Libérons les espaces publics ! À propos de l’aménagement des rues et places parisiennes

La Place de l'Opéra vers 1900. Vue stéréoscopique. Photographic Heritage, CC BY

La mairie de Paris vient d’annoncer les projets d’aménagement de sept grandes places parisiennes dont la place de la Bastille et la place Gambetta. C’est l’occasion de se demander s’il n’y aurait pas, par hasard, un excès de mobilier urbain dans nos villes, excès symptomatique d’un acharnement des autorités à tout planifier, à tout contrôler ?

Place de l’Hôtel de Ville à Paris 1900. Photographic Heritage/Flickr, CC BY

Sur les photographies du début du XXe siècle, on voit des rues et des places de villes et de villages libres de tout aménagement urbain. Ni plots en ciment, ni poteaux de fer pour border les trottoirs, ni bandes de peinture pour délimiter les parcours, ni panneaux d’interdiction de ceci ou de cela dans tous les sens. Ces agoras anciennes étaient laissées à la libre improvisation de ceux qui en avaient l’usage, tantôt voie de passage, tantôt lieu de commerce, de conversation, espace de foire ou de marché, de manifestation, de fête, de bal, de parade militaire, de cirque. Bien sûr, il y avait déjà des embouteillages et des conflits d’usage, mais l’on s’arrangeait dans une joyeuse anarchie faite d’improvisations, de palabres et parfois de rappel à l’ordre de l’agent de police local.

Trottoirs hérissés de ferraille. Oh Paris/Flickr, CC BY

Prenez des photos des mêmes espaces urbains aujourd’hui et dénombrez l’incroyable arsenal des dispositifs techniques mis en place par les autorités publiques pour canaliser les circulations et contraindre les usages. Trottoirs hérissés de palissades en ferraille, couloirs pour vélos, couloirs pour bus, couloirs pour tramways, emplacement stationnement pour vélos, pour motos, pour Autolibs, pour Vélibs, pour handicapés, pour livraisons. Passages piétons protégés, stationnements interdits, bacs à plante vertes placés juste pour empêcher de passer, sens interdits, feux rouges pour voiture, feux rouges pour bus, feux rouges pour vélos, parcmètres disposés juste comme il faut pour empêcher les poussettes de passer sur le trottoir…

couloirs. Ben Welle/Flickr, CC BY

Tout se passe comme si les autorités avaient réagi aux abus en réglementant toujours plus. Chaque maire a jugé bon de décréter comment l’espace public devait être employé. Ensuite, des marchands d’équipements urbains ont fait fortune en garantissant par des dispositifs techniques imparables le respect des règlements que les humains rechignaient à respecter, assez souvent pour de bonnes raisons.

Sous prétexte d’éviter l’anarchie des embouteillages et les inévitables foires d’empoigne qu’elle a toujours provoquées, la ville française est devenue un espace où les humains ne peuvent plus exercer leur faculté d’adaptation et d’improvisation. L’absurdité est d’autant plus grande que l’on se trouve dans une ville ancienne aux espaces de circulation étroits, qu’il aurait fallu maintenir polyvalents.

Prenons quelques exemples de cette absurdité. Depuis les dernières rénovations, dans la Rue Jean-Jaurès à Paris XIXe, les voitures circulent sur une seule voie sans aucune possibilité de stationnement ni de dépassement. Il suffit du passage d’un camion poubelle ou de l’arrêt d’une camionnette en livraison pour bloquer toute la circulation. Un riverain ne peut plus s’arrêter devant son immeuble pour déménager, accompagner une personne âgée ou une mère de famille avec poussette et enfants. Autrefois, dans ces cas-là, on montait sur les trottoirs. C’était la moins mauvaise solution pour ne pas gêner. Elle est devenue techniquement impossible.

Porte de Pantin, porte de la Villette, porte de Bagnolet, depuis le nouvel aménagement du tramway, l’embouteillage est permanent, l’exaspération des automobilistes évidente, l’agressivité perceptible. Pourtant, il faut bien entrer et sortir de Paris.

Rue Riquet, à Paris XIXe, un commissariat de police s’est réservé pour son usage exclusif plus de vingt places de stationnement, sans compter les stationnements en double file qu’il s’autorise impunément. Il ne fait pas de doute que cet accaparement administratif de l’espace public est utile aux fonctionnaires de police, mais pourquoi leur travail serait-il plus important que celui du livreur de la supérette ou de l’artisan plombier qui ne sait où se mettre pour faire ses réparations et qui ramassent des contraventions à longueur de journées ?

Devant le château de Vincennes, de très vastes esplanades étaient autrefois librement utilisées par les Parisiens qui se garaient là pour aller au bois. Aujourd’hui, le tout est encerclé de chaînes, et la promenade au bois se transforme en errance à la recherche d’une éventuelle place de stationnement. L’interdiction de stationner contribue à la pollution du bois et de ses promeneurs. Où est la logique de cette folie réglementaire ? Sans doute s’agissait-il d’empêcher les rassemblements nocturnes de motards qui avaient là leurs habitudes ?

couloirs de bus. Laurel Paget-Seekins/Flickr, CC BY-NC-SA

Dans Paris, on voit partout des couloirs d’autobus vides et à côté de longues files de voitures immobiles et polluantes. Mais il y a pire : rien n’est plus dangereux que de circuler en vélo dans ces fameux couloirs, parce que les bus parisiens actuels sont trop larges, en tous cas bien plus larges que les bus d’autrefois. Ils n’ont pas été conçus pour les rues parisiennes et menacent constamment de jeter les malheureux cyclistes sur les trottoirs. Forts de leur priorité administrativement décrétée, ils font peur aux cyclistes chaque fois qu’ils démarrent et contribueront sans doute encore longtemps à limiter l’usage du vélo dans Paris. S’il n’y avait pas ces bandes en béton infranchissables au milieu de la chaussée, circuler en vélo dans Paris serait un peu moins dangereux car les bus et les taxis pourraient s’écarter pour doubler un vélo.

Dans de nombreuses villes de France, la mise en place de mobiliers urbains pour prédéfinir les usages de l’espace public a aujourd’hui atteint son degré ultime et insupportable. Il est temps d’inverser le mouvement, de mettre à la casse les instruments de cloisonnement, de confinement et de canalisation des foules qui ne sont pas indispensables. Il faut faire à nouveau confiance aux citoyens pour que ceux-ci, en retour, aient confiance dans la puissance publique. Il faut laisser les gens trouver par eux-mêmes le meilleur usage possible d’espaces polyvalents, rendus à la multiplicité des utilisations qu’on en peut faire.

Plots sous la pluie. Fanch/Flickr, CC BY

Bien sûr, il faudra quelquefois palabrer, il faudra parfois l’intervention d’un officier de paix pour mettre tout le monde d’accord ou pour chasser les gêneurs. Cette intervention humaine que l’on espère débonnaire sera mille fois préférable à l’hypocrite contrainte de dispositifs techniques face auxquels nous n’avons plus notre mot à dire et qui rendent l’usage de la ville particulièrement idiot.

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