Listes citoyennes « municipalistes » : une réelle alternative politique ?

Un membre de la liste électorale «S'engager ensemble pour Saillans» le 23 février 2020. Philippe Desmazes/AFP

Pour les élections municipales en mars 2020, 384 listes rejoignent un mouvement de « révolution citoyenne » en se déclarant participatives, selon le site de l’association Action commune, qui les recense. « Nous sommes » à Montpellier, « Archipel citoyen » à Toulouse, ou encore « Un Havre citoyen » au Havre, les propositions sont variées.

Un terme revient régulièrement pour qualifier ces formations et reste présent dans la bouche de nombre de candidats et militants de ces listes : celui de municipalisme.

Le municipalisme repose sur l’émancipation et l’autonomie des populations vis-à-vis des institutions héritées de l’État. Celles-ci ont historiquement façonné, souvent par la coercition, l’ordre social et son organisation politique, des dispositifs électoralistes aux outils de gestion technico-administrative.

Mais, n’y a-t-il pas dès lors une contradiction première à vouloir gagner des élections municipales au nom de ce mouvement, alors que, selon la pensée libertaire, le municipalisme requiert de s’affranchir des institutions ? Qu’en est-il de l’autonomie que le concept défend prioritairement ?

Les faux-semblants de la commune de Saillans

C’est à Saillans, petite commune de 1 300 habitant·e·s située dans la Drôme, que l’on a trouvé l’un des exemples les plus emblématiques du municipalisme.

En 2010, un collectif d’habitants s’est mobilisé avec succès contre un projet de supérette. À partir de là a émergé le désir d’investir les institutions pour décider autrement du devenir du village. Avec comme slogan « Pas de programme, pas de candidats, la liste c’est vous ! », ce collectif a remporté les élections municipales de 2014.

Vincent Beillard, maire de Saillans, pose avec des élus le 8 août 2015. Sa liste « citoyenne » a remporté les élections municipales de 2014, faisant de Saillans un emblème de la « démocratie participative ». Philippe Desmazes/AFP

Cette victoire a incarné « un coup d’État citoyen », avec pour principe que lors des réunions publiques, l’usager·ère deviendrait « expert·e ».

Toutefois, les réunions et débats publics ont peu à peu peiné à mobiliser, et plusieurs habitant·e·s initialement investi·e·s ont assez tôt témoigné de leur déception, exprimée notamment dans un article de Gaspard d’Allens et Lucille Leclaire.

Refaire communauté ?

En fait, celles et ceux qui se sont impliqué·e·s étaient très majoritairement des néo-ruraux, comme le souligne le même reportage : « Avec cette liste, où l’on compte la moitié de néo, il y a eu comme un changement de pouvoir, mal accepté par les vieilles familles ». La participation ne dépasse donc pas le cercle initialement impliqué. Au premier tour des municipales de 2020, la liste participative a été battue de peu.

Et pourtant, l’expérience de Saillans fait des émules. Face à la perte de confiance dans les élu·e·s et au constat d’impuissance des mouvements sociaux, s’engager dans la vie locale en réinvestissant les institutions serait devenu la solution.

Mais ces listes qui s’approprient ou revendiquent une conception municipaliste dans leurs discours « tordent » l’acception initiale du terme.

Le municipalisme libertaire

Le municipalisme, dans sa veine majoritaire, est en effet libertaire, et offre un chemin spécifique pour faire politique.

Dès les années 1970, le militant et essayiste américain Murray Bookchin théorise le concept et propose un ensemble de pratiques politiques visant à s’émanciper de l’État-nation par l’autogouvernement des populations, pour un futur écologique des sociétés.

Il préconise de mettre en place des assemblées populaires afin de rendre libres les personnes, puis d’emprunter la voie des urnes pour les légitimer (et bénéficier dans le même mouvement de la médiatisation). L’idée est d’acquérir un pouvoir collectif de décision et de gestion des affaires publiques grâce aux élections.

Mais il ne s’agit en aucun cas de faire allégeance à la décentralisation, donc de se soumettre aux dispositifs réglementaires de l’action territoriale, ou encore de ne dépendre que des seules dotations de l’État. L’objectif est une opposition très directe aux institutions centrales et à leur contrôle local.

L’idée est d’autonomiser les communes, puis de créer une confédération municipaliste. Celle-ci aura dès lors pour ambition de dépasser le maillage administratif et sa géographie officielle pour définir d’autres périmètres et modalités d’intervention, dans le but à la fois d’une émancipation collective et d’une soutenabilité écologique.

Les limites de la « démocratie participative »

L’équipe constituée à Saillans a de fait été contrainte de se soumettre aux politiques d’État et au droit intercommunal, particulièrement déterminant dans les domaines de la planification locale.

Pourtant, à Saillans, des outils et méthodes participatives ont bien été mis en place. Ils ont ouvert une manière alternative de gouverner la municipalité. Mais, dans le projet de Bookchin, il y a aussi la volonté de (re)politiser les personnes.

La majorité de la population du village ne s’est sentie ni impliquée ni écoutée. Un conseil municipal, même s’il est composé de citoyen·ne·s, demeure d’ailleurs un lieu sélectif qui organise la vie de la municipalité selon des dispositifs dont les hiérarchies tacites maintiennent toujours les possibilités de régulation par d’autres intérêts, notamment ceux de l’échelle supra-communale, voire étatique.

