Les « invisibles » du travail scientifique

La France est reconnue au niveau mondial pour l’excellence de ses chercheurs. Pourtant, des mouvements récents mettent en évidence la difficile valorisation de ce métier. Et si cette insuffisante valorisation de la science au sein de la société était due à une difficulté à la valoriser comme « travail » ?

La face cachée des découvertes scientifiques

Faire de la recherche est une activité complexe qui nécessite d’accomplir de nombreuses tâches imbriquées, parfois ingrates ou fastidieuses. Pour produire un résultat, le chercheur mène d’abord un travail de bibliographie et de veille constant et exhaustif. Puis il conduit des expérimentations, faites d’essais et d’erreurs. Expérimenter nécessite de l’ingéniosité, parfois du bricolage à « la paillasse » et l’entretien d’un matériel dont l’acquisition n’est pas toujours garantie par son laboratoire ou son organisme de recherche.

Ce travail aboutit à des publications. Elles sont le support de la diffusion des découvertes réalisées. Il faut donc les rédiger. Un article de 10 pages peut ainsi résumer un travail de plusieurs années. Ce document est ensuite soumis aux pairs, aux relecteurs des revues et journaux scientifiques qui le critiquent, demandent de le modifier ou parfois le rejettent. Il s’agit alors de reprendre la rédaction pour, un jour, espérer voir le résultat final publié. Par ailleurs, le travail de recherche peut parfois se concrétiser sous la forme de prototypes : il s’agit de la première étape vers des brevets ou une industrialisation. Tout cela n’est évidemment possible que si le programme peut être financé, ce qui nécessite souvent de nombreuses heures de recherche de fonds et subventions et de travail administratif.

Chacune de ces activités mobilise ainsi des acteurs différents – techniciens, ingénieurs, chercheurs, doctorants – et des compétences multiples. Il s’agit bien d’un travail, quotidien, parfois complexe dont chacune des tâches est indispensable pour pouvoir « produire une découverte scientifique ». Mais ce travail concret est souvent oublié, peu valorisé et surtout méconnu par la société.

En effet, le public ne connaît souvent du travail scientifique que les conséquences de la découverte, et au mieux le nom d’un scientifique l’ayant porté. Si tout le monde connaît Pasteur et Einstein, qui connaît Watson et Crick ou Coppens, Johanson et Taïeb ? Quid des techniciens de recherche, ces « petites mains » invisibles qui ont préparé voire réalisé les expérimentations ? Sans même évoquer la situation des femmes chercheures

Un technicien examine des particules d’uranium. IAEA Imagebank, CC BY

La recherche : une activité collective

La valorisation des grands noms de la recherche peut donner l’impression qu’il s’agit d’un travail solitaire. Or, il n’en est rien. Le chercheur appartient à une équipe de recherche ou à une communauté avec laquelle il partage des relations de travail. Le chercheur a un réseau qu’il entretient et dont il se nourrit. C’est avec son équipe qu’il développe ses recherches, avec ses pairs qu’il confronte ses idées, avec ses relecteurs des revues qu’il défend son travail.

De plus, le chercheur est ancré dans un contexte historique, géographique, politique, économique… Le chercheur n’est pas neutre et son travail se construit aussi en fonction d’idéologies et de contraintes organisationnelles.

L’ensemble de ces éléments structure le travail scientifique et produit, au final, les découvertes scientifiques. Cela a largement été étudié dans une variété de situations.

Reconnaître que la recherche est un travail

Concernant la reconnaissance de ce travail de recherche, nos travaux, menés dans un organisme public et un service de Recherche et Développement privé mettent en évidence un déficit de reconnaissance subi par les scientifiques. Et cela, indépendamment de leur statut, chercheur académique ou dans le privé. Ce manque de reconnaissance porte sur leur travail accompli au quotidien et non sur leur production scientifique qui, elle, est reconnue comme utile. C’est de « l’invisibilité » de toutes les tâches indispensables pour produire une découverte, un prototype, un produit, un article dont ils se plaignent.

Plus généralement, nous pensons que la société souffre d’un déficit de reconnaissance de la science en tant que travail : quotidien et concret, théorique comme pratique. Cela peut être mis en parallèle avec les métiers dits de « passion ». Combien d’années d’études, de semaines d’esquisses, d’heures de peinture pour un tableau d’Ingres ou de Monet ? Combien d’années de pratiques, d’heures de répétition pour incarner Giselle ou Odette ? De même, combien d’expérimentations ratées pour découvrir la structure de l’ADN ?

Reconnaître le travail scientifique dans sa globalité, sa complexité et sa collectivité, c’est reconnaître le chercheur comme travailleur. Cela permettrait d’amorcer un dialogue autour des conditions de sa reconnaissance dans les organisations. D’un point de vue sociétal, cela permettrait également de mieux faire comprendre les découvertes scientifiques, de mieux communiquer sur celles-ci et d’éduquer sur la méthode scientifique afin éviter les procès en argument d’autorité, en complotisme et les fake news. Enfin, reconnaître ce travail de recherche permettrait de le démystifier et de donner envie aux jeunes et surtout aux jeunes femmes de faire carrière dans la science. Et cela sans être obligé de se lancer dans de longues années d’études : les métiers dits de techniciens sont aussi indispensables à la découverte scientifique. Malheureusement, ils ne sont jamais mis en lumière.