L’Europe des 27 ne veut surtout pas imiter le Brexit

Manifestation célébrant le quinzième annversaire de l'entrée de la Pologne dans l'Union européenne, Varsovie, le 18 mai 2019. Janek Skarzynski/AFP

Le Brexit n’est pas une bonne nouvelle pour l’Union européenne : il représente une amputation, en termes de poids commercial, politique et stratégique. Il rend aussi plus difficile le discours normatif sur le modèle européen de régionalisme dans le monde. Au Brésil, en Inde ou en Afrique du Sud, le modèle apparaît comme une entreprise qui se délite. Par ailleurs, le Brexit acte la possibilité d’une véritable réversibilité politique, si bien que certains ont même parlé d’une désintégration de l’Union européenne.

L’Europe est-elle vraiment sur le point de craquer ? Syda Productions/Shutterstock

L’unité renouvelée des Européens

Malgré cela, du point de vue des gouvernements nationaux, il est remarquable que les 27 autres États membres aient présenté dans les négociations un « front uni » face aux divisions britanniques. Le rapport de force a été clairement en faveur de l’Union européenne, ce qui s’explique par plusieurs facteurs : conscience aiguë de la nécessité absolue de préserver l’intégrité du marché intérieur au cœur de l’existence politique de l’UE ; volonté unanime de ne pas accorder au Royaume-Uni un statut plus favorable à l’extérieur de l’UE qu’en sa qualité d’État membre, afin de ne pas renforcer la montée des partis europhobes ; poids économique et commercial de l’UE ; moindre dépendance commerciale de l’UE vis-à-vis du Royaume-Uni que l’inverse ; mandat à l’unanimité donné par les 27 États membres au négociateur en chef de l’UE, Michel Barnier.

Il est enfin remarquable que les « Européens » aient réussi à faire preuve d’unité alors que le Royaume-Uni avait tissé depuis des années des relations bilatérales privilégiées avec certains d’entre eux, comme le Danemark et la Suède en raison de leur position externe à la zone euro, ou la Pologne et la République tchèque en raison d’une aversion partagée pour une plus grande supranationalité des institutions européennes.

Le premier ministre britannique Boris Johnson, le président de la Commission européenne Jean‑Claude Juncker et le négociateur de l’UE pour le Brexit Michel Barnier, le 17 octobre 2019 à Bruxelles. Kenzo Tribouillard/AFP

Des opinions publiques échaudées par le Brexit

De leur côté, qui l’eût cru mais, après le Brexit, les opinions publiques sont devenues généralement plus favorables à l’appartenance de leur pays à l’Union européenne. Cette évolution est constatée y compris dans les États membres actuellement gouvernés par des forces politiques national-populistes et illibérales comme la Hongrie et la Pologne. Par ailleurs, on ne trouve dans aucun pays membre une majorité en faveur de la sortie de l’UE et il n’y a de remise en cause de l’appartenance à l’Union ni en Hongrie, ni en Pologne, ni même en Italie ou encore en France, même si cela n’exclut pas que de sévères critiques « eurosceptiques » s’expriment au sein de l’UE.

Depuis le référendum britannique, une grande incertitude a été ressentie en raison des crises politique et constitutionnelle que le Brexit a générées au sein même du Royaume-Uni. En outre, la crainte des conséquences économiques et financières de la sortie de l’UE conduit une majorité de l’opinion publique à s’opposer à la sortie de l’Union européenne ou de la zone euro. Enfin, bien que le contrôle plus strict de l’immigration (notamment centre-européenne) ait été une priorité absolue pour les forces politiques pro Brexit pendant la campagne référendaire de 2016, les enquêtes d’opinion suggèrent qu’une majorité des électeurs de l’UE considère que la régulation des flux migratoires nécessite des solutions au niveau européen plutôt que national.

