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L’ombre de la guerre en Ukraine sur les législatives en Estonie

La première ministre estonienne Kaja Kallas au pupitre du Parlement européen, avec un ruban bleu et jaune sur sa robe
La première ministre estonienne Kaja Kallas arbore un ruban aux couleurs de l’Ukraine lors d’un discours au Parlement européen à Strasbourg, le 9 mars 2022. Frederick Florin/AFP

Les législatives estoniennes tenues le 5 mars 2023 se sont soldées par une large victoire du Parti de la Réforme de la première ministre sortante, Kaja Kallas. Avec 31 % des suffrages, cette formation de centre droit devance nettement l’extrême droite (Parti populaire conservateur estonien, EKRE, 16,1 %) et le centre gauche (Parti du Centre, Keskerakond, 15,3 %). La Réforme dispose d’une majorité confortable (37 sièges sur les 101 du Parlement) et s’apprête à créer une coalition gouvernementale avec le parti Estonie 200 (droite progressiste et ultralibérale, 13,3 %) et les Sociaux-démocrates (gauche progressiste, SDE, 9,3 %).

Si les négociations en cours aboutissent, l’Estonie pourra se targuer d’avoir à sa tête une nouvelle coalition globalement représentative d’une démocratie libérale et progressiste. Même s’il y a des limites à cette belle unité (les SDE prônent une politique plus sociale que les deux autres formations, acquises aux modèles économiques ultra-libéraux ; et la Réforme émet des réserves sur l’adoption du mariage pour tous, souhaitée par les SDE et Estonie 200), le pays a, au grand soulagement de nombreux habitants, évité le retour d’une coalition réunissant les conservateurs et l’extrême droite (comme celle issue des élections de 2019, et qui avait gouverné jusqu’en 2021).

Le contexte de la guerre en Ukraine a évidemment pesé sur le scrutin. Kaja Kallas prône sans ambiguïté un soutien résolu de Tallinn à Kiev, même si ce soutien a un coût socio-économique certain que l’extrême droite estonienne a tenté d’exploiter à son profit durant la campagne.

La posture ambiguë de l’extrême droite à l’égard de Moscou

À de très rares exceptions près (comme lors du référendum sur l’adhésion à l’UE en 2003 ou l’intervention des troupes estoniennes dans la guerre en Irak en 2003), l’orientation pro-occidentale et la politique étrangère n’ont jamais véritablement constitué un objet de débat en Estonie.

Dès le début de la guerre en Ukraine, un large consensus s’est fait jour dans le pays sur la nécessité de soutenir Kiev et de sanctionner Moscou. Tous les partis politiques estoniens ayant obtenu le seuil nécessaire de 5 % pour rentrer au Parlement (Riigikogu) en 2023 s’accordent également sur la nécessité d’augmenter les dépenses budgétaires visant d’accroître les garanties de sécurité du pays.

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Toutefois, si EKRE a soutenu cette dernière mesure, la formation d’extrême droite s’est distinguée durant la campagne avec des positions pour le moins ambivalentes. Elle a ainsi critiqué l’envoi de matériel militaire estonien en Ukraine, et s’est opposée à l’accueil des réfugiés ukrainiens, affirmant que leur immigration massive ferait des Estoniens une minorité dans leur propre pays.

S’y ajoutent les révélations, à la veille des élections, sur de supposés liens de l’extrême droite estonienne avec Evguéni Prigojine, le chef de la compagnie militaire privée Wagner – ce que EKRE nie, évidemment.

Si ce positionnement visait en partie à attirer vers EKRE les électeurs russophones (près de 28 % des 1,3 million d’habitants), il lui a sans doute aussi coûté des voix parmi ses électeurs ultra-nationalistes, traditionnellement très hostiles envers la Russie. À l’inverse, la constance de la Réforme en matière de politique étrangère fut un élément déterminant de sa victoire.

Les enjeux économiques de la campagne

La campagne a également été marquée par de vifs débats autour du pouvoir d’achat, de l’inflation (25,4 % en août 2023) et des inégalités sociales et régionales.

En 2022, 1,4 % de la population vivait dans la pauvreté absolue et 22,8 % dans la pauvreté relative, c’est-à-dire avec moins de 763 euros par mois. Le taux de pauvreté relative est le plus élevé dans deux régions périphériques : au Nord-Est (Ida-Virumaa), peuplé dans la ville de Narva de quelque 95 % de russophones, et au Sud-Est du pays (Võrumaa, Valgamaa, Põlvamaa), seules régions où la Réforme n’a pas dominé.

Dans ce contexte économique et social difficile, les Sociaux-démocrates et le Parti du Centre promouvaient une meilleure redistribution des richesses et une attention particulière aux régions sinistrées. En revanche, les programmes de la Réforme et d’Estonie 200, qui promeuvent un modèle économique libéral, une intervention minime de l’État dans l’économie et la baisse des impôts, ne disaient pratiquement rien sur le pouvoir d’achat ou sur les déséquilibres sociaux et régionaux.

