Les radicalisations au temps du Covid-19

Pendant une manifestation contre le confinement à Columbus, Ohio, le 18 avril 2020. Megan Jelinger/AFP

Si la vague d’actions djihadistes survenues au cours des dernières années et la crise mondiale provoquée par le Covid-19 relèvent de deux types de menaces fondamentalement différentes, l’une sanitaire, l’autre sécuritaire, force est de constater des similarités dans les réactions sociétales et politiques qu’elles ont cristallisées.

Sidération et repli national

L’élément le plus directement perceptible a été l’effet de sidération généré par ces deux phénomènes, qui présentent comme dénominateur commun d’être insaisissables, invisibles et bien évidemment mortifères. L’anxiété engendrée par l’usage d’une médecine de guerre dans des établissements hospitaliers saturés et la mobilisation massive des forces de sécurité à travers l’Opération Résilience rapproche encore un peu plus les deux phénomènes dans l’imaginaire des citoyens. Le parallèle est également conforté par la réaction présidentielle. À l’instar de François Hollande qui avait lancé sa « guerre contre le terrorisme » après la vague d’attentats de 2015, Emmanuel Macron n’a pas hésité à parler de « guerre » contre le coronavirus. Usant du terme à six reprises lors de son allocution du 16 mars, le chef de l’exécutif a, tout comme son prédécesseur, sonné la mobilisation patriotique et enjoint les Français à faire bloc contre l’ennemi.

Comme les violences terroristes, la pandémie que nous traversons n’a pas manqué de réveiller les instincts les plus primaires de l’être humain. Si les actions de l’État islamique avaient contribué à renforcer la stigmatisation des populations de confession musulmane un peu partout sur la planète, le coronavirus a jeté l’opprobre sur des diasporas chinoises présentées comme les propagatrices exclusives de cette calamité. Nombre d’agressions anti-chinoises ont été recensées en différentes zones du monde. Le président Trump n’a pas hésité à qualifier le Covid-19 de virus chinois. Péril islamiste et péril chinois ont d’une certaine manière réactivé les vieilles peurs de l’Orient profondément enfouies dans l’inconscient occidental, phobies réactualisées et popularisées de manière savante à travers la théorie hungtingtonienne du « choc des civilisations » qui faisait des espaces civilisationnels musulmans et chinois la source des futurs conflits internationaux.

Plus inquiétant, ces réflexes grégaires ont trouvé à se manifester dans les relations inter-étatiques, révélant un peu plus l’ampleur de la crise du multilatéralisme qui secoue les nations occidentales. Confrontés à une pénurie généralisée de matériel médical, certains pays n’ont pas hésité à se « confisquer » les précieux équipements. Les autorités tchèques auraient ainsi intercepté près de 680 000 masques envoyés par la Croix-Rouge chinoise aux professionnels italiens tandis que la France a, suite à un décret, réquisitionné des cargaisons de masques à destination de ses voisins italiens et espagnols. Les Français ont également vu leur échapper une commande de matériel médical achetée par des Américains sur le tarmac d’un aéroport chinois. Nul doute que cette philosophie du « chacun pour soi et le Covid-19 pour tous » laissera des marques dans une Europe aux principes de solidarité déjà bien moribonds.

Conspirationnisme et engagement radical

Sur ce terreau de la peur prospèrent les théories conspirationnistes et les rumeurs les plus improbables. De même que l’État islamique avait été assimilé à un artefact occidental (CIA, Mossad…), certaines théories circulant sur les réseaux sociaux ont interprété l’émergence du Covid-19 comme l’émanation d’un projet de guerre biologique ou bactériologique entre Américains et Chinois pour la future domination de l’économie mondiale. 23 % des « gilets jaunes » pensaient que l’attentat perpétré sur le marché de Noël de Strasbourg le 11 décembre 2018 était une manipulation gouvernementale destinée à affaiblir leur mouvement social tandis que trois Américains sur dix considèrent que le coronavirus a été fabriqué par des scientifiques chinois afin d’affaisser leur système économique.

