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L’humiliation comme méthode diplomatique : le lourd héritage que Donald Trump laisse à Joe Biden

Une fresque murale à Gaza représente le visage de Donald Trump portant une trace de semelle.
Dans une rue de Gaza, le 28 janvier 2020. Mahmud Hams/AFP

Comment dresser le bilan de la politique étrangère de Donald Trump et faire l’état des lieux de la scène internationale qu’il lègue à Joe Biden ? Si les défis principaux sont d’ordre politique, économique et militaire, le nouveau président ne pourra pas ignorer les chamboulements symboliques et émotionnels provoqués par son prédécesseur.

L’humiliation est une variable de la vie internationale qui s’impose comme étant de plus en plus d’actualité et de moins en moins négligeable ; et dans cette catégorie, les relations internationales ont trouvé un champion.

La stratégie de l’humiliation de Trump : des politiques aux tweets

Contre-pied systématique de l’action menée par Barack Obama, isolationnisme, enchaînement de coups de tête imprévisibles… le fil conducteur de l’action extérieure de Donald Trump n’aura pas été clair. Néanmoins, une chose est sûre : il a excellé dans la pratique de l’humiliation.

Dès son arrivée à la Maison Blanche il a décrété un « Muslim Ban » interdisant l’entrée sur le territoire américain des citoyens de sept pays majoritairement musulmans : une décision excluante et discriminante. Puis, en mai 2018, il a annoncé le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien. Il humilie alors le premier ministre iranien, Hassan Rohani, et son ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, qui apparaissent auprès de leur population comme s’étant fait berner lorsqu’ils ont signé cet accord en 2015 avec Barack Obama. La population iranienne, elle, sera à nouveau soumise à de sévères sanctions, qui par essence rabaissent : dans l’idée même de punition, il y a une forme de hiérarchisation.

L’addition ne s’arrête pas là pour l’Iran : en janvier 2020, Donald Trump ordonne l’assassinat, en Irak, du général Ghassem Soleimani, le responsable des opérations extérieures du régime. C’est une violente humiliation pour Téhéran, et un coup porté à ses ambitions régionales.

En outre, la frappe a violé l’intégrité territoriale de l’Irak, et illustre donc aussi un certain mépris pour la souveraineté de Bagdad. Par ailleurs, en 2018, le déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem, ainsi reconnue par Washington comme la capitale d’Israël, est une décision qui, symboliquement, porte sévèrement atteinte à la dignité et l’identité palestiniennes. Une humiliation qui pourrait s’avérer dangereuse : rappelons que la deuxième Intifada, en 2000, avait été déclenchée par la visite d’Ariel Sharon sur l’Esplanade des mosquées, un symbole perçu comme l’humiliation de trop. De plus en janvier 2020, Donald Trump annonce le « plan du siècle », qui propose un archipel palestinien relié par des tunnels et qui, ne serait-ce que dans la manière dont il a été négocié (sans les Palestiniens), apparaît excluant et humiliant.

Que cela relève d’une stratégie réfléchie ou d’une manifestation de sa personnalité, une chose est sûre : Donald Trump a régulièrement brandi l’humiliation face à ses adversaires. Ce qui est plus étonnant, c’est qu’il en a fait de même avec certains de ses alliés, notamment au Moyen-Orient et en Europe. En octobre 2019, il a abandonné ses alliés stratégiques kurdes en Syrie. Une décision aux conséquences humanitaires désastreuses mais qui a aussi symboliquement contribué à rabaisser et nier le peuple kurde tout en méprisant l’effort essentiel des forces kurdes dans la lutte contre Daech.

En 2017, il a refusé de serrer la main d’Angela Merkel lors de sa première entrevue avec elle. En 2018, alors qu’il était reçu par Theresa May, il a déclaré que Boris Johnson (rival de la première ministre au sein du parti conservateur) « ferait un excellent premier ministre ». Il s’en est également pris à Emmanuel Macron et à la France en twittant, entre autres, à propos des Français : « Ils avaient commencé à apprendre l’allemand à Paris avant que les États-Unis n’arrivent. […] ».

Le départ de Trump suffira-t-il à effacer les conséquences de son comportement ?

On aurait tort de ne voir dans toutes ces humiliations infligées par le président américain à d’autres acteurs internationaux que des épisodes anecdotiques qui seront vite oubliés une fois qu’il aura quitté la Maison Blanche.

