L’Ukraine à la recherche de sa propre histoire

Devant le Monument de la Mère Patrie à Kiev. La sculpture fait partie du Musée de l'histoire de l'Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale. Jusqu'en 2015, ce lieu portait le nom de « Musée national de la Grande Guerre patriotique (1941-1945) ». Ruslan Kalnitsky/shutterstock

Les propos du président ukrainien Volodymyr Zelensky lors des commémorations de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les 8 et 9 mai prochains, seront analysés avec la plus grande attention. Ce rendez-vous est très attendu car tout ce qui touche à l’histoire de cette période reste hautement discuté en Ukraine. Les gestes, les mots choisis par celui qui est arrivé au pouvoir il y a moins d’un an seront lus comme un indicateur du sens qu’il veut donner à son mandat et du rapport qu’il veut entretenir avec l’Union européenne et la Russie.

Le conflit mémoriel avec la Russie

La Russie a fait du jour de la Victoire, le 9 mai (l’armistice a été signé le 8 mai 1945 à 23 heures à Berlin, quand il était déjà 1 heure du matin le lendemain à Moscou), un événement essentiel. Cette journée est consacrée à la célébration de l’héroïsme de l’armée russe, qui se voit comme la seule héritière de l’Armée rouge et du sacrifice des Soviétiques dans le combat contre le Reich. La journée est marquée par le défilé du « Régiment immortel », une marche durant laquelle des millions de Russes brandissent à bout de bras des portraits d’anciens combattants. L’événement rassemble les Russes face à tous leurs « ennemis » supposés, comme l’explique Galia Ackerman dans un livre consacré à ce phénomène. Ce défilé s’est exporté en Ukraine où il rassemble essentiellement les nostalgiques de l’Union soviétique. Mais ce n’est pas l’état d’esprit dominant en Ukraine. En effet, depuis la révolution de l’Euromaidan, en 2014, le pays a majoritairement choisi de rompre avec ce passé communiste.

Rassemblement du Régiment immortel devant la tombe du Soldat inconnu à Kiev, le 9 mai 2018. Sergei Supinsky/AFP

En avril 2015, le Parlement a adopté une série de lois dites « de décommunisation » qui ont interdit le Parti communiste, débaptisé les villes et rues qui portaient le nom d’anciens dirigeants soviétiques et proscrit la propagande des idéologies totalitaires. Ces lois sont au nombre de quatre : « Sur la condamnation des régimes totalitaires communiste et national-socialiste (nazi) et l’interdiction de la propagande de leurs symboles » ; « Sur le statut juridique et la reconnaissance des combattants pour l’indépendance de l’Ukraine au cours du XXe siècle » ; « Sur la célébration de la victoire sur le nazisme dans la Seconde Guerre mondiale 1939-1945 » ; et « Sur l’accès aux archives des organes de répression du régime communiste 1917-1991 ». La troisième de ces lois, qui porte sur la commémoration de la victoire sur le nazisme, fait du 8 mai le « Jour du souvenir et de la réconciliation » et du 9 le « Jour de la victoire contre le nazisme durant la Seconde Guerre mondiale ».

Dans ce nouveau narratif, l’hommage rendu aux anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale s’adresse aussi à ceux de la guerre en cours, celle que l’Ukraine conduit dans le Donbass, à l’est du pays, face aux séparatistes soutenus par la Russie.

Plus significatif encore, l’Ukraine, dans le texte de cette loi, n’emploie plus le terme de « Grande guerre patriotique », selon l’usage soviétique, mais parle de la « Seconde Guerre mondiale (1939-1945) ». Ce n’est pas un détail. En faisant commencer la guerre en 1939, l’Ukraine inclut désormais la période durant laquelle l’URSS était alliée à l’Allemagne nazie par le pacte Molotov-Ribbentrop. La Grande guerre patriotique, vue de Russie, ne démarre qu’en juin 1941… L’Ukraine commence ainsi à construire son propre récit historique.

Lors d’une conférence au Bundestag, le 20 juin 2017, l’historien américain Timothy Snyder a défendu la nécessité de produire un récit historique distinct sur les événements qui se sont déroulés en Ukraine. Il rappelle tout d’abord que l’Ukraine se trouvait au cœur du projet nazi de conquête, son territoire devant être intégralement réduit au statut de colonie allemande. S’y ajoute le fait que l’Ukraine fut entièrement occupée durant une bonne partie de la guerre, et fut le lieu d’un nombre important de massacres, dont celui de Babi Yar, à Kiev, l’épisode le plus important de la « Shoah par balles ».

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky prononce un discours au Centre commémoratif de l’Holocauste de Babi Yar, lieu d’une exécution massive de Juifs par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Sergei Supinsky/AFP

Timothy Snyder explique la méconnaissance des faits qui se sont déroulés en Ukraine par le fait que la Russie nie toute existence à cette nation et a produit un récit binaire des événements où le combat libérateur contre le nazisme est russe, tandis que tous les faits de collaboration avec les nazis sont ukrainiens :

« Pourquoi ne se souvient-on pas que l’Ukraine a été au centre des plans de guerre allemands ? Que les Ukrainiens étaient des esclaves de l’Allemagne ? Que si nous voulons comprendre l’Holocauste, nous devons commencer par l’Ukraine ? Il y a beaucoup de raisons. Mais l’une d’elles est l’empreinte mentale laissée par la colonisation. La tendance à négliger un peuple qui n’était pas considéré comme un peuple. »