Le fait que la première ministre semblait davantage préoccupée par la politique étrangère (Ukraine) que par la situation intérieure fut rapidement instrumentalisé par l’extrême droite. EKRE a en effet trouvé un terrain fertile pour ses messages populistes au vu de l’insécurité économique des électeurs, accusant l’élite au pouvoir d’incompétence dans la gestion de l’inflation et des prix de l’énergie.

Si la virulence de l’extrême droite sur ces questions lui a valu d’obtenir la deuxième position à l’échelle du pays et la première (26,5 %) dans le Sud-Est, l’absence d’une offre plus sociale face à la crise socio-économique n’a pas réussi à dissuader les électeurs de reconduire la Réforme.

En réalité, plus que les questions sociales et économiques (sujets moins mobilisateurs en Estonie), cette campagne fut particulièrement dominée par l’opposition entre libéraux et conservateurs. Ce clivage s’est constitué progressivement depuis des années en Estonie, bien avant la guerre en Ukraine.

D’un clivage ethnique à un clivage politique

La vie politique estonienne des années 1990 et 2000 se caractérisait essentiellement par un processus de déconstruction du passé soviétique, la consolidation de l’État-nation, l’intégration euro-atlantique et la mise en œuvre de réformes économiques libérales.

Le principal clivage de cette période consistait surtout en une division entre forces politiques présentées comme « pro-estoniennes » (Pro Patria, Réforme…), et celles s’adressant aussi aux minorités russophones et, souvent, plus conciliantes avec la Russie (le Parti du Centre, les Sociaux-démocrates…). Ce clivage « ethnique » fut particulièrement visible au moment du conflit autour du déplacement du monument soviétique « Le Soldat de Bronze » au printemps 2007, décision prise par les forces de droite au pouvoir et qui se solda par d’importantes émeutes à Tallinn entre des russophones nostalgiques de l’URSS et des militants nationalistes estoniens irrités par l’usage des symboles soviétiques dans l’espace public.

À partir de 2012, ce clivage entre « pro-estoniens » et « pro-russes » s’efface progressivement au profit d’un clivage entre forces progressistes et forces conservatrices. Cette évolution s’explique d’abord par l’apparition en 2012 d’EKRE, issu de la fusion d’un parti conservateur et agrarien, l’Union populaire estonienne et d’un groupuscule ultranationaliste, le Mouvement patriotique estonien.

Dans les années suivantes, pendant les débats autour du projet d’union civile pour les homosexuels en 2014 puis ceux sur l’accueil des réfugiés en 2015-2016, EKRE mobilise avec succès les Estoniens les plus conservateurs, ce qui participe à une division de la société qui s’accentue encore plus au moment de la crise sanitaire, quand le parti (de nouveau dans l’opposition à partir de janvier 2021) proteste contre les mesures de restriction prises par le pouvoir.

Toutes ces situations de crise favorisent l’extrême droite qui réussit à attirer, aussi bien parmi les Estoniens « de souche » que parmi les russophones (la popularité de EKRE atteint 21 % chez les russophones en février 2022), un électorat conservateur et qui se méfie de « l’élite politique ».


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Le retour de la « question russe »

Face à l’émergence progressive de ce clivage entre conservateurs et progressistes, la division entre les forces « pro-estoniennes » et « pro-russes » s’est donc estompée, mais elle est revenue sur le devant de la scène depuis le début de la guerre en Ukraine.

Le Parti du Centre, seule formation estonienne ayant pu vraiment être considérée comme « pro-russe », a formellement mis fin en 2022 au mémorandum de coopération qu’il avait signé en 2004 avec le parti du Kremlin Russie unie et a condamné l’invasion russe en Ukraine. Alors que, jusqu’à récemment, le Centre bénéficiait du soutien écrasant des russophones du pays (quasiment 78 % à son apogée), ce soutien est actuellement en baisse. La voix des russophones, une communauté très hétérogène, est aujourd’hui de plus en plus dispersée entre les partis centristes ou libéraux mais aussi entre les forces les plus radicales, allant de l’extrême droite à l’extrême gauche.

Si l’électorat de base de l’EKRE est nationaliste, eurosceptique et anti-russe, ce parti a aussi gagné en popularité auprès des russophones les plus âgés, les plus conservateurs et les plus hostiles à l’accueil des réfugiés d’Ukraine ou du Moyen-Orient. D’autant que la solidarité des principaux partis estoniens avec Kiev et certaines mesures récentes (déplacement des monuments soviétiques, plan de transition vers un enseignement intégralement en estonien dans toutes les écoles du pays) ont incité une partie considérable des russophones (30 % des voix dans le Nord-Est) à voter pour les candidats les plus critiques envers la politique du parti de la Réforme.

La nouvelle coalition devra gérer ces dissensions tout en s’engageant sérieusement dans la transition énergétique et en faisant face aux problèmes socio-économiques suscités par la fin de la production de schistes bitumineux, dont les gisements se trouvent dans le Nord-Est du pays. La situation est donc complexe ; il n’en reste pas moins que, à ce jour, il est peu vraisemblable que l’Estonie (ou, d’ailleurs, les autres pays baltes) prenne un tournant illibéral : les gouvernements de coalition y sont toujours la norme, ce qui réduit la probabilité pour un parti comme EKRE de gouverner un jour seul.

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