Les vins fins, une valeur refuge pour les investisseurs face au Covid-19 ?

La demande de vins fins est très sensible à l'évolution du revenu des investisseurs à la hausse comme à la baisse. Kelsey Knight / Unsplash

Beaucoup d’articles de presse ont vanté ces dernières semaines la stabilité des cours des vins fins. Alors que les actions et même l’or – valeur refuge par excellence – chutaient brutalement dès le début de la crise du Covid-19, l’indice Liv-ex des vins d’investissement ne cédait que de 2 à 3 %. L’expression safe haven (valeur refuge) a par conséquent été largement utilisée pour décrire ce marché.

Le marché des vins fins reste actuellement dominé pour moitié de grands crus bordelais et pour 20 % de vins de Bourgogne, les 30 % restants se composant des crus les plus prestigieux des autres régions viticoles du monde, notamment de Champagne et d’Italie.

Evolution du MSCI World et du Liv-ex Fine Wine Investables Index (tous deux en euros) entre début avril 2019 et début avril 2020 (base 100).

Face à l’ampleur de la crise actuelle, peut-on cependant imaginer que cette relative stabilité perdure ? Ne faut-il pas au contraire s’attendre à une sévère correction des cours des vins fins dans les semaines à venir ? Selon une étude récente (à paraître) de la European Association of Wine Economists (EuAWE), il y a deux façons de répondre à ces questions : l’une basée sur l’analyse des déterminants fondamentaux des prix des vins fins ; l’autre sur une comparaison avec les crises antérieures.

Une demande sensible à l’évolution des revenus

Une baisse du prix des vins fins pourrait provenir à la fois d’une hausse de l’offre et d’une baisse de la demande. Du côté de l’offre, si la production devrait rester stable, puisque la viticulture fait partie dans tous les pays producteurs des secteurs stratégiques dont l’activité ne s’est pas interrompue pendant le confinement, les mises sur le marché de vins fins pourraient s’accélérer.

En parallèle, les mises sur le marché de vins fins seraient alimentées par les ventes des stocks du secteur de l’hôtellerie-restauration, dont l’activité s’est arrêtée avec des perspectives de reprise très incertaines.

Nombre d’acteurs de ce secteur possèdent des caves très fournies. Vendre une partie de leurs stocks afin de générer la trésorerie nécessaire pour traverser cette crise s’avère une possibilité évidente. En cas de faillites d’établissements, c’est l’ensemble du stock qui serait vendu, alimentant ainsi l’offre sur le marché des vins fins.

Au-delà de ce secteur, tous les possesseurs de stocks de vins fins, particuliers comme investisseurs, pourraient procéder de même pour compenser d’éventuels effets négatifs de la crise sur leurs revenus.

La baisse du revenu mondial reste en effet la conséquence majeure de cette crise du Covid-19. Le choc négatif sur la demande aura, comme pour l’offre, une double origine. L’effondrement de la demande dans le secteur de l’hôtellerie-restauration, canal de distribution déterminant de ces vins, et une baisse généralisée de la demande liée à l’effet de richesse négatif.

Cet effet peut être quantifié via l’élasticité-revenu de la demande de vins fins. L’élasticité-revenu mesure l’effet d’une variation du revenu d’un consommateur sur sa demande pour un bien particulier, ici les vins fins. Plus cette élasticité est forte, et plus la variation du revenu a un impact fort (plus que proportionnel) sur la demande du bien en question.

Des vins fins 30 % moins chers ?

Les études économiques sont convergentes : cette élasticité est supérieure à l’unité pour les produits de luxe, dont le vin fait partie, et d’autant plus élevée que les vins sont prestigieux. De plus, les élasticités-revenu sont particulièrement élevées aux États-Unis et en Chine, à savoir sur les principaux marchés où les vins fins sont achetés.

Une estimation de la baisse de la demande et des prix peut alors être faite. Dans le rapport Perspectives de l’économie mondiale publié en avril, le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une baisse de 3 % du PIB mondial pour 2020 (-6,1 % dans les pays développés et – 1,0 % dans les pays émergents). En supposant une valeur moyenne de l’élasticité des revenus d’environ 3,5 % et une contraction de 3,0 % du PIB mondial, la baisse prévisionnelle de la demande de vins fins pour 2020 pourrait atteindre 10,5 %.

Quel en serait l’impact sur le prix ? Si l’on se réfère aux élasticités-prix révélées par ces mêmes études économiques, on peut retenir une fourchette de -0,2 à -0,5, soit en moyenne -0,35 pour les vins fins.

