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Luttes féministes en temps de pandémie : leçons d’une campagne indienne

Des Indiennes.
Des Indiennes lors d'une manifestation contre les récentes réformes agricoles du gouvernement central, à Gurgaon, le 6 février 2021. Sajjad Hussain/AFP

La pandémie de Covid-19 s’est muée en tragédie en Inde, plus particulièrement au début de la crise et perdure toujours, affectant tout particulièrement, comme ailleurs, les femmes.

Les petites commerçantes, les travailleuses à domicile de l’industrie, les ramasseuses de déchets et les travailleuses domestiques ont massivement perdu leurs emplois. La fermeture des écoles (encore en vigueur aujourd’hui dans certains États, comme au Tamil Nadu et au Maharashtra) et le retour des migrants interrégions, interdits de déplacement durant les confinements, souvent des hommes, a engendré une surcharge considérable de travail domestique.

L’entassement dans des logements exigus, l’angoisse du lendemain et l’interdiction de la vente d’alcool les ont sans doute surexposées aux violences familiales.

Gestion de la crise sanitaire

Le gouvernement indien a largement contribué à cette tragédie en imposant un confinement dès mars 2020 avec, selon plusieurs observateurs, une brutalité et une cruauté inouïes. Par exemple, les travailleurs migrants interrégions, au nombre d’environ 100 millions selon certaines estimations, ont eu quelques heures pour rentrer chez eux.

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Dans le même temps, les mesures proposées (dons d’aliments et de bonbonnes de gaz, transferts monétaires, prêts subventionnés) sont restées insuffisantes ou inaccessibles pour les populations les plus exposées ou les plus précaires.

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Ces mesures, appliquées différemment, auraient pu changer la donne pour nombre de femmes, mais aussi les travailleurs migrants, les minorités discriminées et pour l’ensemble des travailleurs de l’informel.

Une solidarité nourrie d’initiatives diverses

C’est de la société civile qu’est venue la solidarité. Comme en d’autres épisodes poignants de l’histoire, les initiatives féminines semblent en première ligne. Non pas en raison d’une nature féminine altruiste ou solidaire, mais simplement car leur assignation à des fonctions de reproduction sociale (préparation des repas et soin aux personnes dépendantes) ne leur laisse guère le choix.

Face à la faim, les cantines collectives préparent et offrent des repas. Des groupes locaux d’entraide se mettent à produire des masques et à vulgariser les règles sanitaires.

Les syndicats féminins, combinant de longue date luttes pour les droits et amélioration du quotidien, s’organisent pour distribuer nourriture et aide matérielle diverse aux plus démunis.

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En dehors de tout collectif structuré, on voit aussi des femmes de classe moyenne s’affairer pour contribuer à cet effort de solidarité. Les organisations féministes, très nombreuses en Inde, se mobilisent sur de nombreux fronts : elles mènent des enquêtes et documentent le genre de la pandémie ; elles appuient et initient des collectifs d’entraide ; elles manifestent pour dénoncer l’apathie et le mépris du gouvernement et réclamer des plans d’urgence, tant à l’échelle locale que nationale.

Bien au-delà de mesures d’urgence et de charité, des formes d’auto-organisation combinent entraide et reconstruction de circuits économiques locaux. C’est ce que nous avons observé dans une région rurale du Tamil Nadu, au sud de l’Inde, où nous menons des enquêtes de terrain depuis près de vingt ans. Des entretiens répétés menés dès mars 2020, jusqu’à aujourd’hui, d’abord par téléphone, puis en face à face pour deux d’entre nous, ont permis de saisir quelques fragments du quotidien de la pandémie.

Réorganisation de la division sexuelle des tâches

« Tout s’effondre », entend-on de manière répétée lors des premières semaines du confinement.

Celui-ci bouscule les modes de vie et les certitudes, puisque la migration masculine – en ville, sur des chantiers de construction, ou vers des régions agricoles demandeuses de main-d’œuvre – était devenue un élément essentiel des revenus familiaux et des aspirations de mobilité.

Après le temps de la sidération vient celui de l’adaptation et de l’auto-organisation

À l’instar d’autres moments de crise aiguë comme les guerres ou les famines, on assiste à une réorganisation de la division sexuelle des tâches. Ici, en l’occurrence, les femmes deviennent les piliers de la survie familiale. Sauf exception, les revenus urbains, très souvent masculins, ont disparu. L’agriculture commerciale n’a cessé de gagner du terrain au cours des dernières décennies, et l’Inde fait désormais partie des premiers exportateurs mondiaux de produits agroalimentaires, notamment en matière de riz, de viande, d’épices ou encore de sucre de canne. Or l’agriculture commerciale indienne est sévèrement touchée puisque les circuits de vente et les entreprises de l’agro-industrie sont à l’arrêt.

L’agriculture de subsistance (variétés locales de riz, sorgho, millet, maraîchage), qui repose au contraire sur des circuits courts, est la seule alternative. Dévalorisée par la modernisation, cette agriculture s’était fortement féminisée. Elle révèle ici toute son utilité : se nourrir au quotidien et générer de l’emploi.

Une agricultrice dans le village de Murkata, dans le nord-est de l’Inde, le 23 décembre 2020. Biju Boro/AFP

Plus encore, les femmes se mobilisent pour inciter les propriétaires terriens à relancer de nouvelles productions sur leurs terres en friche, afin de créer de l’emploi local. Elles négocient le retour à des techniques manuelles et donc plus intensives en main-d’œuvre, qu’il s’agisse de l’irrigation, du labourage ou des récoltes.