Notons toutefois que les registres argumentatifs du complotisme diffèrent selon les territoires idéologiques. Les mouvances d’ultra-droite voient dans cette crise sanitaire une conspiration fomentée par les élites du « nouvel ordre mondial », le Zionist Occupation Governement (gouvernement d’occupation sioniste) ou les conséquences indirectes d’une immigration chinoise trop massive.

Aux États-Unis, certains groupuscules suprématistes ont diffusé des messages de haine dans plusieurs quartiers chinois et appelé à se servir du Covid-19 comme d’une arme biologique contre leurs ennemis (minorités ethniques, FBI). Le même procédé a été relayé outre-Manche où le British National Socialist Movement a conseillé à ses militants infectés par le Covid-19 d’aller visiter les synagogues et les mosquées de leur lieu de résidence.

Comme le démontrent de nombreuses études, les moments de crise ont des impacts cognitifs sur les populations. Ces dernières tendent à devenir plus perméables aux idées populistes et nationalistes. Les mouvements proches de ces idéologies souhaitent donc capitaliser au maximum sur cette période d’incertitude afin d’attirer et éventuellement recruter de nouveaux membres.

À l’opposé du spectre, les groupes d’ultra-gauche ne sont pas moins dynamiques. Le 1er avril 2020, cinq véhicules des services pénitentiaires d’Amiens ont été incendiés et un départ de feu d’un bâtiment a été constaté. Les activistes ont laissé un slogan anarchiste sur un mur. Au Havre, ville du premier ministre Édouard Philippe, un acte de sabotage a endommagé pas moins de 1,5 kilomètre de fibre optique. En Allemagne, l’institut Heinrich Hertz de Berlin a été incendié par un groupe d’ultra gauche nommé Vulkan Gruppe. L’institut

aurait été visé en raison de son projet de création d’une application destinée à tracer les porteurs du Covid-19. Plusieurs pays étrangers (Royaume-Uni, Irlande, Pays-Bas..) recensent le sabotage de dizaines d’antennes 5G faussement accusés de favoriser la propagation du virus.

Si les activistes d’ultra-droite ciblent principalement des symboles de la technocratie et les minorités ethniques, les nébuleuses d’ultra-gauche se mobilisent plus spécifiquement contre ce qu’elles considèrent comme une montée en puissance d’un État « Big Brother » désireux d’imposer de nouvelles contraintes néo-libérales ou de déployer des dispositifs liberticides afin de mieux contrôler la population.

Au-delà des orientations idéologiques, les effets sociétaux du Covid-19 semblent générer un terreau favorable pour des passages à l’action violente. Il n’est pas inutile de rappeler ici que les paradigmes théoriques les plus cités sur les processus de radicalisation postulent que le point de départ se situe toujours dans un événement déstabilisant ou inattendu (accident, décès, crises diverses…). Ce moment de crise va générer une ouverture cognitive chez l’individu qui va alors développer une plus grande réceptivité à de nouvelles idées et visions du monde afin de tenter de trouver des réponses à ses questionnements.

Les réponses radicales ou « clés en main » apparaissent alors comme des options particulièrement attractives dans le sens où elles fournissent aux individus un cadre analytique souvent simplifié de la réalité. L’identification d’une cible rendue responsable de tous les malaises de la société (Juifs, musulmans, Chinois, élites capitalistes, forces de l’ordre…) fournit un espace de sens et un réconfort psychologique à l’individu. L’effervescence sociale suscitée par la pandémie est donc susceptible d’être capitalisée par certains groupuscules afin de polariser les sociétés. Polarisation qui peut orienter les sociétés vers une réflexion plus profonde sur les futurs défis civilisationnels qui nous attendent ou alimenter des instincts de repli identitaire ou de satisfaction de pulsions de violence..

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