Lou Andreas-Salomé ou le désir d’être tout

Lou Andras-Salomé, romancière, essayiste, nouvelliste et psychanalyste, qui fut aussi l'égérie de Nietsche, Rilke et Rée. Cinémaniac

Outre sa présence aux côtés de Nietzsche, de Rilke et de Freud, que sait-on de Lou Andreas-Salomé ?

Le philosophe, le poète et le psychanalyste ont en effet bénéficié de l’intelligence et de la beauté solaire de cette femme d’origine russe, née à Saint-Pétersbourg en 1861.

Tour à tour, Lou Andreas-Salomé aura été celle que Nietzsche voulait épouser, l’amante de Rilke, et l’interlocutrice privilégiée de Freud. Elle n’aura pas manqué d’être considérée comme leur égérie, tant il est commun d’imaginer une femme comme la muse ou l’inspiratrice d’un « grand homme ». La réalité est bien différente et le film de Cordula Kablitz-Post, Lou Andreas-Salomé, récemment sorti en France, rend hommage à cette grande figure de l’émancipation féminine et à son combat, jusqu’à sa disparition le 5 février 1937, à Göttingen. Les nazis déjà au pouvoir, « bons » juges, n’hésitèrent pas à brûler ses livres avec ceux de Freud.

Une déclaration féminine d’indépendance

Tout dans son existence témoigne de son adhésion aux libres mouvements de la pensée et du corps, d’une pensée incarnée dans son corps et son âme, et d’un désir persistant de lutter contre ce qui résiste en chacun à cette liberté intérieure, ces inhibitions nourries par l’éducation et les croyances, qui trouvent de puissants relais dans la vie psychique. On comprend qu’elle était vouée à rencontrer sur son chemin la psychanalyse, et plus particulièrement son inventeur, Sigmund Freud, dont elle deviendra à la fois l’amie et la disciple, au point d’être affectueusement surnommée par lui la « compreneuse » et « le poète de la psychanalyse ».

Andreas-Salomé, Rée et Nietsche en 1882, dans une mise en scène comique, tandis que Lou Andreas-Salomé vient de refuser les demandes en mariage des deux hommes. Wikipedia

En 1926, Lou écrit : « Si je regarde en arrière, j’ai le sentiment que ma vie était en attente de la psychanalyse depuis que j’ai quitté l’enfance. ». Si en effet l’on regarde en arrière avec elle, on découvre que la jeune Lou prendra d’abord appui, dans sa ville natale, sur l’amitié du pasteur Gillot, homme d’un grand charisme prêchant un Dieu « de la liberté, de la tolérance et de l’amour » qui a bien vite perçu les dons exceptionnels de son élève. Il lui ouvre les portes de la vie intellectuelle et tombe amoureux d’elle. Mais si, grâce à lui, elle a pu prendre la mesure de ses capacités à penser par elle-même, il était exclu qu’elle voie son indépendance et sa créativité restreintes par un projet de mariage.

La poursuite de ses études à Zurich, la rencontre à Rome du philosophe Paul Rée, puis de son ami Friedrich Nietzsche, la richesse des échanges entre eux achève de conforter la stature intellectuelle de Lou. La troïka qu’ils forment trouve son illustration dans une photo d’atelier où Lou assise dans une charrette tirée par les deux hommes tient les rênes et lève son fouet au-dessus de leurs têtes. Malgré les dissensions et les tragédies ultérieures, ni elle ni eux ne manqueront de nourrir leurs œuvres respectives de leurs audaces spirituelles, le Zarathoustra de Nietzche porte la trace dans bien des pages de celle à qui il écrivait en novembre 1882 :

« Lou, cher cœur, je sens en vous tous les élans de l’âme la plus haute »

Le désir d’être tout

Romancière, essayiste, Lou trame dans ses livres les fils de l’amour, de la sexualité et du sacré et devient cette femme dont la pensée va féconder les esprits d’hommes et de femmes liés à une avant-garde européenne qui va sombrer avec la Première Guerre mondiale. Auparavant, elle va partager avec deux hommes au « destin étoilé » la vigueur de ses conceptions du féminin, de leur inscription matérielle dans l’amour comme dans l’écriture, ces conséquences de toute vie psychique engagée dans un processus créateur.

Au sujet du premier, le poète Rainer Maria Rilke, elle écrira ceci :

« Si j’ai été pendant des années ta femme, c’est parce que tu as été pour moi la première réalité tangible, le premier être humain chez qui le corps et la personne étaient indissociables, évidents comme la vie. […] Ce ne sont pas deux moitiés qui se cherchaient en nous : la totalité surprise se reconnut dans un frisson à une inconcevable totalité. »

Puisant à pleines mains dans cet amour qui lui donnera accès à lui-même, le poète parviendra à cette totalité que constitue ses Elégies de Duino qui doivent tant à l’intensité de sa liaison avec Lou.

Sigmund Freud et sa fille Anna en 1913.

Quant au second, Freud, il lui devra de nouvelles perspectives sur la sexualité féminine et la possibilité d’aborder le sentiment religieux dans sa complexité pulsionnelle. La conception de la vie de l’esprit que Freud dégage dans son dernier ouvrage, L’homme Moïse et la religion monothéiste, lui doit beaucoup. Entre eux l’amitié et l’estime ne se démentent pas, leur longue correspondance de 1912 à 1936 en témoigne, comme la confiance que Freud fait à Lou pour aider sa fille Anna à accéder à sa féminité ; cela malgré leurs divergences sur l’hypothèse d’une unité et d’une totalité fondamentales de l’humain à laquelle Lou ne renoncera jamais. La métaphore de l’arbre avec ses racines enfoncées dans la terre et sa ramure dans le bleu du ciel de l’arbre correspond à son appréhension cosmique du vivant.

Elle impose sa personnalité parmi les pionniers de l’aventure psychanalytique, comme Victor Tausk, Karl Abraham ou Sàndor Ferenczi, en développant des vues novatrices sur l’art et la religion en tant que manifestations d’une réalité spirituelle, à côté des réalités physiques et psychiques.

Deux ans avant sa mort, alors qu’elle vit à l’écart dans sa maison de Göttingen après le décès de son mari – qui aura été plus son compagnon que son amant – l’orientaliste Friedrich- Carl Andreas, elle écrit à Freud en mai 1935 :

« Si seulement je pouvais vous voir face à face, ne serait-ce que dix minutes, voir cette figure du père qui domine ma vie. »

À propos de l’un de ses derniers ouvrages, Lettre ouverte à Freud, ce dernier, avec son honnêteté foncière, lui écrit en juillet 1931 :

« C’est le plus beau texte que j’ai lu de vous : vous donnez un témoignage involontaire de votre supériorité sur nous tous, qui correspond aux hauteurs desquelles vous êtes descendue vers nous. »


Le Collège des Bernardins organise un colloque qui aura lieu le 2 décembre 2017, intitulé « Lou Andreas-Salomé : l'épreuve de l'amour »