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Les revues académiques (et leurs classements) sont-elles utiles ? Débat entre Albert David et Michel Volle

Michel Volle et Albert David dans l'émission “Fenêtres Ouvertes sur la Gestion”

C’est finalement la question que posent les « rankings » qui se sont imposés ces quinze dernières années, alimentant le « business des classements » que l’on sait et avec un succès pour le moins mitigé au regard des nobles motifs officiellement affichés : et si tout cela finalement n’avait plus grand sens ?

Alors que les interrogations sont vives (cf l’interview d’Hamid Bouchkhi), voire très vives (cf l’interview d’Aurélien Rouquet), et que la tentation (de Venise) est parfois grande de jeter le bébé des revues académiques avec l’eau du bain de la hausse des frais de scolarité, il était temps de revenir sur la raison d’être d’une revue académique.

Et d’oser la question qui fâche qui n’est finalement que très indirectement instruite dans le débat qui suit : comment a-t-on pu se résigner à accepter l’idée de jouer le jeu d’un système pour lequel publier en français condamnerait nécessairement à la seconde division ? Le débat est en tous les cas ouvert ; espérons qu’il se poursuive… ; merci encore à Albert David et à Michel Volle d’en avoir accepté le principe.

Que l’on me permette maintenant de formuler un dream « à la Luther King » : et si la saison hivernale des rankings qui s’annonce donnait enfin lieu à autre chose que l’éternel apprentissage par exploitation/répétition des routines et des conformismes ? Un rêve dont le décès du Professeur James Gardner March rappelle toutefois les motifs pour lesquels il pourrait ne jamais devenir réalité : « En pointant que l’exploitation tend à s’imposer à l’exploration dans les pratiques, J. March désignait une propension qui marque aussi un corpus pourtant dédié – en théorie – à celle-ci. » (Martinet A.C., « James March, un refondateur de la pensée stratégique ? », Revue Française de Gestion, n° 139, 2002, p. 168).

Alors si le rêve paraît bien inaccessible, formulons au moins un souhait, à la façon d’Albert David répondant à Michel Volle durant ce débat : un peu moins de « D », un peu plus de « R », ce serait déjà pas si mal tant nous en avons aujourd’hui bigrement besoin. Albert David, à relire aussi, bien sûr, dans la Revue Française de Gestion quand il évoque les thèmes de « la décision, de la conception et de la recherche en gestion » en les référant à J.G. March.

Quant à Michel Volle, il est désormais connu que son ouvrage « prédations et prédateurs » est un « à lire absolument », appelé à faire référence pour les chercheurs qui persistent à préférer les tourments de l’apprentissage « par exploration » plutôt que le confort de « l’exploitation ».

Enfin, un conseil en cette semaine particulière pour les sciences de gestion, désormais privées de l’un de leur grand maître : que les jeunes (et moins jeunes) chercheurs relisent le dossier spécial RFG « March » 2002, consacré au si regretté Professeur March. Avec des contributions dont celles d’Alain Charles Martinet et d’Albert David, d’Eric Godelier, de Thierry Weil, de Philippe Bernoux, d’Olivier Favereau, d’Yves Schemeil qui sonnent aujourd’hui comme autant de vibrants hommages.

Ce dossier, « Autour de James March », fait référence depuis plus de 15 ans pour les chercheurs en gestion. Et c’est non sans une pointe de fierté que l’on se félicite que la Revue Française de Gestion ait ainsi su aimer l’immense Professeur March, vivant. Même si, aux yeux des « rankers », un tel dossier présentera toujours deux défauts impardonnables : avoir été publié dans une revue généraliste (plutôt que disciplinaire… centrée sur un core business) et n’être disponible qu’en français (plutôt que dans la langue du monde… des affaires).

L’exemple du Dr King invite pourtant à juger que c’est peut-être d’abord par insoumission aux règles du jeu fixées par les exploitant/e/s, qu’en bout de course les explorateurs/-trices finissent par devenir les nouvelles références historiques des générations futures.

Le débat entre Albert David et Michel Volle

Présentation d’Albert David et de Michel Volle

Professeur de management à l’Université Paris-Dauphine, Albert David dirige le master « Management de la Technologie et de l’Innovation ». Il enseigne le management de l’innovation, la théorie des organisations, le management et le comportement organisationnel, les méthodes et modèles de gestion et de décision. Il est chercheur à DRM M-Lab (Dauphine Recherches en Management) Il est directeur de la publication et co-rédacteur en chef de la revue Finance, Contrôle, Stratégie (FCS). Ses publications portent sur la décision et le changement, l’innovation en management et l’épistémologie de la recherche en sciences de gestion.

Ancien élève de l’École polytechnique (promotion 1960), Michel Volle est ingénieur, statisticien, économiste, consultant. Il débute sa carrière au ministère de l’Industrie, puis à l’Insee, avant de devenir conseiller technique au cabinet du ministre de la Fonction publique. À partir de 1989, il fonde plusieurs sociétés spécialisées dans la direction de projets en systèmes d’informations électroniques et devient consultant auprès de France Telecom et d’Air France. Il est auteur de plusieurs livres, dont : De l’Informatique (Economica, 2006), Prédation et prédateurs (Economica, 2008) et Iconomie (Economica, 2013). Vous pouvez le retrouver sur son blog.