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Classe d'anglais langue seconde à de nouveaux arrivants. La manière d'enseigner les langues devrait sortir des règles et de la grammaire et s'inspirer de la linguistique. (Shutterstock)

Mieux enseigner les langues secondes, grâce à la linguistique !

L’enseignement des langues secondes a connu une évolution au fil des méthodes qui se sont succédé. Il est passé de la mise en avant de la grammaire vers la priorisation de la communication. On fonde l’apprentissage sur les besoins de l’apprenant, afin de le doter des outils linguistiques pertinents.

Le regard posé sur la langue maternelle a aussi connu des changements. On perçoit les différents accents (notamment africains) avec moins de condescendance. Car l’accent ne devrait être un frein que lorsqu’il gêne la compréhension.

Cela dit, les façons actuelles d’enseigner une langue seconde sont-elles encore pertinentes ? Je crois que regarder du côté de la linguistique peut permettre d’aller plus loin, notamment en faisant de la langue maternelle de l’apprenant un atout, et non un frein.

Auteur d’une thèse en études françaises avec cheminement en linguistique, j’analyse le système linguistique (surtout les langues africaines). Je forme aussi les enseignants, à l’Université Bishop et à l’Université de Sherbrooke, à la didactique du français et de l’anglais, langues secondes. Je me spécialise dans la gestion de la relation entre la première et la langue seconde.

Les règles… et les usages

Quelles sont les différences entre un enseignant traditionnel, qui privilégie la grammaire, et un linguiste ? Le premier enseigne les règles, notamment de grammaire, et les normes que doivent suivre les usagers. Elle dicte la façon « correcte » de s’exprimer. Le linguiste analyse (notamment) des faits de langue que les usagers pratiquent pour en établir les règles.

Le linguiste ne juge pas. Il décrit. La linguistique s’intéresse à l’apprentissage/acquisition de la langue maternelle. L’apprentissage de la langue seconde pourrait, toutefois, bénéficier de l’approche de cette discipline, surtout avec sa branche qui est la linguistique contrastive.

La linguistique contrastive compare les langues. Elle met en rapport les mots, la manière dont ils sont formés, leur système d’accentuation, les sons qui sont comparables ou différents, la structure des phrases et les civilisations dont elles sont issues. Une prise de conscience des similarités ou différences entre la langue maternelle et la langue cible permet de renforcer les ressemblances, et contourner les différences qui peuvent susciter de l’incompréhension.

Une perspective descriptive et fonctionnelle

Prenons l’exemple de l’alphabet phonétique international. Il permet de mettre toutes les consonnes et voyelles des langues sur un seul tableau, en indiquant les manières de les prononcer. Ceci permet de voir, par exemple, que le français et le portugais font parti des langues les plus riches en voyelles, et que l’arabe classique, qui possède un grand nombre de consonnes, n’a que trois voyelles de base.

Cet alphabet peut amener concrètement un enseignant à faire passer un apprenant d’une lettre qu’il a dans sa langue, à une lettre d’une autre langue qui lui est inconnue en se fondant sur leur description.

Prenons l’exemple de l’arabe classique. Un enseignant qui s’intéresse à la linguistique comprend que/p/qui est présent dans cette langue, et/b/(qui en est absent) ont strictement les mêmes caractéristiques à l’exception d’un seul trait :/b/est sonore (pour le réaliser il faut faire vibrer les cordes vocales), et/p/est sourd (sans vibration des cordes vocales). En aidant un apprenant à être conscient de cela, celui-ci pourrait facilement transférer cette compétence pour réaliser le/p/qui lui manque.

La décolonisation de l’enseignement des langues

Les consonnes et les voyelles d’une langue sont l’arbre qui cache la forêt. D’autres éléments tout aussi importants existent sans être aussi visibles. Il s’agit de la dimension socio-discursive de la langue, soit la trace de la culture d’origine d’un locuteur dans l’expression de sa langue cible. Il peut prendre plusieurs formes et dépend aussi du niveau de maitrise de cette langue cible. Il est possible de le retrouver dans la manière de construire un texte, de présenter ses idées, de se positionner (humour, croyances religieuses, concision, etc.).

La linguistique procure aux apprenants une confiance en eux-mêmes, et vient annihiler la discrimination nourrie entre les langues. Les politiques linguistiques issues de la colonisation ont discriminé les langues locales — notamment africaines — qui étaient souvent bannies et traquées. Le système colonial français a fondé sa domination notamment sur la minimisation de la langue du colonisé.

C’est ce qu’on appelle la glottophagie, une politique linguistique dont l’objectif était le discrédit et l’élimination des langues autochtones. C’est la raison pour laquelle la langue a représenté un pilier fondamental du mouvement identitaire appelé la négritude. Pour comprendre la question identitaire de la langue, il suffit de voir comment le Québec lutte afin que la langue française ne se fasse pas engloutir par l’anglais. Ce n’est pas une question de dimension fonctionnelle ou pratique. C’est une question d’identité.

Ainsi, en consolidant la langue maternelle, nous raffermissions le socle sur lequel se font les apprentissages. Si la première langue de l’apprenant, qui fait partie de son identité, est fragile, c’est comme si on voulait construire une charpente sur un sol instable.

On ne peut comparer une langue à une autre. Chacune évolue dans un environnement précis et a un objectif : réussir à nommer tous les aspects notionnels, conceptuels et les réalités sociales et physiques du peuple concerné. Il existe certaines réalités qui sont propres à l’humain lui-même (fatigue, amour, colère) qui se retrouvent dans toutes les langues, même si elles peuvent s’exprimer différemment.

Les langues s’adaptent et évoluent

Le fait qu’une civilisation ne possède pas un terme pour nommer un satellite, par exemple, n’est pas une lacune si cette civilisation n’a pas de satellite dans son univers référentiel traditionnel. Le fait d’emprunter le terme en question dans la langue de l’autre n’est pas signe de faiblesse. Chaque langue est faite pour nommer les réalités propres à sa société.

En wolof, par exemple, langue de l’Afrique de l’Ouest, le terme sedd (froid) est utilisé pour qualifier une réalité accueillante et attirante, tandis que tang (chaud) qualifierait un fait, une personne, une voix ou une attitude peu accueillante ou peu attirante. Dans de nombreuses cultures occidentales, ces termes sont inversés, car le froid y est peu accueillant (un visage froid) tandis que le chaud se présente comme attrayant (une personne chaleureuse).

Maintenant, ajoutons la géographie au langage : dans les pays tropicaux comme le Sénégal, on aspire à la fraîcheur, alors que les habitants des climats du Nord aspirent à la chaleur. S’intéresser à la langue maternelle de l’apprenant peut permettre de comprendre toutes ces nuances.

L’enseignant a la responsabilité de veiller à cette dimension référentielle et socio-discursive dont les racines sont profondes. Plus confiant et positif par rapport à sa langue maternelle, l’apprenant sera plus psychologiquement investi à explorer une langue seconde.

Ainsi, la perspective linguistique gagne à être adoptée par les enseignants dans des classes plurilingues.

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