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Des soldats armés regroupés
Des militaires participent à une revue des troupes à Grozny, la capitale de la République tchétchène, le 25 février 2022. Féroces guerriers, leur présence en Ukraine est une arme psychologique, mais elle pourrait se retourner contre Vladimir Poutine si la guerre s'éternise. (AP Photo/Musa Sadulayev)

Les Tchétchènes en Ukraine : l’arme psychologique de Poutine pourrait se retourner contre lui

Les Tchétchènes ont acquis une réputation de féroces guerriers, depuis les deux guerres qui les ont opposés à la Russie, la première de 1994 à 1996 et la seconde de 1999 à 2014.

Il s’agit du conflit le plus violent qu’aient connu l’Europe et l’ex-URSS depuis la Seconde Guerre mondiale.

Ces guerriers sont actuellement présents en Ukraine des deux côtés de la ligne de front. Les Tchétchènes réfugiés en Ukraine depuis les guerres qui ont ravagé leur pays soutiennent les forces armées de ce pays. Leur implication est presque passée inaperçue. En revanche, l’annonce en grande pompe le 25 février 2022 de l’envoi des troupes de Ramzan Kadyrov en Ukraine pour combattre aux côtés de l’armée russe a fait grand bruit dans les médias occidentaux.

Ramzan Kadyrov, président de la République de Tchétchénie depuis 2007, affirme par ailleurs être lui-même présent en Ukraine. Fidèle parmi les fidèles de Vladimir Poutine, il a ramené la Tchétchénie dans le giron de la Fédération de Russie en utilisant la terreur comme arme de gouvernement. Il est à la tête de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, surnommés les Kadyrovtsy. Aucune autre entité fédérée de la Fédération de Russie n’est dotée d’une telle force armée. Même si les Kadyrovtsy sont membres de la Garde nationale russe, ils restent sous le seul commandement du président et major-général Kadyrov. Comment interpréter leur participation à l’invasion russe en Ukraine ?

Professeure en science politique à l’Université Laval, mes recherches portent sur les guerres civiles, en particulier celles de Tchétchénie, le conflit au Sahel, et les violences politiques.

Des soldats sont assis sur une table, devant des immeubles éventrés
Les guerres russo-tchétchènes ont été d’une grande férocité. Sur cette photo d’archive prise en février 2000, des soldats russes se reposent sur la place Minutka, à Grozny, la capitale dévastée de la Tchétchénie. (AP Photo/Dmitry Belyakov, File)

Une arme psychologique

Nombre d’analystes estiment que la stratégie militaire déployée par la Russie n’a pas donné les résultats escomptés dans les deux premières semaines de la guerre. La résistance des Ukrainiens, couplée à des difficultés de ravitaillement, mais également à une mauvaise coordination des différents corps d’armée et à des problèmes de motivation chez les soldats conscrits comme professionnels, a considérablement ralenti l’avancée des troupes russes. Devant ces difficultés militaires et logistiques, la guerre psychologique devient un élément central de la stratégie russe.

L’annonce de l’entrée en guerre des troupes de Kadyrov et la propagande qui l’entoure participent de cet effort de déstabiliser l’ennemi. Ainsi, les Kadyrovtsy sont avant tout des spécialistes du maintien de l’ordre dans les villes conquises. Ils sont connus pour leur cruauté et les exactions dont ils se sont rendus coupables en Tchétchénie même, dans le Donbass en 2014 où ils sont intervenus, et en Syrie où certains des leurs sont toujours déployés. L’invocation du recours aux troupes tchétchènes sert donc à alimenter la peur au sein de la population ukrainienne. De la même façon, la rumeur voulant que les forces spéciales qui les composent aient pour mission de tuer le président ukrainien Volodymyr Zelensky vise à entretenir l’incertitude et à créer un certain effroi.

