Longitude 20’17, le Président du jour d’après

Le jour d'après, cérémonie à l'Arc de triomphe le 8 mai. François Mori/AFP

« Tu enfanteras dans la douleur » Genèse, 3.16

Bergson avait opposé le temps à la durée : le temps qui se mesure mathématiquement, la durée qui se ressent affectivement. Qu’elle aura semblé longue cette campagne présidentielle, partie de biais sur des primaires décalées, baignant dans une atmosphère délétère alourdie de boules puantes ou avariées, pétaradant à droite comme à gauche sous l’effet d’explosions en chaîne. Il y a des années qui durent des siècles.

Jacques Chirac disait, au lendemain du 21 avril 2002, n’avoir pas peur de Le Pen, mais avoir peur pour la France. En 2017, à la peur pour la France s’est ajoutée la peur de Le Pen. Entre les deux situations, toute la différence est là, produite par quinze années d’accumulation de colères, d’inquiétudes, d’incertitudes du lendemain, d’apparente incapacité des gouvernants à maîtriser les mutations. Profitant de la crise, et de l’affaiblissement des réflexes de défense d’un système politique à bout de souffle, le FN s’est étendu, puis enraciné dans les profondeurs et le flanc du pays. Le diable s’est habillé en Français moyen. Il s’est banalisé. Pire, il s’est relativisé aux yeux de certains acteurs. La phrase terrible lancée par un Mélenchon déçu par le 23 avril donne la profondeur des dégâts : « Le Pen, c’est encore pire que Macron ! » Question de degré, plus de nature.

Le premier acquis de la très belle victoire d’Emmanuel Macron est d’avoir permis, grâce à un vote des citoyens où la raison démocratique l’a emporté sur les sentiments ou ressentiments politiques, de surmonter le mur de la peur. D’avoir incarné, faute de front républicain, une affirmation sans appel des valeurs fondamentales de la République. Il fallait que ce soit sanctionné par un écart sans appel : avec deux suffrages sur trois, cela l’a été, malgré le poids des doutes, des réticences, des demi-ralliements.

Mais sa performance va au-delà et engage un avenir qui, pour être incertain et largement inconnu, n’en sera pas moins irrémédiable. Tournant délibérément le dos à 30 ans de logique de fonctionnement politique, Emmanuel Macron ne peut échapper à son destin d’être le Président du jour d’après, dans un univers substantiellement transformé.

Si vite, si jeune

La partie n’était pas gagnée d’avance. Il y a un an elle était même considérée comme injouable. D’avoir su finement anticiper sur des circonstances qui le favoriseront (retrait du Président sortant, implosion du Parti socialiste, éclatement de la Gauche, déchirement des droites), le nouvel élu a fait mentir tous les pronostics. Avec un sens aigu de la temporalité, il a mené un blitzkrieg exceptionnel et pleinement épousé le profond besoin de changement des Français.

Il a su transformer en autant d’atouts des éléments que ses adversaires entendaient utiliser comme flèches critiques : sa jeunesse excessive devient promesse de renouvellement énergique ; son expérience de banquier, garantie de sa compétence à traiter les dossiers économiques ; son passage au gouvernement, la preuve de sa volonté réformatrice ; son attachement indéfectible à l’Europe, la garantie de sa stature internationale. Fort probablement, cette affirmation européenne a joué un rôle central dans sa victoire paradoxale : le même qu’avait rempli, en 1981, l’annonce par Mitterrand qu’il allait abolir la peine de mort.

Dans un cas comme dans l’autre, aller à contre-courant de la pensée dominante est apparu comme un acte de courage et d’indépendance. De la sorte, Emmanuel Macron est devenu le plus grand dénominateur commun pour ceux qui voyaient avec inquiétude les vieux partis de gouvernement faire comme si rien n’avait changé et s’apprêter à jouer leur trop habituelle partie de saute-mouton avec un FN en embuscade.

Certes la rapidité du combat a privé le nouveau Président de l’atout habituellement rassurant de la familiarité : elle ne lui aura pas laissé le temps d’incruster dans l’imaginaire profond une image précise de lui-même. Seuls les contours de son portrait sont pour l’heure fermement dessinés. On ne perdra pas de vue qu’il a fait en un an ce que Mitterrand a parcouru en 16 ans ou Jacques Chirac en 18 ans. Voilà qui vient surligner l’étrangeté d’une victoire dont les conditions vont peser lourdement sur la suite des évènements.

Chaos dieu fondateur

Un regard sur la foisonnante mythologie grecque peut aider à percevoir la profondeur du débat qu’a ouvert la victoire d’Emmanuel Macron.

« Au commencement du monde était Chaos : tout était là, mais rien n’était en ordre. Le ciel et la terre étaient mêlés, les eaux circulaient en tous sens. Ces eaux mêmes qui n’étaient pas très distinctes du feu. Le Chaos, c’était une situation sans nom. Alors tout était mélangé. » (« L’Odyssée », d’Homère)

Il faudra attendre l’irruption de Chronos pour introduire l’ordre dans ce magma.

En fracassant le mur commode isolant la droite de la gauche, le candidat d’En Marche ! a provoqué une manière de big-bang politique, entraînant une série d’explosions en chaîne qui ne s’arrêteront pas à l’orée des législatives. Au nez et à la barbe des autres forces politiques qui semblent ne pas avoir pris conscience du séisme, et qui ne voient pas que Saturne a dévoré ses enfants. Emmanuel Macron a réussi spectaculairement à sortir la vie politique de la triangulation mortifère qu’imposait à la droite et à la gauche la présence toujours plus envahissante du FN.

