Les nouvelles formes de solidarité chez les travailleurs indépendants

Coworking dans un espace du Impact Hub Global Network. Impact Hub Global Network / Flickr, CC BY-SA

Les nouveaux travailleurs indépendants ne bénéficient pas des protections propres au salariat et peuvent, de surcroît, souffrir d’isolement. Face à cette double insécurité, de nouvelles formes de solidarité émergent. On constate par exemple que des personnes se structurent en collectif d’indépendants, pratiquent le don contre don ou encore le coaching participatif. En rendant possible le développement professionnel des travailleurs indépendants, ces nouvelles formes de solidarités constituent une réponse à la précarisation de certaines nouvelles formes de travail.

Choisi ou contraint, le travail indépendant est précaire

En tant que forme socialement instituée du travail, le salariat repose sur le principe du contrat de subordination. Ce dernier permet de créer un espace-temps de travail collectif qu’il s’agit pour les managers de gérer au mieux.

Alors que l’on pouvait penser cette forme particulière du travail quasi-irréversible, voilà que reviennent sur le devant de la scène le travail à la tâche, ainsi que des formes d’organisation précapitalistes. Ce retour est rendu possible par les plateformes en ligne, telles Uber dans le secteur du transport, qui bouleversent les frontières établies entre le marché et l’entreprise.

En rendant le coût du travail indépendant compétitif par rapport au travail salarié, ces plateformes en ligne ont fait en sorte qu’une large part de l’activité économique, autrefois réalisée au sein des entreprises, est désormais le fait des travailleurs indépendants qui monnayent leurs tâches sur les marchés qu’elles organisent.

Mais alors que le droit du travail régit les relations de subordination, c’est le droit commercial qui régit les échanges économiques entre les travailleurs indépendants et les plateformes en ligne. Ce déplacement du droit du travail vers le droit commercial entraîne une transformation radicale de la protection des travailleurs. En effet, les plateformes n’ont pas à répondre aux mêmes obligations que celles des employeurs.

Dans de nombreux secteurs d’activité, tels le transport de personnes ou la livraison de repas, l’arrivée des plateformes en ligne se traduit par l’émergence d’une nouvelle classe de travailleurs contraints d’assurer à leur charge l’acquisition des moyens nécessaires à leur activité économique (automobile, vélo, etc.), ainsi que le risque qui pèse sur cette activité.

Par ailleurs, loin de pouvoir coopérer en vue de défendre leurs intérêts, les travailleurs indépendants sont de fait dans une situation de compétition les uns avec les autres.

Les situations de précarité souvent vécues par les indépendants laissent à croire que, dans une société où le chômage va croissant, le travail indépendant ne serait que chose contrainte. Cela n’est pas le cas. L’augmentation continue du nombre de travailleurs indépendants est en partie due à une évolution des aspirations d’une partie de la population active. Ce phénomène est particulièrement visible chez les plus jeunes. Le statut d’indépendant séduit d’ailleurs 45 % des 18-24 ans au motif que celui-ci permettrait une plus grande liberté dans le travail et une carrière plus épanouissante que le statut salarié.

En conséquence, cette volonté exprimée de voir se développer des modalités de travail et de collaborations alternatives au salariat nécessite de s’interroger sur les nouvelles formes de protection et de solidarité qu’il s’agit d’inventer et de diffuser.

Soirée afterwork, espace de coworking à Neuchatel en Suisse. Manuel Schmalstieg/Flickr, CC BY

Nouvelles formes de solidarité : collectifs d’indépendants, don contre don et coaching participatif

Les conditions et aspirations des indépendants étant grandement hétérogènes, ceux-ci imaginent et développent d’ores et déjà des solutions en fonction des spécificités liées à leur travail.

D’abord, à l’instar des mouvements sociaux et syndicaux plus classiques, ils peuvent jouer le jeu de l’action collective et se regrouper afin d’exercer un contre-pouvoir suffisamment fort pour entrer en négociation avec les donneurs d’ordres. La constitution de collectifs d’indépendants est généralement la voie empruntée en face des plateformes en ligne qui utilisent leur position d’intermédiaire entre les producteurs d’un service (les travailleurs) et les bénéficiaires du service (les clients) pour imposer leurs vues en termes de distribution de valeur. L’exemple canonique est celui du conflit entre les chauffeurs de VTC et l’entreprise Uber.

Malgré le fait que les chauffeurs soient en situation de concurrence les uns avec les autres, cette forme de solidarité collective vise à permettre à chacun d’améliorer ses conditions de travail et/ou ses revenus. La constitution de collectifs d’indépendants est ainsi une réponse à la liquéfaction des liens sociaux qui se manifeste dès lors que l’économie collaborative se trouve réduite à une pure et unique économie de plateformes où les relations entre individus sont exclusivement marchandes.

Ensuite, les indépendants peuvent développer des pratiques de don contre don qui permettent à chacun de développer son activité en profitant des compétences d’autrui. On observe en général une telle forme de solidarité chez les résidents d’espaces collaboratifs.

Les pratiques de don contre don sont multiples et s’expliquent avant tout par l’impossibilité financière des indépendants de faire appel à des prestataires pour réaliser les activités de support dont ils ont besoin, par exemple, mettre en place un site Internet, créer un logo, faire une affiche, etc. Dans ce cas de figure, les indépendants qui acceptent de prêter main-forte aux autres savent qu’ils pourront eux-mêmes faire appel à d’autres pour obtenir un service.

Enfin, les indépendants sont amenés à développer une forme d’entraide collective que l’on peut qualifier de coaching participatif. Au sein de groupes Meetup, de groupes Facebook ou encore de réseaux d’entrepreneurs, les indépendants se regroupent afin de progresser collectivement sur la définition d’un modèle d’affaire, d’une clientèle cible, d’une stratégie de communication sur les réseaux sociaux, etc. Le plus souvent, cette solidarité ne s’arrête pas au seul partage de connaissances, mais prend la forme d’un accompagnement dans le temps.

Cela est, par exemple, le cas des réseaux d’entrepreneurs sociaux féminins dont les membres apportent motivation, encouragement et entraide aux autres. Les échanges permettent aux participants de faire évoluer leur activité dans une dynamique de coopération avec les autres participants. Chacun joue le rôle de coach pour autrui et, tour à tour, profite des conseils et suggestions des autres. In fine, les échanges donnent parfois lieu à des partenariats entre les différents membres.

Les nouvelles pratiques de travail qui se développent aujourd’hui sont difficilement conciliables avec le modèle d’intégration professionnelle et de protection sociale construit en France – et d’autres pays – durant le XXe siècle. Les problèmes de protection qui accompagnent l’augmentation du nombre des indépendants ne concernent pas seulement cette classe de travailleurs : ils questionnent un modèle de société dans son ensemble et appellent à construire de nouveaux équilibres adaptés aux nouvelles trajectoires professionnelles.


Cet article est issu d’une table ronde intitulée « Nouvelles pratiques de travail, nouvelles formes de solidarité et organisée dans le cadre de la conférence annuelle de l’Association Internationale de Management Stratégique le 8 juin 2017. Ont participé à cette table ronde : Aurélien Acquier (ESCP Europe), Yoann Bazin (ISTEC), Julie Fabbri (emlyon business school) et Julie Tixier (Université Paris-Est). Cette table ronde a été organisée et animée par Anthony Hussenot (Université Paris-Dauphine), Emilie Lanciano (Université St-Etienne) et Jonathan Sambugaro (Université Lyon 2).