Les eurosceptiques mettent de l’eau dans leur vin

En dernier lieu, si le discours néo-souverainiste de Nigel Farage, le leader du parti pour le Brexit, a pu être utilisé comme une ressource par les partis eurosceptiques des 27 (de nouveaux néologismes sont apparus dans les débats publics tels que « Frexit » en France, « Nexit » aux Pays-Bas et « Czexit » en République tchèque), la stratégie d’une sortie complète de l’UE ne fait désormais plus recette. Les partis eurosceptiques au sein des 27 ont abandonné la référence à la sortie dans un contexte marqué par les difficiles négociations entre l’UE et le Royaume-Uni.

Le virage à 180 degrés du programme du Rassemblement national illustre parfaitement cette évolution en France. Après son échec à l’élection présidentielle de 2017, Marine Le Pen ne défend plus la sortie de la France de l’Union européenne et de la zone euro, et recentre toutes ses critiques sur la question de l’immigration. De même, Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne, parti créé en 2013 en réponse à la crise de la zone euro, ne réclame plus que l’Allemagne abandonne l’euro et revienne au Deutschemark ; AfD concentre maintenant son discours et sa stratégie politiques sur les conséquences négatives de la crise des réfugiés après 2015 et de l’immigration en Allemagne. En Italie, le parti la Lega de Matteo Salvini n’a jamais utilisé l’argument de la sortie de l’UE malgré les vives critiques qu’il a exprimées vis-à-vis de l’Union lorsqu’il était au pouvoir à Rome avec le Mouvement 5 étoiles.

Les incertitudes résultant des négociations controversées sur les conditions du Brexit au Royaume-Uni (trois rejets du compromis négocié avec les 27 par le parlement national) et entre le Royaume-Uni et les 27 ont ainsi convaincu les partis eurosceptiques que quitter l’Union européenne était un exercice très délicat. Ces négociations ont également démontré que la préservation de l’intégrité du marché intérieur était dans l’intérêt de toutes les économies nationales des États membres. Au sein des 27, il n’y a aucun gouvernement – ni aucune majorité de citoyens – prêt à accepter les risques économiques de quitter le marché intérieur ou l’euro dans le contexte actuel.

De gauche à droite : Manuel Vescovi de la Lega Nord italienne, Jaak Madison, vice-président du Parti populaire conservateur d’Estonie (EKRE), Marine Le Pen, leader du Rassemblement national français, et Olli Kotro, membre du parti The Finn, candidat aux élections du Parlement européen, donnent une conférence de presse le 14 mai 2019 à Tallinn, en Estonie, suite à une réunion avec des représentants de partis nationalistes européens qui ont l’intention de former une faction commune au Parlement européen. Raigo Pajula/AFP

Le Brexit, un contre-modèle ?

Dès lors, il est peu probable que le retrait britannique serve de modèle et valide la désintégration de l’UE par un effet de dominos. À l’inverse, le Brexit a joué un rôle de contre-modèle et, paradoxalement, a renforcé la cohésion de l’UE. C’est la première fois en dix ans que les 27 ont été aussi unis, certains au nom des principes et d’autres simplement au nom des intérêts. Ce fut une grande leçon pour la diplomatie britannique qui pensait qu’elle allait pouvoir jouer sur les divisions internes des 27 pour pousser ses pions, un peu comme les Chinois le font pour empêcher une vraie politique unie à leur égard. En fait, il n’en fut rien, au grand dam parfois des négociateurs britanniques.

Il reste désormais à observer si les 27 feront preuve d’autant de cohésion dans la négociation d’un nouvel accord entre le Royaume-Uni et l’UE. Car, de ce point de vue, le Brexit est loin d’être achevé. En quelque sorte, la négociation sur le nouvel accord occupera toute l’année 2020 et peut-être davantage, car personne ne croit vraiment que tout pourra être réglé en un an contrairement à ce que clame le premier ministre Johnson. Mais ce dernier n’est pas à une volte-face près. Il a souvent montré qu’il était un homme politique parfaitement capable de revenir sur ses engagements.


Ce texte est basé sur une étude de Thierry Chopin et Christian Lequesne : « Disintegration Reversed : Brexit and the Cohesiveness of the EU 27 » à paraître en 2020 dans le _Journal of Contemporary European Studies.

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