Historiquement, l’humiliation a souvent eu des effets majeurs. Pour bon nombre de spécialistes, l’humiliation imposée aux Allemands par le traité de Versailles (1919) a été pour beaucoup dans la montée, au cours des années suivantes, du parti nazi et donc, in fine, dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Quelques décennies plus tard, les humiliations imposées dans les années 1990 ont vraisemblablement orienté les relations entre la Russie et le monde occidental. Lors du démantèlement de l’URSS, l’OTAN s’est non seulement maintenue malgré la dissolution du pacte de Varsovie, mais a aussi profité de la faiblesse de la Russie pour s’étendre à la plupart des anciens pays du bloc de l’Est : une humiliation qui alimente aujourd’hui un fort nationalisme et la volonté de Poutine d’opérer un retour stratégique.

Il serait donc naïf de croire que les humiliations imposées par Donald Trump ont pu être sans conséquence. La riposte iranienne à l’assassinat de Ghassem Soleimani (une frappe sur des bases américaines en Irak) est une conséquence immédiate ; elle n’a pas fait de victimes et avait pour fonction principale de sauver l’honneur. Reste à savoir si ces conséquences persisteront dans le temps.

Le président entrant prévoit de mettre fin au « Muslim Ban », de restaurer les alliances abîmées et de réintégrer l’accord sur le nucléaire iranien. Mais suffit-il de cesser d’humilier pour que l’humiliation cesse ? Les souvenirs des humiliations passées sont tenaces. On le constate régulièrement en étudiant l’action de Recep Tayyip Erdogan, qui semble être guidé par la volonté́ d’effacer l’humiliation subie lors du démantèlement de l’Empire ottoman, qui date pourtant de 1918.

Joe Biden prévoit de réinvestir le multilatéralisme. Cependant, le rejet, en août 2020, de la résolution américaine au Conseil de Sécurité qui proposait de prolonger l’embargo sur l’Iran ne serait-il pas un début de revers de la médaille des humiliations qu’a multipliées Donald Trump ? Le président sortant a-t-il mis les États-Unis sur le banc de touche du jeu multilatéral ? A priori, les Européens sont aux vestiaires et ce sont les Russes, les Chinois et les Turcs qui semblent profiter de cette situation.

Les défis de Joe Biden

Le souvenir ou le traumatisme des humiliations auront un impact sur le long terme. Par exemple, certains dirigeants palestiniens, qui ont vu leur dignité piétinée, remettent désormais en cause le principe d’une « solution à deux États », pourtant presque incontesté depuis les Accords d’Oslo (1993). Or, Joe Biden n’a probablement pas les outils pour guérir l’humiliation des Palestiniens. Un retour en arrière sur la décision de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem serait trop coûteux d’un point de vue politique intérieure.

Joe Biden souhaite reprendre les négociations avec l’Iran : mais les responsables de Téhéran accepteront-ils de s’asseoir à la table des négociations avec l’humiliant ? Hassan Rohani a demandé des compensations pour les dommages causés par Trump. Si les Américains rejettent cette demande, le président iranien ne pourra pas négocier avec eux sans que cela apparaisse comme une soumission supplémentaire qu’il ne peut pas se permettre. Or Biden, de son côté, ne pourra pas aisément concéder quoi que ce soit aux Iraniens. Une impasse à laquelle le président démocrate devra faire face ; en attendant, Téhéran se rapproche de Moscou et de Pékin.

Le Guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei a déclaré que l’élection américaine n’aurait « pas d’effet » sur la politique de Téhéran à l’égard des États-Unis. Peu importe le locataire de la Maison Blanche, le mal est fait, et la République islamique n’oublie pas. De plus, la politique intérieure en Iran est en train d’évoluer en la défaveur de Washington. Si l’on en juge par la terrible défaite des modérés aux élections législatives de 2020, Rohani, humilié et affaibli aux yeux de sa population qui subit le poids des sanctions, sera très probablement remplacé par un conservateur à l’issue de la présidentielle de juin 2021.

Enfin, Joe Biden aura d’autant plus de mal à balayer les humiliations commises par son prédécesseur qu’elles sont instrumentalisées politiquement. L’Ayatollah Khamenei n’a de cesse de répéter qu’il avait prévenu qu’il ne fallait pas faire confiance au « Grand Satan » américain et que « le gouvernement islamique redonnera sa dignité au peuple ». Les humiliations imposées par Trump ont renforcé l’anti-américanisme et donné de la légitimité au régime des mollahs. En Palestine, elles ont offert un argument politique au Hamas qui joue sur la rhétorique de la résistance. D’ailleurs, l’annonce du « plan du siècle » a donné suite à un rapprochement du Hamas et du Fatah, divisés depuis 2006.

Joe Biden débarque donc sur une scène internationale complexe et bouleversée. Au vu des déchirements de son propre pays, il ne pourra pas en faire sa priorité. Mais il ne pourra pas non plus ignorer les conséquences au potentiel explosif des humiliations dispensées par Donald Trump. Reste à espérer qu’aucune étincelle n’embrase la situation.

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