Sur le chemin du municipalisme, l’éducation populaire représente un levier fondamental. Le mouvement Utopia et le think tank Commonspolis ont ainsi participé à la création d’un MOOC baptisé « La commune est à nous ». Ce document est pensé pour accompagner les listes citoyennes dans leur organisation et plus encore pour former à l’exercice du pouvoir municipal.

Mais, il s’agit là encore d’une contradiction très nette avec la conception initiale du municipalisme, qui porte l’idée d’une éducation populaire émanant avant tout des populations locales elles-mêmes. Par les bonnes pratiques extérieures ainsi vantées, ce MOOC s’impose en fait aux citoyen·ne·s, uniformise les géographies politiques, et in fine dépossède les habitant·e·s d’une réelle puissance subversive et créative.

La maire de Barcelone critiquée

Cette formation donne par exemple à voir les expressions d’une construction municipaliste à travers des cas emblématiques, notamment celui de Barcelone). Issue des mouvements sociaux, et après rencontres, débats et ateliers participatifs, la liste municipaliste d’Ada Colau y a gagné les élections en 2015, sur la base d’un programme revendiquant une reprise des biens communs par la population.

Mais, de nouveau, il demeure des faux-semblants. L’équipe d’Ada Colau fait face à de vives critiques issues des rangs municipalistes. Certains considèrent qu’elle n’a pas été assez loin dans ses orientations écologiques ou dans les possibilités autogestionnaires, et font le constat d’une augmentation de la « touristification » de la ville.

Comme le souligne le philosophe et paysan libertaire Floréal Roméro (Médiapart, 2020), les racines du problème, c’est-à-dire l’organisation municipale même et la conquête du pouvoir, n’ont nullement été questionnées.

L’impensable destitution des institutions

Même les mouvements se réclamant d’une pensée destituante peinent à s’affranchir de la volonté première de conquérir les institutions municipales. C’est notamment ce à quoi nous assistons avec les listes portées par les « gilets jaunes ».

L’appel des « gilets jaunes » de Commercy, le 30 novembre 2018.

L’appel de Commercy, lancé par la première Assemblée nationale des « gilets jaunes » en janvier 2019, est très clair : il s’agit d’organiser des assemblées à l’échelle locale pour prendre le pouvoir et construire un mouvement de résistance :

« Il faut désormais nous rassembler partout, former des assemblées citoyennes, populaires, à taille humaine, où la parole et l’écoute sont reines. […] Depuis Commercy, nous appelons maintenant à une grande réunion nationale des comités populaires locaux […] Vive le pouvoir au peuple, par le peuple, et pour le peuple ! » (Commercy, 2018)

Alors qu’ils critiquent les institutions politiques, les « gilets jaunes » gardent l’espoir d’un changement par et grâce à elles, même si, évidemment, les militant·e·s sont pluriel·le·s et toutes·s ne souhaitent pas à la conquête du pouvoir par les urnes.

Détournement « citoyenniste »

En fait, comme le décrit le journaliste Elias Boisjean, nous assistons avec ces différentes expériences à un détournement « citoyenniste » du municipalisme, puisqu’il s’agit d’une conquête du pouvoir au niveau de la commune et non d’une remise en question d’un ordre politique et de ses instruments de suivi.

Or, les municipalités demeurent le décalque des institutions étatiques, ce qui est tout sauf nouveau, puisque l’État et ses institutions contiennent en leur genèse un projet de subordination politique des populations.

Mais loin des projecteurs et des influences métropolitaines, certaines expériences se rapprochent davantage de l’acception première du municipalisme, à Trémargat (Côtes-d’Armor) ou à Faux-la-montagne (Creuse) par exemple.

Ces deux localités, comme quelques autres, expérimentent un ailleurs politique.

Des projets hors cadre institutionnel

À Trémargat, depuis un mouvement paysan dans les années 1970 contre l’agriculture intensive, la population met en place, surtout depuis les années 1990, un véritable projet alternatif fondé sur l’écologie, l’entraide et la décroissance.

Les habitant·e·s expérimentent et réalisent une multitude de projets en dehors des cadres institutionnels : une épicerie solidaire des productrices et producteurs locaux, un bar associatif accueillant les nouveaux arrivant·e·s, des chantiers pour la végétalisation d’une place publique ou encore la construction d’un four à pain commun. Le projet politique est aussi alternatif : une mairie tournante, un mandat unique et un programme construit par les habitant·e·s du village.

À Faux-la-Montagne, les initiatives des habitants foisonnent depuis les années 1980, avec la création d’une coopérative ouvrière autour du bois qui constitue une ressource locale importante. Aujourd’hui, ce village de la Creuse multiplie les propositions : une agence postale communale, une crèche associative, des médias autonomes, des lieux de partage tel que le centre social rural « Constance Social Club ».

Il n’est donc pas question dans ces cas de faire des municipales un enjeu premier pour une « revitalisation démocratique », mais au contraire de l’inscrire dans la continuité d’une pratique socialisée et d’une histoire locale.

Voilà ce que pourrait être le futur politique du municipalisme : une confédération de telles initiatives qui, dans les Côtes-d’Armor et dans la Creuse, mais également dans le Tarn, en Lozère, en Côte d’Or ou dans le Calvados, permettent de fédérer des territoires périphériques autour de projets écologiques.

À partir des communautés humaines et des relations tissées avec l’ensemble du vivant, le concept de biorégion crée une nouvelle géographie comme alternative à la découpe des territoires hérités de l’institution. Cette nouvelle géographie constitue une proposition sérieuse pour penser un agencement pratique de ces puissances d’agir, en gardant pour condition, simultanément, l’autosubsistance et l’autogouvernement des populations.

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