Combiné à une baisse de 10,5 % de la demande mondiale, cela entraînerait – toutes choses étant égales par ailleurs – une réduction du prix des vins fins de l’ordre de 30 % en moyenne. Ce chiffre ne tient toutefois pas compte de l’impact éventuel d’une augmentation de l’offre ou d’une baisse spécifique de la demande du secteur de l’hôtellerie-restauration. Deux effets, mentionnés plus haut, qui pourraient encore accentuer cette baisse des prix.

Que révèle l’analyse des crises précédentes ?

En termes sanitaires, le seul point de comparaison existant est la grippe espagnole de 1918. Au cours de cette période, les prix des vins fins corrigés de l’inflation ont chuté de plus de 25 %, mais ont rebondi de près de 30 % en 1921. Cependant, le contexte était très différent sur le plan économique comme géopolitique et le marché du vin était beaucoup moins mondialisé qu’aujourd’hui.

La crise financière mondiale de 2008 constitue une référence plus pertinente. Jusqu’à l’été 2008, même après la faillite de Lehman Brothers, les prix des vins fins sont restés solides avant de baisser jusqu’à 25 % pour certains vins.

Cependant, ces pertes limitées se sont produites dans un marché marqué par une quasi-absence de transactions. L’activité commerciale a repris à la fin du printemps 2009 après la sortie du nouveau millésime 2008 à Bordeaux, qui peut être considéré comme relativement réussi grâce à une qualité supérieure aux attentes et à des prix attractifs.

Le marché du vin a non seulement rapidement rebondi, mais est entré dans une tendance marquée à la hausse. Cela peut s’expliquer par la pression sur la demande due à l’arrivée de nouveaux clients d’Extrême-Orient et au développement des investissements dans le secteur du vin au nom de la diversification de portefeuille. Puis, le marché s’est emballé et une bulle sur les vins de Bordeaux s’est formée. Elle a finalement éclaté à mi-2011 et entraîné une correction de 4 ans. À quoi faut-il s’attendre dès lors pour les mois à venir ?

Evolution du MSCI World et du Liv-ex Fine Wine Investables Index (tous deux en euros) entre janvier 2008 (base 100) et janvier 2020.

La résilience actuelle des cours du vin pourrait être fallacieuse. La crise précédente nous enseigne que le prix des vins fins a réagi avec retard comparé aux actifs financiers traditionnels. L’analyse économique, quant à elle, indique que la correction pourrait être sévère. Le pire resterait à venir ?

Deux bémols à cette vision pessimiste. Le premier vient du comportement des acteurs de ce marché. Si le marché n’est pas vendeur, les prix pourraient se maintenir en étant gelés, en quelque sorte, par l’assèchement d’un marché devenu illiquide. En cas de retour à une croissance soutenue dès 2021 (selon les prévisions du FMI) et donc d’un retour des acheteurs, la baisse des prix serait maîtrisée et inférieure à celle annoncée plus haut.

Le second bémol réside dans la disparité des situations par vignobles. Bordeaux a des volumes importants à vendre. La pression baissière pourrait y être plus prononcée qu’ailleurs. Surtout avec l’organisation de la semaine des primeurs qui pourrait être reportée de début avril, comme traditionnellement, à cet été. Elle interviendrait au pire moment, celui où les acheteurs seront le moins enclin ou en mesure d’acheter, notamment pour un millésime qui n’est pas jugé exceptionnel. Cela précipiterait les prix à la baisse sur le marché primaire avec des répercussions rapides sur le marché secondaire.

De son côté, la Bourgogne a connu ces dernières années une hausse continue et forte de ses cours. Cette crise pourrait marquer le début d’une longue correction, comme pour Bordeaux à partir de 2011.

En Italie, les millésimes actuellement en vente sont 2015 et 2016. Tous deux sont considérés comme excellents, voire exceptionnels. Il est bien sûr plus facile de vendre de grands millésimes. De plus, les prix des vins italiens restent raisonnables par rapport à leurs homologues français et il existe toujours une demande latente, comme l’illustrent les listes d’attente d’un an de nouveaux acheteurs dans de nombreuses caves du Piémont. Par conséquent, les prix ne se rétracteront probablement que modérément pour les vins italiens.

Ces anticipations sont bien entendu très liées à la forme de la reprise. Elles dépendent aussi du « monde d’après ». Entre l’érosion de la mondialisation, le retour à des valeurs simples et le tropisme local croissant dans les achats qui sont annoncés, il n’est décidément pas évident de faire des prévisions.


Cette contribution s’appuie sur le Working paper de l’European Association of Wine Economists (EuAWE) intitulé « Covid-19 and Fine Wines : The Perfect Blend for a Severe Headache ? ».

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