bonheur n'est pas lié à un modèle de cerveau fonctionnel particulier, nous ne pouvons pas le reproduire chimiquement.

Heureux et malheureux

Nos émotions sont mélangées, désordonnées, emmêlées et parfois contradictoires, comme tout le reste dans notre vie. La recherche a montré que les émotions et les affects positifs et négatifs peuvent coexister dans le cerveau relativement indépendamment les uns des autres. Ce modèle montre que l'hémisphère droit traite de préférence les émotions négatives, alors que les émotions positives sont traitées par le cerveau gauche.

Il ne faut donc pas oublier que nous ne sommes pas conçus pour être toujours heureux, mais pour survivre et nous reproduire. Il s'agit là de tâches difficiles, et nous sommes donc censés lutter, rechercher la satisfaction et la sécurité, combattre les menaces et éviter la douleur. Le modèle des émotions concurrentes offertes par la coexistence du plaisir et de la douleur correspond beaucoup mieux à notre réalité que le bonheur inatteignable que l'industrie du même nom tente de nous vendre.

En fait, prétendre qu'un degré quelconque de douleur est anormal ou pathologique ne fera que favoriser des sentiments d'inadéquation et de frustration.

Postuler que le bonheur n'existe pas peut sembler être un message totalement négatif, mais le bon côté, la consolation, c'est de savoir que l'insatisfaction n'est pas un échec personnel. Si vous êtes parfois malheureux, ce n'est pas une lacune qui exige une réparation urgente, comme le font les gourous du bonheur. Loin de là. Cette fluctuation est, en fait, ce qui fait de vous un être humain.

This article was originally published in English