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L’immense colère de la société iranienne

Manifestation à Téhéran contre la hausse du prix de l'essence, le 16 novembre 2019. AFP

La multiplication par trois du prix de l’essence décidée par le gouvernement iranien le 15 novembre dernier a mis le feu aux poudres. Plusieurs jours durant, des émeutes sanglantes se sont déroulées dans une centaine de grandes et moyennes villes du pays. Le bilan est lourd : plus de 200 morts, de très nombreux blessés par balle et des milliers d’arrestations. Des dizaines de pompes à essence, des banques, des supermarchés, des sièges de municipalités, des voitures des forces de l’ordre ou encore des écoles théologiques ont été détruites ou brûlées. Le pouvoir a réussi, une nouvelle fois, à réprimer dans le sang les protestations populaires, mais compte tenu de l’ampleur de la crise écononomique, du chômage des jeunes et de la pauvreté, les contestations risquent de reprendre. De toute évidence, les autorités n’avaient pas compris que le seuil de tolérance aux privations de la population n’était plus aussi élevé que par le passé.

La décision d’augmenter le prix de l’essence a été prise en accord avec le Guide suprême Ali Khamenei âgé de 80 ans et deux de ses alliés conservateurs, les chefs des pouvoirs judiciaire, Ebrahim Raisi, et législatif, Ali Larijani, mais ni le Parlement ni la population n’avaient été informés. Cet épisode illustre clairement la monopolisation du pouvoir par un cercle restreint. Les populations démunies – notamment les jeunes chômeurs et les travailleurs pauvres dépourvus d’espoir – se sont trouvées, une nouvelle fois après les émeutes de janvier 2018, sur le devant de la scène pour protester contre les injustices sociales et les privations économiques imposées par les autorités.

17 novembre 2019 : dans la ville d’Ispahan, des passants contemplent un bus incendié lors des émeutes. AFP

Une situation économique plus que précaire

Dernièrement, la situation économique du pays n’a cessé de se dégrader, notamment depuis le retrait unilatéral de Donald Trump, en 2018, de l’accord sur le nucléaire (JCPOA) que l’Iran avait conclu en juillet 2015 avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU plus l’Allemagne. Ce retrait a rapidement été suivi du rétablissement des sanctions américaines visant les exportations des hydrocarbures iraniens et les investissements étrangers en Iran, car les sanctions américaines ont un impact extra-territorial. Aujourd’hui, l’Iran ne vend plus que 300 000 barils de pétrole par jour contre 2 300 000 de barils en 2018. Le régime islamique n’a donc plus les moyens d’acheter la paix sociale à l’intérieur tout en finançant les groupes armés qu’il soutient à l’étranger (le Hezbollah libanais, le Jihad islamique palestinien ou les milices irakiennes de Hachd al-Chaabi). Le Guide et les Gardiens de la révolution, qui déterminent la politique régionale du pays, semblent avoir décidé que les réserves de devises dont dispose l’Iran devraient êtres consacrées en priorité au financement de ces groupes étrangers, au détriment de la population iranienne.

Les slogans « Ni Gaza, ni Liban, je donne ma vie pour l’Iran » scandés pendant les émeutes dénoncent notamment le coût financier élevé des interventions de la République islamique dans les conflits régionaux. Les manifestations de colère sont également provoquées par la cherté de la vie, une inflation galopante que le Centre iranien des statistiques évalue à près de 50 %, la dévalorisation de 400 % depuis 2018 de la monnaie nationale, la mauvaise gestion de l’économie, la corruption des cercles du pouvoir ou encore le fossé qui ne cesse de se creuser entre une minorité qui s’est enrichie grâce à la manne pétrolière et la majorité de la population qui a du mal à joindre les deux bouts.

Ces révoltes spontanées – auxquelles les jeunes femmes ont participé en nombre – illustrent la force des demandes des classes populaires et moyennes, de plus en plus laïcisées : la limitation du pouvoir économique, financier et politique des structures monopolistiques (liées au Guide, aux institutions religieuses, aux fondations ou aux Gardiens de la révolution) ; une répartition plus juste de la richesse nationale gaspillée par les cercles du pouvoir ; la transparence ; la protection de l’environnement ; le respect des libertés individuelles et collectives ; et la séparation de la religion et de l’État.

Les manifestations contre le pouvoir sont récurrentes en Iran, notamment depuis le Mouvement vert de 2009 contre les fraudes électorales massives puis les émeutes de décembre 2017–janvier 2018. Cependant, on constate aujourd’hui, pour la première fois, une concomitance entre d’une part les manifestations populaires au Liban et en Irak qui protestent en particulier contre l’ingérence iranienne et d’autre part les manifestations des jeunes Iraniens contre le pouvoir à l’intérieur.

Tentant d’extérioriser les conflits sociaux, les tenants du régime islamique, au premier rang desquels le Guide, qui souffre d’une profonde crise de légitimité, ont d’ailleurs accusé les manifestants d’être commandités par les États-Unis, l’Arabie saoudite ou encore Israël.

Des manifestants pro-régime brûlent un drapeau américain, le 20 novembre 2019, à Ardabil (nord-ouest de l’Iran). AFP

La jeunesse et le pouvoir : une scission inexorable

Confrontée au verrouillage du système politique – qui se manifeste en particulier par le biais du filtrage des candidat·e·s à toutes les élections par un Conseil de surveillance de la Constitution nommé par le Guide – et de plus en plus coupée de la gérontocratie au pouvoir (rappelons que l’âge moyen des Iraniens est de 30 ans alors que l’âge moyen des dirigeants est de 78 ans), la société civile, pourtant dépourvue d’organisation, de partis politiques ou de syndicats indépendants, s’engage de plus en plus dans l’action sociale et politique à travers des réseaux sociaux aussi bien traditionnels que modernes. Le cyberactivisme est devenu la forme dominante d’expression du fait de la répression qui frappe les activités contestataires de la société civile.

En décembre 2017, l’Iran, dont la population s’élève à 82 millions de personnes dont 75 % habitent en milieu urbain, comptait 56 700 000 usagers d’Internet, un taux de pénétration de presque 70 % ; et 40 millions d’Iraniens possédaient un compte Facebook, un taux de pénétration de presque 50 %. Instagram a atteint 24 millions d » usagers actifs en Iran en janvier 2018, ce pays se plaçant au septième rang mondial. Depuis, ces chiffres ont encore augmenté. L’interruption volontaire d’Internet par les autorités pendant les journées d’émeutes visait bien sûr à bloquer la diffusion des images vers l’extérieur du pays mais, aussi, à empêcher les réseaux sociaux de jouer leur rôle.

Un homme montre son portable connecté au réseau wifi mais ne disposant pas d’un accès à Internet dans un immeuble de bureaux de Téhéran, le 17 novembre 2019. Atta Kenare/AFP

Malgré la violence de la répression, la contestation des jeunes issus des classes populaires et moyennes est susceptible, à terme, de rendre la société plus autonome et d’affaiblir un système politique autocratique dont la domination via la cooptation et le clientélisme est aujourd’hui en panne et rejetée par la population.

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