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« Macaronis », « Ritals » : quand les migrants italiens étaient eux aussi victimes de racisme

Émigrants italiens à la gare de Modane, à l'ouest de la frontière italienne.
Émigrants italiens à la gare de Modane, à l'ouest de la frontière italienne. Musée national de l’histoire de l’immigration, Paris

Le nombre de Français qui se considèrent comme racistes baisse depuis vingt ans. C’est ce que révèle le rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) publié en 2022. 15 % des Français interrogés se considèrent comme « plutôt racistes » ou « un peu racistes ». En 2000, ils étaient 43 %.

Pourtant, la xénophobie existe toujours. Les Roms constituent la minorité la moins acceptée, avec un indice de tolérance de 52 en 2022. En comparaison, cet indice s’établit à 80 pour les Noirs. Les musulmans sont aussi perçus relativement négativement, en raison de leur religion. L’islam est considéré par 38 % des Français comme une menace pour l’identité et 29 % d’entre eux ont le sentiment que les musulmans constituent un groupe à part dans la société française. D’autres préjugés, touchant d’autres communautés, restent vivaces. Par exemple, 37 % des Français considèrent que les juifs ont un rapport particulier à l’argent. « La tolérance n’a jamais été aussi élevée en France, mais cette tolérance est hiérarchisée », résume Magalie Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH.

Les Italiens ne font pas partie des populations les plus stigmatisées. Pourtant, ils étaient par le passé visés par de nombreux préjugés.

Au XXᵉ siècle, une forte immigration italienne

En France, la communauté italienne représente la majeure partie des immigrants entre le début du XXe siècle et les années 1960. Environ 26 ou 27 millions d’Italiens ont quitté leur pays entre les années 1870 et 1970 pour se répartir sur tous les continents. Si la mémoire collective semble avoir occulté certaines choses à la suite de mouvements migratoires ultérieurs, extra-européens et post-coloniaux, dont l’altérité apparaît plus marquée et plus menaçante, l’histoire est là pour nous rappeler que la vie des Italiens en tant que migrants n’était pas plus facile, ils n’ont pas toujours été bien accueillis, quelle que soit leur destination.

https://artsandculture.google.com/asset/gli-emigranti/SAEYecYTH15iDA ?hl=fr
Gli Emigranti, Angelo Tommasi, 1896. Galleria nazionale d’arte moderna e contemporanea, Rome

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L’imaginaire français a longtemps regorgé de représentations condescendantes et de stéréotypes sur l’Italie, comme en témoigne la littérature de voyage des XVIIIe et XIXe siècles. Les surnoms des Italiens en sont un excellent exemple. L’un des plus courants était « macaroni », qui fait référence au mépris dans lequel les Français tiennent les habitudes alimentaires et la frugalité de leurs voisins transalpins.

Les relations officielles entre les deux pays ont également eu un impact sur les relations entre les Français et les Italiens nouvellement arrivés. Alors que la proximité culturelle de deux « sœurs latines » semblait devoir permettre aux Italiens de bien s’intégrer, des tensions ont parfois éclaté.

Après que la Tunisie soit devenue un « protectorat » de la France en 1881, la foule qui attendait sur le Vieux-Port de Marseille le retour des soldats français a cru entendre des sifflets provenant du siège voisin d’une société italienne. Cet incident a servi de prétexte pour attaquer les Italiens au cours des jours suivants, et trois personnes ont perdu la vie, dont deux Français, tandis que 21 ont été blessées, dont 15 Italiens. Cet épisode violent est connu sous le nom de « Vêpres de Marseille », en référence au massacre des Français en Sicile en 1282, connu sous le nom de « Vêpres siciliennes ».

Des incidents similaires se produisent dans le reste du pays, des rixes éclatant à Paris, Vitry-sur-Seine, Choisy-le-Roi et Nancy. Et l’adhésion de l’Italie à la Triple Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie l’année suivante n’arrange pas les choses et dessert l’image des Italiens, perçus comme menaçants.

Un Français pousse un migrant italien avec une fourche
Massacre de paludiers italiens à Aigues-Mortes en 1893. La Tribuna, 1893

Les émigrés italiens répondaient au besoin de main-d’œuvre

Ces violences trouvent aussi leur origine dans l’accusation faite aux migrants de concurrence déloyale sur le marché du travail. Répondant à une demande urgente de main-d’œuvre en France, les Italiens n’hésitent pas à accepter les emplois les moins rémunérés et les plus pénibles. Bien sûr, les patrons y trouvent leur compte, tandis que les classes populaires, malgré quelques gestes de solidarité lors des grèves, deviennent de plus en plus xénophobes dans un contexte d’aggravation de la crise économique à la fin du siècle. Les tensions culminent en août 1893, lors du « massacre » des salines d’Aigues-Mortes, qui fait trois morts et des dizaines de blessés.