Le décompte des victimes ukrainiennes

À cette façon de raconter l’histoire, l’Ukraine en oppose une autre qui conteste à la Russie le droit de capter la totalité de l’héritage soviétique. L’Institut de la mémoire nationale d’Ukraine, dont l’action ne fait pas l’unanimité, estime ainsi que 6 millions d’Ukrainiens ont servi durant la Guerre dans les rangs de l’Armée rouge (soit plus que le nombre réuni de Français, de Britanniques et d’Américains ayant combattu contre le nazisme) ; il relève qu’un des soldats ayant planté le drapeau soviétique sur le Reichstag était ukrainien et qu’Auschwitz a été libéré par la soixantième armée du premier front ukrainien

Photo prise en mars 1945 dans le camp de Yanov (Lvov), près de la ville de Lviv, montrant des soldats soviétiques à la recherche de victimes tuées par l’armée nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans ce camp, les Allemands ont tué plus de 200 000 citoyens soviétiques, essentiellement des Juifs. Tass/AFP

L’Ukraine considère également que 5 millions de civils, habitants de la République soviétique d’Ukraine, ont été tués durant la Seconde Guerre mondiale, parmi lesquels 900 000 Juifs victimes de la « Shoah par balles », et que 1,5 million de soldats originaires de la République soviétique d’Ukraine sont morts au combat. Au total, 6,5 millions des 27 millions de victimes soviétiques de la Seconde Guerre mondiale, chiffre aujourd’hui retenu par la Russie, seraient ukrainiens.

À ce bilan, Kiev ajoute la déportation de 2,3 millions d’Ukrainiens partis dans le cadre du travail forcé en Allemagne et la destruction de 700 villes et 30 000 villages. Ces chiffres peuvent être discutés. Mais plus que le nombre, ce qui compte est le fait que l’Ukraine tente ainsi de récupérer sa part de victimes, jusqu’ici noyée dans la comptabilité soviétique.

Les séparatistes honorent Staline, l’Ukraine sonde son passé

Le récit de la guerre développé par l’Ukraine fait aussi de la place à l’émergence, outre la résistance soviétique, d’une « armée insurrectionnelle » nationale, l’UPA, qui a tenté de libérer le pays en se battant sur deux fronts, à la fois contre les nazis et contre les Soviétiques. Un discours louangeur sur les combattants de l’UPA s’oppose désormais à la version élaborée à l’époque soviétique qui criminalisait ce mouvement, version qui est exploitée actuellement par l’historiographie russe. Les historiens ukrainiens sont toutefois en désaccord sur l’interprétation à donner à ces événements et, en particulier, aux exactions qui ont été commises par l’UPA contre les Polonais ainsi que sur la participation des Ukrainiens à la Shoah. L’Ukraine a besoin de temps pour arriver à un examen critique de son passé.

Rassemblement à Kiev le 14 octobre 2015 à l’occasion de l’anniversaire de la fondation de l’UPA en 1943. Anatolii Stepanov/AFP

Les dirigeants de la DNR et de la LNR, les territoires séparatistes de l’est de l’Ukraine, ont au contraire emboîté le pas à la Russie pour faire du 9 mai une fête essentielle. Ils vont même beaucoup plus loin dans les manifestations de dévotion au glorieux passé soviétique : à Donetsk, la ville doit être rebaptisée « Stalino » le 9 mai 2020, le temps d’une journée. La ville avait déjà porté ce nom de 1924 à 1941 et de 1943 à 1961…

Quelle est la vision historique de Zelensky ?

Au pouvoir entre 2014 et 2019, dans le contexte de la guerre contre les séparatistes soutenus par la Russie, l’ex-président ukrainien Petro Porochenko a soutenu l’effort de création d’un nouveau récit national. Il a remodelé l’armée pour s’éloigner du modèle soviétique, changé les uniformes, les grades et même la façon de s’adresser à ses supérieurs, remplaçant l’emploi du mot « camarade » par « monsieur ». Durant son mandat, le Parlement a officiellement reconnu la déportation des Tatars de Crimée comme étant un génocide. Rappelons que la déportation collective des Tatars de Crimée a été décidée par Staline en mai 1944, un mois à peine après la libération de la péninsule, pour « collaboration avec les Allemands ». Les Tatars n’ont pas été autorisés à revenir en Crimée avant 1986.

Le nouveau président Volodymyr Zelensky est moins clair sur ses intentions. Il reste une figure politique protéiforme et atypique, dont il est bien difficile de cerner la vision. Homme de spectacle à l’origine, il s’inscrit dans une certaine continuité avec son prédécesseur pour tout ce qui concerne le rapprochement de l’Ukraine avec l’Union européenne. Mais il se montre prudent sur les sujets les plus clivants.

L’épidémie de Covid-19 lui a fourni une nouvelle échappatoire. L’annulation du grand défilé prévu le 9 mai à Moscou fait qu’il n’a plus besoin de répondre à une question difficile : y aller ou pas ? Toutefois, l’ambassadeur ukrainien en Allemagne a refusé de participer à une cérémonie commune avec l’ambassadeur de Russie que Berlin souhaitait organiser.

En Ukraine, les cérémonies seront réduites au minimum, du fait du confinement. Les Ukrainiens sont incités à mettre un coquelicot sur leur profil Facebook (le coquelicot est le symbole choisi par les Britanniques pour commémorer les morts de la Première Guerre mondiale ; cela permet aux Ukrainiens de se démarquer une nouvelle fois du ruban de Saint-Georges, orange et noir, qui est le symbole utilisé en Russie). Des conférences en ligne sont prévues, ainsi que la publication de récits familiaux que les citoyens et les écoles ont été invités à produire, dans un esprit de « plus jamais ça ». Mais alors que Volodymyr Zelensky s’apprête à présider pour la première fois à cette commémoration, il va devoir s’exprimer. Et décider de la tonalité qu’il donnera à la journée du 8. Et à celle du 9.

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