Leur rôle peut toutefois aller au-delà, puisque Moscou a envoyé un de ces bataillons dans le Donbass en 2014 pour mettre au pas les séparatistes pro-russes et les purger de leurs éléments les plus contestés. La présence des troupes tchétchènes montre donc que Moscou se prépare en Ukraine à une guérilla urbaine dans laquelle l’expérience des troupes de Kadyrov pourrait représenter un atout, non seulement pour venir à bout localement de la résistance ukrainienne, mais également pour discipliner les troupes russes et leurs affidés.

Un rebelle rentré dans le rang

D’autres dimensions plus politiques alimentent directement et indirectement la propagande russe et la guerre psychologique qu’elle sert.

Les interventions de Ranzam Kadyrov à la télévision tchétchène et sur les médias sociaux servent à rappeler ad nauseam sa loyauté envers Vladimir Poutine. Si ces gestes frôlent quelquefois la caricature, ils illustrent le soutien d’un sujet fédéré autrefois rebelle et aujourd’hui, rentré dans le rang après deux guerres d’une violence inouïe et l’instauration d’un régime autoritaire à la solde de Moscou.

Ramzan Kadyrov parle, avec des drapeaux en arrière-plan
Le président de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, s’adresse à des militaires, à Grozny, la capitale de la République, le 25 février 2022. Lui-même présent en Ukraine, il a déclaré que les militaires de sa république sont prêts à exécuter tout ordre de Vladimir Poutine. (AP Photo/Musa Sadulayev)

Certes, la personnalisation à outrance de la politique et du processus de décision au sein de la Fédération rend de facto toute voix dissonante inaudible, si toutefois il y en a. Le fait que Kadyrov incarne cette image de cohésion relève pourtant du paradoxe, tant la relation entre Moscou et la Tchétchénie reste marquée par une forme d’exceptionnalisme au sein de la Fédération.

Des fissures qui pourraient s’élargir

À un autre niveau, le soutien de Kadyrov rappelle que l’engagement des sujets fédérés derrière Vladimir Poutine dépasse les frontières ethniques et religieuses, qui se trouveraient effacées devant l’objectif affiché de s’opposer à un Occident honni, tout en combattant les autorités ukrainiennes qualifiées de « nazies ».

Toutefois, derrière cette façade de circonstances apparaissent déjà des fissures qu’il deviendra plus difficile de dissimuler si la guerre s’éternise. En effet, le Kremlin semble avoir demandé aux dirigeants des sujets fédérés de défendre le discours officiel qui fait de cette guerre une « opération militaire spéciale » ne ciblant que des objectifs militaires. Ce rôle de paravent pourrait devenir complexe à tenir pour la plupart d’entre eux alors que commencent à surgir dans la population des interrogations au sujet des pertes importantes que semble subir l’armée russe.

Or, si l’on fait référence à l’armée russe sans autres précisions, on tend à occulter son caractère multiethnique. Des experts estiment même que les Russes non-ethniques (c’est-à-dire citoyens russes, mais d’origines autres que russes) y sont majoritaires. Originaires d’entités fédérées moins bien nanties sur le plan socio-économique, ils pourraient représenter une proportion importante des décès. Un tel scénario ne pourrait pas être contrebalancé par les appels de Kadyrov à l’accélération de l’intervention en Ukraine. Ils deviendraient même contre-productifs pour Vladimir Poutine.

Le rôle des kadyrovtsy dans le conflit en Ukraine est loin d’être unidimensionnel. Au-delà de la terreur qu’ils inspirent, ils incarnent l’image d’un engagement total des sujets fédérés derrière le président de la Fédération, Vladimir Poutine. Ce tableau idyllique pourrait toutefois craqueler sous les effets d’une guerre plus longue et plus dure qu’anticipée. Le recours à ces troupes représente donc un pari risqué. Leur faible intégration dans la chaîne de commandement pourrait amoindrir les bénéfices associés à leur engagement aux côtés des unités régulières de l’armée russe. Ainsi, Kadyrov pourrait devenir au niveau politique un handicap tant son triomphalisme semble en décalage avec la réalité de cette guerre.

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