Dans un contexte de tensions politiques, de déclin économique et démographique, le sentiment que les Italiens « envahissent » la France s’installe. Pour beaucoup, le caractère italien est intrinsèquement violent, ses mœurs, primitives et sauvages.

La figure de l’Italien « armé d’un couteau » est régulièrement diffusée dans la presse, alimentant l’opinion publique française qui voit dans ces immigrés une menace pour l’ordre social. Ils sont dépeints comme des joueurs, des buveurs, des clients assidus de prostituées, des exubérants, des bavards et des bruyants.

L’assassinat du président de la République Sadi-Carnot, le 25 juin 1894, par un anarchiste italien, au-delà de déclencher un nouvel épisode de violence épidermique, renforce la défiance et associe le terrorisme anarchiste à l’ensemble des Italiens. À cette occasion, comme lors des autres manifestations de violence collective, nombreux sont les migrants à rentrer au pays, compte tenu du climat délétère à leur égard en France.

Un « Nervi » (voyou) italien à Marseille. L’Illustration, 1901, Fourni par l'auteur

Même leur pratique religieuse commune ne trouve pas grâce à leurs yeux. La piété des Italiens, caractérisée par l’affichage fréquent de croix et de processions publiques, est stigmatisée. De fait, ce comportement indigne les laïcs, l’expression « Christos » étant prononcée comme une insulte à Marseille. Il n’impressionne pas non plus les catholiques français, pour qui la foi italienne reste superficielle et fondée sur des superstitions primitives.

Bien qu’elle devienne moins violente, l’italophobie ne disparaît pas après la Première Guerre mondiale. L’affrontement entre fascistes et antifascistes, même s’il ne concerne qu’une petite minorité (moins de 10 %), va constituer un nouveau foyer de discrimination : selon leur tendance politique, les Français trouvent une figure italienne menaçante à montrer du doigt. La crise économique des années 1930 réactive également le discours xénophobe et conduit à de nouvelles mesures protectionnistes sur le marché du travail.

Ce n’est que lorsque le flux migratoire s’est tari au début des années 1960 que les Italiens sont devenus « invisibles » aux yeux du public. Avec le temps, ils ont retrouvé une image positive. Surnom d’abord péjoratif, le nom de « Ritals » est repris comme une sorte d’emblème mémoriel par les descendants de migrants dans un contexte de revalorisation et d’attractivité du pays d’origine.

L’italophobie récurrente n’a pas effacé toutes les traces d’italianité. Celles-ci s’expriment principalement sur le plan culturel et, contrairement aux craintes souvent exprimées, elles ne constituent pas une menace pour l’intégrité supposée de l’identité nationale mais enrichissent la culture française. C’est une leçon de l’histoire qui n’est sans doute pas suffisamment méditée des deux côtés des Alpes.

Le gouvernement italien sans mémoire ?

Georgia Meloni, leader du parti post-fasciste Fratelli d’Italia, est devenue premier ministre en septembre dernier, et elle n’a pas tardé à donner le ton du nouveau gouvernement en matière d’immigration. Le 4 novembre, le pays a fermé ses ports aux navires de secours, bloquant plus d’un millier de migrants, et depuis lors, la position de Meloni ne s’est pas assouplie.

Pourtant, des actes anti-immigrés ont toujours lieu. En Italie, un discours liant immigration clandestine, insécurité et criminalité est projeté sur fond de mythe de l’invasion. Giorgia Meloni ne fait, en réalité, que reprendre la politique menée par ses partenaires de la Ligue (Lega) au sein de la coalition au pouvoir (aux côtés du parti Forza Italia de Silvio Berlusconi) lorsque son chef, Matteo Salvini était vice-président du Conseil et ministre de l’Intérieur entre juin 2018 et septembre 2019. La xénophobie ouvertement exprimée par l’extrême-droite populiste s’inscrit dans le contexte de l’afflux au cours des années 2010 de migrants en Italie, l’une des principales portes d’entrée de l’Europe, au carrefour des routes migratoires balkaniques et méditerranéennes.

De 2014 à 2016, entre 170 000 et 180 000 migrants accostent chaque année, dans des conditions souvent dramatiques, sur les côtes insulaires et méridionales. Depuis leur nombre ne cesse de diminuer et le nombre d’étrangers dans la Péninsule tend à se stabiliser autour de 5 millions, soit 8,5% de la population. Pour autant, les sentiments et les manifestations xénophobes perdurent : au mythe de l’invasion se superpose un discours liant immigration clandestine, insécurité et criminalité.

La voix du président de La République Giorgio Napolitano, ancien dirigeant du Parti communiste, qui déclarait en 2009 lors de l’inauguration du musée national de l’émigration à Rome (depuis fermé et réouvert récemment à Gênes) « ne pas » oublier que nous étions des émigrants » semble de bien faible portée en matière d’hospitalité des immigrés en Italie.

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