Témoigne de ce chiasme la stratégie des vaincus du premier tour de l’élection présidentielle. Ils ont choisi d’enjamber le deuxième tour de la présidentielle et de mettre le cap sur les législatives, tentant de contourner le piège dans lequel ils s’étaient eux-mêmes enfermés depuis trois décennies. La plupart le feront avec élégance, en appelant à voter Macron. L’un manquera totalement la marche, Mélenchon, aveuglé par les monstres qu’il avait fabriqués de toutes pièces, et emmenant aigrement ses troupes dans une impasse mortifère.

On nous a fait assister stupéfaits au jeu consistant à mettre la charrue des élections législatives avant le bœuf de la présidentielle. Comment les vieux constitutionnalistes dont nous sommes pourraient-il contempler indifférents ce gigantesque rétropédalage des partis de gouvernement ? Depuis 50 ans, droite comme gauche ont tiré le cheval de la Ve République derrière la doxa de la majorité présidentielle. Avec la complicité de la droite, et dans la continuité de l’action de Mitterrand, les socialistes sont même allés plus loin : ils ont figé dans le marbre le système en inversant le calendrier électoral pour rendre improbable toute contradiction à quarante jours d’intervalle.

Or, les voici tous, à contresens de leur histoire et de leurs victoires, prêts à organiser une cohabitation qu’ils ont pourtant constamment crucifiée jusque-là. Visant à vider le vote du 7 mai de toute substance opérationnelle en s’appuyant sur une exégèse aussi artificielle que partiale du scrutin, voire en faisant dire aux abstentionnistes et aux votes blancs ce qu’ils ont refusé de dire, leur tentative se ramène finalement à vouloir rejouer une partie qu’ils ont incontestablement perdue. Et le leader des Insoumis, ironie supplémentaire pour ce partisan d’une urgente VIe République, de leur emboîter le pas, en prétendant revenir à la Constitution de 1958 dont il utiliserait les ambivalences parlementaires à son profit.

On peut légitimement penser que la ficelle est trop grosse pour tromper les électeurs qui ont témoigné massivement leur confiance à Emmanuel Macron en lui remettant la charge de défendre la République et de promouvoir le changement. Ses adversaires auraient tort de réitérer l’énorme erreur de Marine Le Pen consistant à sous-estimer sa maîtrise de soi, sa fermeté et sa vision des choses. Mais le vrai danger pour le nouveau Président est ailleurs s’il veut gagner la partie. Qu’il laisse les morts enterrer les morts et qu’il ouvre vraiment la nouvelle voie qu’il a laissée espérer.

Introuvable intérêt général ?

Sur cette pyramide de plus de vingt millions de voix, il est venu, il a vu, il a vaincu, mais il n’a pas encore convaincu pleinement. Car, en reflet de sa stratégie complexe, Emmanuel Macron hérite d’une situation éminemment compliquée. Il lui faudra plus qu’une confiance dans l’automaticité des réflexes électoraux pour gagner la guerre.

La société française est profondément divisée, fracturée socialement et géographiquement. Et l’on sait que les lignes de fracture traversent les quatre blocs qui se sont agrégés dans les derniers votes. La violence des échanges de ces derniers mois aura eu au moins le mérite de faire émerger le substrat de la crise culturelle que traverse la France : elle est rongée par la montée d’un individualisme délétère qui enferme, par catégories, les citoyens dans une attitude frileuse de repli et de refus des réformes.

Toute transformation profonde n’est lue qu’au filtre de l’avantage ou de la menace qu’elle présente directement pour l’intérêt particulier de l’individu ou du groupe. Ainsi, on entendra un électeur déclarer au micro de France-Inter : « Je ne voterai pas pour des gens qui ne s’intéressent pas à moi. » Ou l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré : « Vous pensiez vraiment que j’allais voter Macron ? Eh bien, non ! Je n’aime pas son programme, je ne vote pas pour lui. » Cette préférence strictement personnelle peut atteindre parfois jusqu’à la haine, comme François Ruffin la criera dans une tribune du Monde.

Le successeur de François Hollande, lors des cérémonies du 8 mai 2017. François Mori/AFP

Rousseau avait parfaitement décrit cette alchimie nécessaire à l’émergence de l’intérêt général lors du débat démocratique. Il écrivait, dans le Contrat social :

« Il y a bien souvent de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun ; l’autre regarde à l’intérêt privé, et n’est qu’une somme de volontés particulières : mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s’entredétruisent, reste pour somme des différences la volonté générale. »

Parfaitement conscient des difficultés de cette confrontation, Rousseau envisageait la nécessité d’apporter des « lumières publiques » au débat, tâche qu’il confiait à un « Législateur ». La situation d’une France où domine, dans de larges secteurs de la société un sentiment de peur et de déréliction, il y a urgence à relancer le sens de la solidarité autour de l’intérêt commun. De tracer la voie à l’accomplissement du troisième terme de la devise, la fraternité. Combat culturel primordial pour retrouver la confiance dans l’action collective. Et donc réussir le rassemblement.

La condition de la réussite réside dans les premières mesures, dans les premiers choix humains. Pour être convaincant, Emmanuel Macron doit maintenant aller jusqu’au bout du projet de rupture avec les vieux comportements politiques. Cela devra transparaître dès la composition de l’équipe gouvernementale et de son chef. Elle devra surprendre. Elle pourra choquer. Mais, sans ce choc, on continuera à lire l’action politique avec des lunettes d’hier. « Il n’y a de long ouvrage, disait Baudelaire, que celui qu’on n’ose pas commencer. Il devient cauchemar. »