Elles s’organisent pour partager le travail et acceptent d’être mal payées, ou de recevoir des paiements en nature. Suite à la fermeture des marchés, qui a duré plus de six mois, elles réinventent des circuits courts en vendant elles-mêmes des variétés locales de légumes, de poissons, de céréales comme le millet.

On assiste ainsi à la prolifération de la vente ambulante et d’étals temporaires le long des routes. Certains hommes les aident, d’autres leur laissent ce commerce de survie qui se limite bien souvent à quelques paniers.

Elles partagent la nourriture avec leurs voisines. Elles cuisinent collectivement, parfois avec des soutiens extérieurs. Elles font la queue des heures durant devant les magasins d’alimentation subventionnée, pilier des politiques sociales indiennes, qui se révèle ici très précieux (avec toutefois des résultats très inégaux selon les régions).

Lalita Kesharwani, 41 ans, vendeuse de légumes, à Mumbai le 22 avril 2020. Punit Paranjpe/AFP

Elles se plaignent auprès de l’administration pour que les annonces promises soient tenues. Le programme d’emploi public, autre pilier des politiques sociales rurales momentanément stoppé, finira par repartir. Les plus chanceuses obtiennent des prêts subventionnés et achètent du bétail ou remboursent d’autres dettes. En revanche comme ailleurs, les promesses gouvernementales de transferts monétaires spécifiquement dédiés à la crise ne touchent qu’une infime minorité.

Mettant leur honneur de côté, elles reviennent frapper aux portes des riches notables locaux de haute caste, dont leurs familles avaient péniblement réussi à se défaire au cours des dernières décennies, afin de quémander un peu de riz ou mettre en gage leurs bijoux.

Elles se remettent à cuisiner des légumes locaux et des plantes sauvages. Au temps du confinement strict, elles négocient avec la police pour pouvoir se déplacer, avec plus ou moins de succès. Elles se mobilisent pour lutter contre le harcèlement des compagnies financières qui viennent réclamer leur dû.

Les hommes, habituellement absents du fait de la migration, sont désormais présents. Certains s’activent, bien sûr, et tentent d’obtenir quelques heures ou journées de travail ici et là, y compris comme journaliers agricoles, activité jusque-là dénigrée et abandonnée aux femmes. Toutefois, nos entretiens mais aussi nos observations de terrain montrent que beaucoup semblent effacés, comme tétanisés et très certainement émasculés par cette situation inédite qui les dépossède de leur rôle habituel de gagne-pain.

« Nous, nous n’avons pas honte », disent d’ailleurs régulièrement les femmes quand on les questionne sur l’apathie masculine.

Pour des changements durables

Il ne faut certainement pas romantiser cet activisme féminin, qui n’évite ni la paupérisation, ni les privations et la malnutrition, et est certainement source d’angoisses, de conflits et de tensions domestiques. La crise ravive des inégalités préexistantes, y compris entre femmes, inégalités qui sont ici de classe, de caste, de religion ou de génération. La solidarité féminine est très sélective, et il est souvent plus facile d’être solidaire quand on est mieux loti. Elle se combine avec la résurgence d’anciennes formes de patronage et de dépendance.

Que les femmes soient sur tous les fronts procure une certaine fierté mais ne semble pas leur allouer un respect particulier. Elles font simplement ce que l’on attend d’elles, de tout temps et en tous lieux : assurer la reproduction sociale de leur famille. Mais il y a autre chose qui se joue ici : en bricolant au quotidien pour survivre à la pandémie, elles ont en fait activement contribué à reconstruire des économies locales et des circuits courts, démantelés au cours des dernières décennies par la libéralisation de l’agriculture, la montée en puissance de l’industrie agroalimentaire, la concurrence de légumes et céréales bon marché, parfois de variété hybride et importés d’autres États indiens.

Le futur reste bien sûr à écrire. Il sera la conjonction de forces multiples et ceci à différentes échelles. La migration masculine a repris et se poursuivra. Face aux dépenses de consommation, de santé, d’éducation et de rituels sociaux et religieux, les opportunités locales sont trop maigres. La marchandisation des besoins de reproduction sociale condamne les familles à la prolétarisation.

Il est possible toutefois que des changements de fond perdurent. Aujourd’hui, six mois après la fin du confinement strict, la nouvelle dynamisation des économies locales est toujours à l’œuvre.

Les étals de fortune bricolés le long des routes en temps de pandémie sont encore debout. Les acheteurs apprécient ce commerce de proximité enchâssé dans des relations personnelles. Les légumes et céréales locales continuent d’abonder une large part des étals. La demande pour les produits locaux semble également tirée par les classes moyennes et supérieures des villes voisines, sensibilisées par la pandémie aux bienfaits d’une alimentation saine et locale.

Depuis août 2020, l’Inde connaît des manifestations d’agriculteurs et d’agricultrices d’une ampleur inédite, contre un projet de réforme agricole qui précisément aura pour effet de renforcer le pouvoir de l’industrie agroalimentaire.

Des manifestantes indiennes, le 25 février 2021. Narinder Nanu/AFP

Il ne faut donc pas se bercer d’illusions. Sans appui politique massif, l’avenir des initiatives décrites ici reste très incertain. Si l’analyse critique reste donc essentielle, elle doit toutefois être combinée avec une analyse possibiliste, attentive aux horizons possibles de changement et aux émergences. Prendre acte des mobilisations quotidiennes, y compris celles qui se mènent dans l’ombre comme c’est le cas ici, est essentiel pour nourrir des mobilisations plus larges dont on a cruellement besoin pour ne pas sombrer dans le catastrophisme et pour penser et surtout construire le monde d’après.

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